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L’ « humanitaire complexe » : une opportunité pour penser les enjeux différemment?

Posté par Jérôme Larché le 9 juin 2010

A tort ou à raison, la perception sur les acteurs humanitaires occidentaux s’est altérée en quelques années, substituant un état de quasi « immunité morale » à celui de cibles occasionnelles faciles et de réceptacle à la critique. La pléthore actuelle d’ONG a encore accentué la fragmentation et l’hétérogénéité de cette « classe » sociale[1], dévoilant ses impairs, comme ce fut le cas en 2007 au Tchad, avec l’affaire politico-humanitaire de l’Arche de Zoé. Après avoir dressé un rapide état des lieux de l’humanitaire contemporain, il s’agira de montrer comment le paradigme de la complexité[2], associé à une méthodologie de « systémique sociale » peut nous aider à approfondir notre réflexion et améliorer  nos pratiques parfois contestables, et rappeler surtout la nécessité  du rapport à l’« Autre ». 

  

Un « sans-frontiérisme » à bout de souffle 

Le sans-frontiérisme, acte fondateur des « french doctors », et son prolongement idéologique, le « devoir d’ingérence », ont montré leurs potentialités, mais aussi leurs limites lorsqu’ils servent de prétexte aux guerres « justes »[3]. Ils ont également occulté la place réelle qu’occupent aujourd’hui les ONG confessionnelles, islamiques comme évangéliques, sur les terrains d’intervention. Des acteurs, comme les militaires (d’Etat ou privés)[4] et les entreprises, sont également présents, et notre positionnement à leur égard manque parfois de cohérence et de lisibilité. Ce nouvel « environnement » nécessite un décryptage à l’aide d’outils inhabituels pour l’ «  homo humanitarius » (géopolitique, sociologie, démographie, urbanisme, anthropologie…) et impose une attitude privilégiant plutôt le pragmatisme à l’idéologie. La fragmentation des contextes auxquels nous sommes désormais confrontés s’est paradoxalement opérée dans une période de globalisation culturelle et économique qui, au lieu d’entraîner une mondialisation des valeurs, a puissamment révélé la diversité et l’hétérogénéité d’un monde polymorphe. Aujourd’hui, le véritable défi de l’ensemble des acteurs humanitaires est d’opérer simultanément une reconquête identitaire avec une stratégie d’ouverture et d’intelligence collective,  quitte à casser le mythe et à dépasser les cadres préétablis. En acceptant de révéler leur part d’ombre et leurs incertitudes, les organisations humanitaires s’inscriraient dans l’engagement d’une réflexion susceptible de modifier certaines pratiques, signe d’une réelle maturité politique. 

  

L’apport de la théorie des systèmes à l’humanitaire contemporain 

Faire de l’humanitaire signifie remettre l’humain au centre des préoccupations, et assumer que cette altérité renforce notre condition d’humanité. Toutefois, si les principes éthiques de l’action humanitaire (humanité,  impartialité et indépendance) ne changent pas, les modalités de sa mise en œuvre ont évolué, et continueront de la faire avec les contextes et les sociétés. Les problématiques auxquelles nous sommes désormais confrontés, mais aussi celles que nous engendrons, sont autant de mécaniques complexes qu’il faut démonter pour pouvoir les comprendre. Sommes-nous « outillés » pour cela et avons-nous choisi la bonne méthode? 

La déconstruction/reconstruction des problématiques humanitaires ne peut pas être exhaustive et encore moins répondre à toutes les questions posées, mais entend démontrer l’enchevêtrement de celles-ci, dans un monde en sursis environnemental et où l’homme, dans la pure tradition « hobbesienne »,  reste le prédateur majeur. 

Appartenant plutôt aux sciences humaines, discipline transversale dédiée à la compréhension de l’Homme dans sa production sociale et symbolique, la reconnaissance universitaire de l’humanitaire contemporain doit aller de pair avec une « re-connaissance » de son cadre général qui, comme le monde entier, s’est globalisé et singulièrement complexifié dans ses interdépendances locales. 

Pour analyser correctement cet humanitaire renouvelé, passé du champ de batailles au champ social, la méthodologie analytique a montré un certain intérêt mais également ses limites. En effet, l’analyse linéaire qui en découle, fondée sur les cas analogues et les précédents historiques[5], ne permet pas de rendre compte de la dynamique des changements en cours. C’est pourquoi une méthode empruntant à la « théorie des systèmes »[6], permettrait probablement de mieux saisir le tout dans ses parties et les parties du tout. Sans tomber dans les travers d’un modèle holistique qui expliquerait uniquement le tout, et à la différence d’un modèle analytique décomposant les enjeux dans une logique disjonctive et « mutilante », le modèle systémique vise aussi à l’émergence de problématiques originales afin d’orienter de façon prospective, si l’on prend l’exemple de l’action humanitaire,  les politiques stratégiques des organisations humanitaires. Tout en privilégiant la connaissance des interactions et des relations des composants entre eux, plutôt que les composants eux-mêmes, la démarche systémique peut également aboutir à la rupture de certains cadres conventionnels figés, dans un effort de multidisciplinarité  voire d’« indisciplinarité »  intellectuelles[7]

  

Les prémices de l’ « humanitaire complexe » 

Il paraît donc intéressant d’appliquer la « théorie générale des systèmes » à l’humanitaire, comme cela a pu être fait dans les domaines militaire et des relations internationales. Le méta-système de l’humanitaire contemporain peut ainsi être analysé comme différents sous-systèmes en interrelation qui se régulent par des boucles de rétroactions, entraînant de nouveaux équilibres et une évolution permanente du paradigme humanitaire. Cette capacité de transformation réciproque nécessite toutefois un certain degré d’ouverture, suffisant pour laisser des influences agir, tout en préservant l’intégrité du système. 

Le concept de l’ « humanitaire complexe » a également pour objectif, au-delà de la réflexion et de la méthode, d’infléchir les pratiques des uns et des autres. Il s’agit en effet de reconnaître l’impossibilité pour l’ensemble des acteurs (humanitaires, bénéficiaires, et acteurs de l’ « environnement » humanitaire[8]) de détenir une compréhension totale des situations intriquées auxquelles ils sont collectivement confrontés, et de tendre à transformer cette connaissance partielle en une volonté de savoir partagé et d’actions adaptées à chaque contexte. Aujourd’hui, deux domaines de l’humanitaire contemporain se prêtent particulièrement bien à une analyse par le prisme de la complexité. D’une part, la place des humanitaires dans les camps de déplacés et de réfugiés. En effet, dans ces camps qui ne cessent de croître lors de conflits armés ou de catastrophes naturelles, et où les besoins biologiques semblent annihiler tous les autres, « l’homme citoyen »[9] devient, dans la lingua humanitaria, un « déplacé » ou un « réfugié ». D’autre part, le sujet sensible des enjeux de sécurité, aux nombreux déterminants, préfigurant déjà un rétrécissement de l’espace humanitaire physique comme symbolique, et qui signifie de facto une restriction inacceptable de l’accès aux populations civiles les plus vulnérables[10]. Ces deux thématiques, illustrées sur de nombreux terrains (Somalie, Darfour, République Démocratique du Congo, Irak, Afghanistan, Sri Lanka, Palestine,…), témoignent des interdépendances – voulues ou non – qui associent les acteurs présents, nationaux comme internationaux, ainsi que leurs dérives parfois guidées par des objectifs extra-humanitaires (approches intégrées, intérêts commerciaux, …). 

Cet « humanitaire complexe » pose donc plus de questions qu’il n’amène de réponses, mais rend compte d’une nécessaire mise en tension de l’ensemble des acteurs (du Nord comme du Sud) plutôt que la recherche à tout prix d’une intégration de ces derniers. Enfin, cette tentative de définir aujourd’hui un « humanitaire complexe » s’intègre plus largement dans le champ de l’anthropolitique[11], c’est-à-dire l’ambition de comprendre le monde qui a émergé ces dernières décennies, et ce à l’aide – à défaut d’une grande théorie sociale unificatrice – d’un désenclavement des disciplines et des hommes qui les possèdent. 

  

Conclusion 

Aurons-nous ainsi l’envie et la capacité de ré-humaniser des pratiques humanitaires de plus en plus technicisées et dépolitisées, de les enrichir de façon plus systématique par l’apport des sciences sociales, et de réduire leur biopouvoir normatif – illustré caricaturalement par les critères de SPHERE[12] – pour tendre vers un peu plus d’humanité ? Le travail d’Edgar Morin nous aidera peut-être à transformer progressivement le  » sentiment de…complexité » qui parfois nous paralyse, en une « conscience de la complexité » permettant une meilleure compréhension des contextes mais un aussi un vrai regard critique sur nos stratégies et nos pratiques, dont certaines sont indéniablement à modifier. 

  

  

  


[1]              J. Siméant, P. Dauvin (Dirs.), ONG et humanitaire, Paris, L’Harmattan, 2004

[2]              E. Morin. Introduction à la pensée complexe, Points, 2005

[3]              F. Weissman (Dir), A l’ombre des guerres justes, Flammarion, 2003

[4]           A. Stoddard et al. The use of private security providers and services in humanitarian operations, HPG n°27, 2008 

[5]              R. Kent. Comment adapter les organisations humanitaires à un « autre futur » ?, Le Banquet n°22, 2005/1

[6]              J.C. Lugan. La systémique sociale, PUF, 2009

[7]              E. Morin. Mon chemin, Fayard, 2008

[8]              Etats, organisations supra- ou interétatiques, bailleurs internationaux, mouvements armés, …

[9]              M. Agier. Gérer les indésirables : des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire, Flammarion, 2008

[10]         J. Larché, A. Carle. La sécurité est-elle devenue le nouveau paradigme identitaire des humanitaires ?? , Humanitaire n°16, 2007 

[11]             E. Morin. Introduction à une politique de l’homme, Seuil, 1965

[12]             http://www.sphereproject.org

  

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Les ONG humanitaires: victimes et sentinelles des conflits armés

Posté par Jérôme Larché le 25 avril 2010

       La nature des conflits armés s’est profondément modifiée depuis la chute du Mur de Berlin et les attaques terroristes du 11 Septembre 2001. L’internalisation, l’urbanisation, l’instrumentalisation ethnico-religieuse, l’asymétrie et la privatisation (au moins partielle) de ces conflits se sont imposés. Cette nouvelle grille de lecture complexe et fragmentée tente d’être intégrée par les ONG humanitaires, pour lesquelles « humanité, impartialité, indépendance» restent des principes intangibles. Ce cadre éthique et opérationnel doit servir de repère au dilemme auquel nous sommes confrontés en permanence sur les terrains, qui nous fait naviguer en permanence entre une attitude pragmatique et le respect des principes de l’action humanitaire. 

hivernucleaire.jpgPar leur souplesse et leur flexibilité, les ONG peuvent se permettre d’initier des programmes innovants et originaux  dans des environnements instables, à l’instar des programmes de réductions des risques menés pour les toxicomanes en Serbie ou en Afghanistan. L’accès aux populations civiles est aujourd’hui essentiellement dicté par des contraintes de sécurité, aux facteurs multiples et enchevêtrés, et pour lesquelles il s’agit de développer des réponses locales et contextuelles, sans dogmatisme ou idées préconçues. L’enjeu de la sécurité est devenu pour les ONG bien plus qu’une simple composante opérationnelle. Nouveau paradigme de l’humanitaire pour les uns, il peut aussi devenir pour d’autres, alibi d’une intervention armée ou de corridors humanitaires. Néanmoins, les ONG ont aussi un devoir de responsabilité, aussi bien en termes d’efficience et de qualité des programmes, que de transparence dans la mise en œuvre de ceux-ci. 

Depuis la fin du siècle dernier, on peut s’interroger sur les nouvelles dynamiques des conflits qui secouent la planète. Dans ce contexte, le rôle des humanitaires semble devenu plus exigeant, plus complexe, et certainement plus dangereux qu’avant. L’accès à des territoires contigus et la captation de ressources naturelles telles l’eau, le bois, les terres de pâturages, voire le pétrole, sont devenus des enjeux majeurs. Parallèlement à ces causes « pragmatiques », une idéologisation ethnique et religieuse de la haine de l’autre a été orchestrée par différents protagonistes, aboutissant à des massacres de voisinage, à une fragmentation de sociétés déjà fragilisées et à une altération durable de leurs capacités endogènes de reconstruction. La responsabilité de sécurité incombe à chaque ONG et impose plus que jamais une lecture pertinente des déterminants en présence.  Afin de comprendre et de quantifier le phénomène d’insécurité, plusieurs études ont déjà été menées. Une étude réalisée en 2000, et fondée sur l’analyse de 382 décès de travailleurs humanitaires survenus entre 1985 et 1998, a montré que les actes de violence intentionnelle seraient à l’origine de 68% des décès[1]. Il s’agit plutôt d’hommes (90%), souvent expérimentés (âge moyen légèrement inférieur à 40 ans), dont le décès survient, pour un tiers des cas, dans les trois premiers mois de la mission. L’assassinat délibéré de plusieurs travailleurs humanitaires, que ce soit en République Démocratique du Congo, au Rwanda, en Tchétchénie ou en Irak, révèle à quel point l’emblème des ONG ou des organismes internationaux humanitaires n’est plus protecteur, mais peut constituer une cible. Une cible facile : une « soft target ». Une étude plus récente[2] indique que 83 acteurs humanitaires ont perdu la vie en 2006, soit trois fois le nombre de soldats tués en mission de maintien de la paix pour les Nations Unies.  Le même rapport conclue que « les organisations humanitaires ont largement échoué à considérer l’éthique de transférer le risque vers des personnels ou des locaux ou des ONG locales ». En effet, les personnels nationaux représentent 80% des victimes des incidents de sécurité qui touchent les acteurs humanitaires. De plus, la prise en compte systématique du personnel local est loin d’être systématique dans les plans d’évacuation ou les formations à la sécurité. Cette situation est d’autant plus paradoxale que ce sont justement ces personnes qui seront les plus exposées à d’éventuelles représailles ou mesures de rétorsion après le départ des équipes expatriées. Il s’agit donc d’un véritable devoir de responsabilité auquel doivent faire face les ONG internationales, notamment sur les terrains de conflit. La dernière étude réalisée en 2009 montre clairement la relation entre conditions de sécurité et accès aux populations. 

Il parait important de décrypter la signification du mot « sécurité », qui n’est pas la même selon les divers acteurs, et qui conditionne grandement la réponse faite. Avant tout, la sécurité ne doit pas être uniquement considérée sur son mode opérationnel, mais également comme d’un sujet politique qui vient questionner l’action humanitaire sur son indépendance et sur la façon dont elle affirme son identité propre face aux autres acteurs. On peut schématiquement distinguer deux grilles de lecture,  l’une formatée et très procédurale, l’autre plus souple et moins normative. La première option, adoptée notamment par les agences onusiennes et des ONG anglo-saxonnes, privilégie l’usage de la dissuasion avec ses aspects militaires, comme par exemple les escortes armées, et logistiques comme l’utilisation de matériel perfectionné de télécommunication. Leur stratégie primordiale consiste en l’établissement de procédures formelles et strictes de sécurité. D’autres ONG, à l’instar de Médecins du Monde, essayent toutefois d’adopter une autre approche, moins normative, qui consiste à analyser avec justesse, dans une dynamique de réseaux, la situation locale et les enjeux qui s’y rapportent, afin den avoir la meilleure compréhension possible, et de pouvoir pro-activement adapter programmes et comportements. Néanmoins, le respect de règles de sécurité adaptées à chaque contexte, associé à la formation correcte du personnel, constituent des exigences valables pour chaque ONG. Il parait donc important de ne pas s’enfermer dans une problématique de « sécurité sécuritaire » mais, au contraire, de décloisonner la sécurité en termes de perception, d’acceptation, de démarche inclusive des populations locales, de contextualisation dynamique et de grande flexibilité des programmes. Il faut que chaque ONG l’intègre pleinement à sa propre culture identitaire et privilégie la relation à l’autre.  Dans ce champ humanitaire devenu si complexe, l’enjeu de la sécurité est également celui de la survie d’un espace humanitaire indépendant, d’une action de proximité et d’une capacité conservée de témoignage. En bref, il s’agit de s’ouvrir au monde et non de se fermer. La situation en Irak, et notamment à Bagdad, où quasiment plus aucune ONG occidentale ne travaille, et où Margaret Hassan – de l’organisation CARE – a été kidnappé et a trouvé la mort en novembre 2004, malgré la présence à ses côtés de gardes armés, montre bien les limites du concept de sécurité sécuritaire, mais souligne aussi la nécessité d’un partage de l’information parmi les membres de la communauté humanitaire[3]. D’autres terrains, comme la Tchétchénie, paraissent un peu plus accessibles mais nécessitent des modalités opérationnelles innovantes comme le support à distance de programmes (« remote support »). Au Darfour, la nature disparate des actes de violences – associant banditisme, prédation et volonté délibérer d’instaurer la peur et d’empêcher la présence d’ONG internationales – cible les populations civiles et les travailleurs humanitaires, acteurs « non armés » de ce conflit. 

L’action humanitaire parait ainsi à la fois victime et sentinelle des conflits armés dans lesquels elle s’inscrit. Aujourd’hui plus qu’hier, l’accès aux populations vulnérables passe par la capacité des humanitaires à appréhender, comprendre, maîtriser leur environnement. Ce décryptage « intelligent » est également censé permettre de conserver les possibilités d’action et la liberté de témoigner que revendiquent les organisations humanitaires. 



[1] Sheik M. et al. British Medical Journal 2000 ; 321 : 161-168 

[2] Stoddard A. et al. Providing Aid in Insecure Environments: trends in policy and operations 2006. ODI-HPG

[3] Au moins deux tentatives de kidnapping avaient eu lieu sur d’autres expatriés dans le même secteur de la ville les jours précédents, mais l’information n’avait pas été diffusée.

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