• Accueil
  • > Recherche : principe humanitaire

Résultats de votre recherche

Conférence Nationale Humanitaire : un dialogue humanitaire renouvelé…et des doutes

Posté par Jérôme Larché le 21 juin 2012

Les mots ont un sens. Le dialogue engagé, ce 16 novembre 2011, à Paris, entre acteurs de l’humanitaire et pouvoirs publics, lors de  la Conférence Nationale Humanitaire (CNH), a-t-il tenu toutes ses promesses ?

Certes, il a été ponctué d’engagements réciproques, de bonne volonté affirmée et de reconnaissance mutuelle. Si tel était l’objectif de la Conférence Nationale Humanitaire, le pari a été gagné… Toutefois, revenir à des relations plus apaisées ne signifie pas un règlement des divergences de fond qui ont été plus effleurées que réellement discutées.

Vers un apaisement des relations entre Etat et ONG humanitaires ?

En effet, il y a quelques mois seulement, certains dirigeants des plus grosses ONG françaises écrivaient au Premier Ministre pour faire part de leurs inquiétudes sur « leur relation à l’Etat français », en insistant sur la nécessaire responsabilité du devoir d’assistance des ONG « qui ne peut être subordonné aux intérêts politiques, militaires et stratégiques »[1].

Pourtant, les questions essentielles de  perception, d’acceptation, de « confusion des genres » entre action humanitaire et civilo-militaire ont peu surgi dans le débat lors de la CNH. Quand Jérôme Larché, Directeur délégué de Grotius International, a précisé que les enjeux de sécurité majeurs pour les acteurs humanitaires étaient réels mais avant tout des phénomènes localisés à une demi-douzaine de pays en conflit, (et dans lesquels des interventions militaires internationales étaient parfois déployées), la réaction des autorités françaises a semblé un peu réactive et « épidermique », se rabattant sur les travailleurs humanitaires inexpérimentés envoyés sur le terrain. Agacement feint ? Sujet sensible ? Toujours est-il que la sérénité de façade a paru se lézarder à l’écoute de certaines vérités qui fâchent…

La déclaration de Serge Mostura, directeur du Centre de crise (CDC) au Ministère des Affaires étrangères et européennes (MAEE), concluant que : « La CNH est un point de départ, la suite des évènements sera ce que nous en ferons » reste toutefois encourageante pour la suite.  Pour mieux saisir l’importance de ce « point de départ » et l’absence de diabolisation  de l’Etat et de ses représentants par les acteurs humanitaires, nous proposons ici un verbatim non-gouvernemental et gouvernemental. Temps forts…

 

Verbatim non gouvernemental et gouvernemental

 

Alain Boinet, Directeur général de Solidarités International : « Il n’y a pas de fatalité dans le partenariat entre pouvoirs publics et acteurs humanitaires ».

Benoit Miribel, Président d’Action contre la Faim, reconnait « parfois, une certaine arrogance de la part des ONG humanitaires ».

« Non gouvernemental ne veut pas dire anti-gouvernemental » déclare Jean-Marc Boivin, Directeur général d’Handicap International France.

François Grünewald : « Nous avons besoin de l’argent de l’Etat, mais il ne faut pas que ce soit une prise de contrôle ». Le Directeur général et scientifique du Groupe URD souligne « l’éparpillement des financements » et « la multiplication des guichets », affirme qu’ « il ne faut pas opposer l’argent de l’humanitaire et l’argent du développement » et prône une plus grande cohérence.

Vers un dépassement des séquences Urgence et Développement ? « L’idée de reconstruction est ‘absorbable’ par le public donateur », explique Francis Charhon, Directeur général de la Fondation de France. En clair, l’opinion publique serait plus sensible à des appels aux dons pour reconstruire que pour développer.

La France, puissance économique et diplomatique. Mais pas humanitaire. « Que les ONG ne soient pas le stylo pour écrire la doctrine humanitaire de la France » a mis en garde Pierre Salignon, Directeur général de Médecins du Monde. « Les ONG doivent être dans le débat, apporter des retours sur expériences », mais demande en substance Pierre Salignon, qu’elles ne se substituent pas à l’Etat.

Henri de Raincourt, ministre chargé de la coopération : «  L’action humanitaire est une dimension essentielle de notre politique extérieure ». Henri de Raincourt qui souligne « la complémentarité entre l’action de l’Etat  et celle des acteurs de l’humanitaire » et la nécessité de renforcer la confiance entre partenaires.

Alain Juppé, ministre d’Etat, ministre des Affaires étrangères et européennes, a, dans son allocution de clôture, assuré « avoir pris bonne note des pistes de réflexion (…) Cette conférence nourrira nos réflexions (…) J’ai entendu votre appel au partenariat », affirmant que « ce dialogue indispensable doit être ponctué de rendez-vous réguliers », rappelant que l’engagement humanitaire de la France passe par l’Europe et le contexte actuel de crise de l’euro.

« Faire mieux et différemment avec autant » avait proposé plus tôt Sandrine Chopin, administratrice de Coordination Sud et représentante permanente de Handicap International à Paris.

Ce 16 novembre 2011, les pouvoirs publics n’ont donc pas écouté une complainte. Ni même une plainte. Quelques reproches, certes, vite couverts par des propositions, des pistes de réforme pour que la France prenne toute sa place dans le système humanitaire mondial.

Après la CNH, « le combat humanitaire continue » a lancé Alain Boinet. Comme pour prendre date… sur le terrain humanitaire et diplomatique.

Rony Brauman, ancien président de MSF et Directeur de recherche au CRASH/MSF, présent à cette conférence : « Je suis venu avec plaisir dans cette enceinte (ndlr : la CNH)… Ma présence ici ne doit pas être interprétée comme une adhésion à ce grand dessein de partenariat entre ONG et Etat (…) MSF n’a jamais voulu avoir de relations institutionnelles avec l’Etat français ». Ou, donc, le cavalier seul assumé. Dans l’historique humanitaire français, ce cavalier seul assumé pèse de tout son poids et influence. Nous touchons là à des particularités du paysage français. Contradictions  « à la française » en quelques sortes… qui suscitent intérêts au-delà de nos frontières. Et qui nous plonge, aussi, au cœur de débats portés bien au-delà de nos frontières hexagonales.

Les paroles d’un Ministre et d’une Commissaire Européenne

Alain Juppé, le Ministre des Affaires Etrangères et Européennes, a enfin énuméré  un certain nombre de priorités politiques de la France concernant l’action humanitaire. Priorités présentes et à venir.

Il a tout d’abord réaffirmé l’engagement de l’Etat sur l’action humanitaire, malgré les contraintes budgétaires, que ce soit pour la poursuite de contributions aux ONG, et dans le soutien à la défiscalisation des dons.

La seconde priorité affichée par le chef de la diplomatie française est de renforcer le dialogue avec les acteurs de l’humanitaire, l’Etat devant rester « un interlocuteur attentif ». Mr Juppé a alors préconisé la création d’un groupe de concertation humanitaire.

Sa troisième priorité a trait à la question de la coordination sur le terrain entre acteurs étatiques et non étatiques, qu’il souhaite meilleure.

Enfin, le Ministre a préconisé de travailler plus collectivement pour améliorer l’accès aux populations, ce qui implique un dialogue renforcé entre ONG, organisations internationales et Etats, notamment lorsque les enjeux de sécurité deviennent une contrainte majeure (comme en Libye ou en Somalie). Le gouvernement devrait donc s’atteler à la rédaction dune « Stratégie Humanitaire Nationale », définissant les critères d’engagement, les différents temps de la crise, ainsi que des modalités d’amélioration de l’efficacité de l’aide et de son évaluation.

Cet « exposé ministériel » serait incomplet si nous n’interrogions pas le niveau européen, symbolisé par la présence de Kristalina Georgevia, Commissaire Européenne à l’Action Humanitaire, à la CNH, et « patronne » de la DG-ECHO, principal bailleur mondial des ONG et autres agences humanitaires (ONU essentiellement) qui opèrent sur les terrains de crises.

La signature du Traité de Lisbonne – en créant le Service Européen pour l’Action Extérieure et en le plaçant sous l’autorité de Catherine Ashton – a entraîné certaines inquiétudes sur les critères de financement qui prévaudront à l’avenir pour répondre aux crises.

Le politique va-t-il supplanter l’impartialité qui caractérise aujourd’hui l’action de la DG-ECHO et cette dernière a-t’elle les atouts pour préserver son indépendance relative dans la complexité des institutions européennes ?

Kristalina Georgevia a tout d’abord rappelé que la CNH doit poser les bases d’une réflexion commune sur les enjeux humanitaires. Puis, elle a mis en avant le Consensus Humanitaire Européen comme principale clé de lecture de la Commission Européenne – y compris du Service d’Action Extérieure –, qui entendait préserver l’indépendance politique et l’impartialité de la DG-ECHO. Elle a également défendu le principe d’une autonomie financière conséquente, avec un budget annuel d’au moins 1 milliard d’euros pour la période 2014-2020.

Cette Conférence Nationale Humanitaire était une nécessité et l’ensemble des acteurs, gouvernementaux comme non gouvernementaux, ont honnêtement relevé ce pari. Il faut maintenant une suite à ce « point de départ », et nous verrons alors si la maturité des relations entre ces acteurs, qui semble souhaitée par tous,  a atteint le niveau requis. Après les mots et les maux, le temps des actes concrets est maintenant attendu par (presque) tous.

 

Auteurs :

Jérôme Larché, médecin, Directeur Délégué de Grotius International, Enseignant à l’IEP de Lille et Chercheur associé à la Fondation pour la Recherche Stratégique

Jean-Jacques Louarn, journaliste, fondateur et Directeur de Grotius International.

 

 

 

 


[1] Mettre ref Grotius

Publié dans Reflexions et prospectives | 1 Commentaire »

De la crise somalienne à la crise financière : une rentrée périlleuse

Posté par Jérôme Larché le 31 août 2011

 Edito de Grotius International – Septembre 2011

par Jérome Larché, Directeur Délégué de Grotius International

Terminées les vacances ! Grotius.fr est désormais devenu Grotius International, « Géopolitiques de l’Humanitaire ». Dans un précédent édito, j’avais exposé les raisons de ces modifications, qu’il est possible de retrouver au niveau de la rubrique « Pourquoi ce site ? ». Mais revenons sur deux aspects de cette rentrée qui pourrait se révéler périlleuse pour les ONG humanitaires. 

Ces deux derniers mois ont vu l’urgence de la Corne de l’Afrique éclipser le reste de l’actualité humanitaire, oubliant facilement le Darfour, Haïti, la RDC, ou l’Afghanistan. Tels des papillons de nuit, les médias se sont précipités vers les lumières intenses des roquettes et des détresses humaines, allumées en Somalie, au Kenya, et en Ethiopie. D’une situation chronique perdurant depuis des mois, ayant de profondes racines structurelles et accentuée momentanément par les Shebab somaliens (l’instrumentalisation de la faim étant une tactique vieille comme l’art de la guerre), ils en ont fait une crise aigue, brutale, surgie d’ex-nihilo, méritant une mobilisation aux connotations cathartiques. Si certaines ONG ont fait le choix d’emboîter le pas aux médias sur cette posture simplificatrice pour récolter des fonds auprès du public ou des bailleurs, aucune n’a osé le pari de la pédagogie complexe, ce qui n’enlève rien à la valeur de leurs actions sur le terrain, mais les ramène un peu plus au simple rang d’opérateurs privés, et non d’organisations humanitaires indépendantes issue de la société civile. Abritant désormais le plus gros camp de réfugié au monde, le Kenya est devenu un pays pivot de cette crise, tant par sa relative stabilité comparé aux autres pays de la zone, que par le « hub » (logistique, financier, en ressources humaines) qu’il constitue. Toutefois, outre les réflexions de fond que chaque humanitaire devrait se poser avant d’aller intervenir dans un camp de déplacés/réfugiés – et notamment lire l’excellent bouquin de Michel Agier[1]-, le camp de Dabaad – qui accueille désormais plus de 400 000 réfugiés somaliens – peut devenir rapidement un facteur de déstabilisation politique interne, dans un pays qui cicatrise encore avec peine des violences survenues à la fin du mois de décembre 2007, après les élections présidentielles, et qui avaient fait plus de 1500 morts. En bref, l’interaction médias-humanitaires n’a de sens que si chacune des parties comprend et respecte la temporalité de l’autre et ne tente pas, dans un effort inutile et potentiellement dommageable, de la remplacer. Que les journalistes parlent des crises aux conséquences humanitaires, c’est leur droit. Que des journalises exercent sans discernement un tri « échologique » entre ces crises, c’est probablement une erreur.  L’autre évènement structurant de cet été restera la crise financière et bancaire qui secoue les bourses et les Etats, notamment en Europe. La dette des pays européens et des Etats-Unis, ajoutées à la poursuite de la spéculation sur les marchés financiers, vont impacter de plein fouet les budgets de ces Etats pour les années à venir. En France, près de 10 milliards vont devoir être économisés et, au-delà des annonces gouvernementales, comment ne pas croire que l’actuel financement des activités humanitaires ne sera pas touché par des coupes budgétaires ? La crise de la dette se jouant aussi à l’échelle européenne, il est fort probable que la mutation d’ECHO, de plus en plus intégré au Service d’Action Extérieure de l’UE, s’accentuera, et que la « méthode des consortiums », utilisée déjà au Pakistan, en Afghanistan ou en Indonésie, ne soit étendue à l’ensemble des terrains déjà financés par l’institution européenne.

Un certain nombre d’ONG britanniques ont crée, sous l’égide de DFID (le Département  chargé du Développement et de la Coopération Internationale) un « Consortium d’ONG britanniques », pré-identifiées et pré-qualifiées auprès des autorités, dont l’objectif est d’accélérer la mise en œuvre des programmes en cas de crises, comme lors des inondations de juillet dernier à Cox Bazar au Bangladesh. Pour les ONG françaises et les autres ONG européennes (notamment celles de taille moyenne) qui n’auront pas anticipé ces changements, et dont souvent la majorité de leurs actions à l’international est financée par ECHO, il n’y aura pas énormément d’alternatives. Soit elles intègrent le  « moule » des consortiums, et deviennent indubitablement des prestataires de services et des opérateurs privés, fruits très reconnaissables de la logique économique libérale et mondialisée. Soit elles renoncent à participer à ces consortiums, mais renoncent aussi à rester des acteurs importants, et donc s’exposent – à brève ou moyenne échéance – à disparaître ou à fusionner. 

La redistribution des cartes dans l’humanitaire ne fait probablement que débuter, mais la crise financière et les pressions que subissent les gouvernements pour diminuer leur dette, ont sonné le début d’une partie périlleuse pour les ONG humanitaires. Notamment pour celles qui veulent défendre les principes de l’action humanitaire dans un cadre éthique et opérationnel, mais n’en ont peut-être plus aujourd’hui les moyens, faute d’avoir su préparer une réelle diversification financière.  


[1] « Gérer les indésirables. Des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire» M. Agier, Ed Flammarion, 2008

Publié dans Reflexions et prospectives | Pas de Commentaires »

Guantanamo : l’éthique médicale mise au pas

Posté par Jérôme Larché le 2 mai 2011

Article paru sur www.grotius.fr

 

        Avec l’annonce de la mort de Ben Laden, tué la semaine dernière par les forces spéciales américaines au Pakistan, l’organisation Al Qaida a subi – en peu de temps[1] – un deuxième revers et la lutte anti-terroriste, a remporté indéniablement une victoire. Les moyens de cette lutte ont été à l’origine de nombreuses polémiques, la plus violente d’entre elles concernant les violations répétées aux droits de l’homme perpétrées dans la prison de Guantanamo. 

Parler d’éthique dans ce contexte est donc toujours délicat. Cela renvoie à des valeurs morales et des normes de comportement que l’on estime universelles, et que la réalité tend toujours à relativiser. L’éthique médicale n’échappe pas à cette règle. La diversité des situations et des cultures dans lesquels peuvent exercer les médecins serait-elle donc une explication – voire une justification – aux dérives avérées de certains confrères, face aux principes mêmes de l’éthique médicale ? 

Le récent article de Iacopino et al., intitulé « Neglect of Medical Evidence of Torture in Guantanamo Bay: A Case Series »[2] et qui a permis de documenter la passivité (voire la complicité) des autorités médicales militaires américaines face aux maltraitances physiques et psychologiques de prisonniers de la fameuse base de Gitmo[3] est, de ce point de vue, très éclairant. 

Les auteurs de cet article n’ont pas eu accès directement à tous les prisonniers concernés, mais ont pu consulter leurs dossiers médicaux et ceux de leurs avocats. Les conséquences sanitaires des violences physiques et psychologiques subies, sur une période moyenne de 7 ans (la plupart des prisonniers ayant été incarcérés en violation du droit international en 2002), n’ont jamais amené les médecins qui les ont pris en charge, à investiguer et faire cesser les causes de ces violences[4]. Au contraire, il semble même que ces « pauses » médicales aient été l’occasion de rassembler des informations très intimes et personnelles, afin de les utiliser à posteriori pour briser la résistance psychologique de ces « patients-prisonniers ». Ainsi, alors qu’aucun détenu n’était connu pour des problèmes psychologiques antérieurs, 90% d’entre eux souffrent actuellement d’un syndrome de stress post-traumatique, et les troubles psychiatriques rencontrés vont de la dépression à l’apparition de traits psychotiques. Pour preuve d’exemple, un médecin a expliqué à un patient sous antidépresseurs qu’il « devait se détendre quand les gardes devenaient plus agressifs » ! 

On voit donc que la fonction médicale est passée, du soin et du respect de l’intégrité de la personne,  à celle d’ « auxiliaire du renseignement » et de « support d’interrogatoire » pour des « terroristes » emprisonnés dans un univers carcéral extrajudiciaire et illégal, au regard du droit humanitaire international. 

Les questions posées sont donc les suivantes : le statut militaire des médecins de Guantanamo les exonère-t‘il d’une adhésion aux normes éthiques de leur profession et en quoi, ces normes, constituent-elles un socle légitime pour une profession qui compte presqu’autant de façons d’exercer que de praticiens eux-mêmes ? 

Même si cela parait futile, il est essentiel de rappeler que tous les médecins prêtent  serment, à l’issue de leurs études, sur un texte d’Hippocrate et que celui-ci pose un cadre inaltérable : celui de la relation privilégiée entre un patient et son médecin, dans lequel celui-ci s’engage (au moins) à ne pas nuire. La Déclaration de Genève[5] de l’Association Médicale Mondiale engage d’autre part les médecins en ces termes : « La santé de mon patient prévaudra contre toute autre considération » et le Code International d’Ethique Médicale déclare qu’ : « un médecin doit agir dans le meilleur intérêt du patient lorsqu’il le soigne ». 

La « guerre globale contre le terrorisme » initiée par G.W. Bush, et dont la prison de Guantanamo reste l’un des plus tristes symboles, montre aujourd’hui, au-delà de ses effets contre-productifs sur le terrorisme djihadiste et de son caractère illégal, ses effets pervers sur les pratiques médicales employées dans cet endroit (et dans combien d’autres ?)[6]. Cette altération des principes et des pratiques, où la fin est censée justifiée tous les moyens, atteste que l’instrumentalisation de la santé à des fins politiques (la guerre étant, selon la formule clausewitzienne, le prolongement de la politique par d’autres moyens) porte en elle sa propre perversion. 

Il ne s’agit donc pas de juger tout un corps de métier (en l’occurrence, les médecins militaires) ou un pays (ici, les Etats-Unis d’Amérique), car l’Histoire montre bien que ce type de jours sombres n’a épargné que peu de nations. Il s’agit plutôt de peser les responsabilités d’un discours politique qui a justifié la mise en place d’un système où la médecine et ses acteurs ont dévié de leur rôle, pour devenir supplétifs d’actions en rupture complète avec l’éthique médicale. 

En France, la tentative d’imposer des tests ADN, les restrictions d’accès aux soins pour les étrangers en situation irrégulière, les propos stigmatisants sur les Roms et autres « étrangers » – même légaux -, l’assimilation d’un infraction administrative (être « sans-papiers ») à une infraction pénale sous-tendue par un discours permanent de « sécurisation » (comme diraient les sociologues) et concrétisée par la création de multiples centres de rétention, forment également le périmètre d’un nouveau système où certains acteurs médicaux jouent déjà un jeu collaboratif extrêmement dangereux. 

Les pratiques médicales dénoncées dans l’article de Iacopino et al. ne doivent pas nous rassurer et nous exonérer d’une vraie réflexion sur ces enjeux, où l’intérêt médical et l’intérêt d’Etat créent une confusion. En effet, Guantanamo n’est que l’image caricaturale d’autres lieux et d’autres politiques qui n’ont pas ses excès, mais qui en ont l’esprit. 

Les médecins et tous les acteurs de soin, de part leur serment et les codes qui régissent leur profession, doivent conserver une vigilance et une réactivité suffisantes pour ne pas tomber dans le piège d’une médecine instrumentalisée. Cela reviendrait à mettre en péril non seulement le cadre éthique, et de facto opérationnel, de leur engagement professionnel, mais aussi les liens d’humanité et de confiance qui lient tout médecin à ses patients. 



[1] La première défaite étant les révolutions citoyennes du monde arabe ! 

[2] http://www.plosmedicine.org/article/info%3Adoi%2F10.1371%2Fjournal.pmed.1001027 

[3] Surnom donné par les américains à la base de Guantanamo, sur l’île de Cuba. 

[4] Privation de sommeil, températures extrêmes, positions forcées dégradantes, tabassages, menaces avec des chiens, privations d’eau et/ou de nourriture, agressions sexuelles, simulations d’exécution, mauvais traitements, etc…

[5] http://www.wma.net/fr/30publications/10policies/b3/index.html 

[6] Allégations de détentions secrètes dans des États membres du Conseil de l’Europe (2006) Dick Marty http://assembly.coe.int/Mainf.asp?link=/CommitteeDocs/2006/20060124_Jdoc032006_F.htm 

Publié dans Crises et conflits, Reflexions et prospectives | Pas de Commentaires »

Le choix des maux…

Posté par Jérôme Larché le 11 avril 2011

 A lire aussi sur www.grotius.fr dans la rubrique « Décryptages »

Après la mort brutale des deux jeunes français enlevés par l’organisation Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) le 8 janvier 2011, un collectif comptant certaines des plus grosses ONG humanitaires françaises a souhaité, dans un courrier adressé au Premier Ministre ainsi qu’aux Ministres des Affaires Etrangères et de la Défense, exprimer ses inquiétudes sur la dégradation de la situation sécuritaire au Sahel, mais aussi sur les options opérationnelles choisies par le gouvernement français pour essayer de récupérer les otages – action militaire sans négociation préalable – et leurs conséquences sur la sécurité des personnels humanitaires.

Les ONG, cibles du terrorisme « glocal »

Comme dans beaucoup d’autres zones, comme le Pakistan ou la Somalie, les risques liés à la sécurité se sont singulièrement accentués dans le Sahel pour les ONG humanitaires. Ces nouvelles menaces sont principalement issues  de ce qu’on peut appeler le terrorisme « glocal[1] ». Il s’agit d’un terrorisme se basant sur des dynamiques locales, tribales, faites d’alliances et de défections opportunistes, alimenté par des trafics d’armes, de drogue voire d’êtres humains, et de techniques de guérillas adaptées à chaque contexte, dans le désert sahélien comme dans les montagnes inhospitalières entourant la ligne Durand.

Toutefois, la rhétorique utilisée par ces groupes terroristes, qu’ils soient katiba ou taleban, est celle du djihad global et leurs modalités de communication mêlent habilement techniques high-tech de l’information (Internet, téléphones satellitaires), véhicules 4×4 transformés et pratiques ancestrales des porteurs de messages, indétectables par le renseignement électronique et satellitaires. Les stratégies d’acceptation mises en place par les ONG, et visant à améliorer les liens avec les populations locales, ne semblent plus efficaces pour contrer – ou tout au moins atténuer – les risques d’une perception négative liées à leur origine occidentale.

Le choix fait par le gouvernement français de réagir avec rapidité et force en réponse à la prise d’otage de Niamey, constitue donc une source d’inquiétude pour les ONG, tant en raison du risque pris pour les otages que pour le danger d’une assimilation supplémentaire entre gouvernement français et organisation NON gouvernementales.

ONG humanitaires / Etat : une subordination impossible

L’interrogation des ONG françaises sur leur «  relation à l’Etat français », et notamment sur leurs capacités à garder une indépendance politique et opérationnelle, seules garantes d’une réelle impartialité, est donc parfaitement légitime. Le questionnement du pouvoir sur la responsabilité du devoir d’assistance, qui « ne peut être subordonné aux intérêts, politiques, militaires et stratégiques », notamment dans un contexte de conflit armés ou de crise complexe, est également primordial pour au moins deux raisons.

Premièrement, il s’agit de confirmer l’autonomie du droit d’initiative humanitaire dont disposent aujourd’hui les ONG pour porter secours à des populations, et leur garantir un accès aux besoins élémentaires que sont la santé, l’eau ou la nourriture. Deuxièmement, ce concept de droit d’initiative peut s’étendre à d’autres professions, comme les journalistes. La polémique sur les réactions initiales du gouvernement face à l’enlèvement des deux journalistes français dans la province afghane de Kapisa, au nord-ouest de Kaboul le 31 décembre 2009, montre que ce débat est loin d’être clos.

Si la réaction des ONG françaises aux évènements tragiques du Sahel constitue une réponse logique et légitime, est-elle pour autant, complètement crédible ? Il ne s’agit pas de faire polémique sur les motivations profondes de cette lettre (l’enlèvement et l’assassinat de ces deux jeunes français), mais plutôt de discuter certains paradoxes du discours qui fragilisent la démarche, ainsi que d’apporter quelques éléments de réponses possibles pour les ONG.

Une diversification financière indispensable

Le premier paradoxe est celui de l’indépendance politique et opérationnelle, revendiquées à juste titre par les ONG, mais qui fait totalement l’impasse sur les enjeux de l’indépendance financière. Les ONG humanitaires françaises ne peuvent pas, aujourd’hui, faire l’économie de ce débat et doivent donc, avec lucidité évaluer le degré d’interpédendance qui les lie à leurs différents bailleurs, qu’ils soient français, européens, ou autres.

La question de la diversification financière des bailleurs, ainsi que celle des modes de régulation entre bailleurs et acteurs opérationnels, deviennent aujourd’hui d’autant plus urgentes, au vu des restructurations actuelles de l’aide humanitaire européenne et de l’état des finances publiques des Etats européens.

Une terminologie inappropriée

Le deuxième paradoxe est celui de l’utilisation, par les ONG humanitaires, de la terminologie de « guerre contre le terrorisme », non pour la dénoncer mais pour expliquer qu’elle s’étend au Sahel. Or, cette terminologie « bushienne » n’avait pas été utilisé au préalable par le gouvernement français. En effet, parler de « guerre contre le terrorisme » au Sahel est justement l’élément de légitimation[2] attendu par AQMI, le posant comme adversaire militaire reconnu par l’Etat français. Son utilisation lors de ce courrier semble donc plutôt contre-productive et aurait nécessité, en tout cas, plus de critiques et de précisions.

L’oubli fâcheux du Consensus Européen pour l’Aide Humanitaire

Enfin, le troisième paradoxe ressort de la perception « réactive » de cette lettre, et de l’absence d’indications sur une attitude proactive des ONG dans la réflexion sur la gestion des relations entre organisations humanitaires et pouvoir politique. Pourtant, les ONG, sous la houlette de leur consortium européen – VOICE -, comme les Etats européens et ECHO[3], ont déjà travaillé ces questions.

Le résultat final est un document signé par les 27 Etats-Membres de l’Union Européenne et approuvé par le Parlement Européen en décembre 2007 : le « Consensus Européen sur l’Aide Humanitaire[4] ». Celui-ci répond en fait, avec clarté, à de nombreuses questions posées par les ONG signataires de la lettre adressée au gouvernement français.

Encore s’agit-il de savoir que ce Consensus Européen sur l’Aide Humanitaire existe, et le promouvoir à bon escient. La plate-forme non gouvernementale VOICE regroupe, quant à elle, plus de 80 ONG européennes, qui ont validé un cadre de principes et de bonnes pratiques en matière de relations entre militaires / pouvoir politique et humanitaires[5]. Les outils existent donc, mais sans une volonté politique forte des ONG concernées pour les utiliser, ils resteront inefficaces en tant qu’instruments de plaidoyer.

Ce « décryptage » n’a pas vertu à susciter de polémique, tant la gravité du sujet et l’analyse des enjeux sont importantes. Importantes pour les ONG humanitaires qui s’efforcent de porter secours aux populations vulnérables mais dont les « modus operandi » vont devoir s’adapter aux nouveaux défis de sécurité, en développant notamment les partenariats locaux. Importantes pour l’Etat français qui a la responsabilité de ses concitoyens se trouvant à l’étranger, et à fortiori dans des zones instables, mais qui doit rester dans son périmètre et ne pas être tenté d’instrumentaliser l’aide humanitaire, même s’il en finance une partie.

Importantes, enfin, pour préserver un modèle de société où l’Etat conserve ses pouvoirs régaliens mais puisse se faire interpeller par ses citoyens, et surtout dans lequel les droits d’initiatives – humanitaire comme journalistique – puissent être respectés, même sur les terrains dangereux.

 

[1] J. Larché. Les défis du terrorisme « glocal ». Janvier 2011 www.grotius.fr/les-defis-du-terrorisme-%C2%ABglocal%C2%BB-une-nouvelle-opportunite-pour-les-ong-humanitaires-occidentales/
[2]
J.F. Daguzan. Al Qaida au Maghreb islamique: une menace stratégique? Fondation pour la Recherche Stratégique, 30 juillet 2010 http://www.frstrategie.org/barreFRS/publications/dossiers/aqmi/doc/aqmi.pdf

[3]
ECHO : Office d’Aide Humanitaire de la Commission Européenne

[4] « European Humanitarian Consensus » http://ec.europa.eu/echo/files/media/publications/consensus_fr.pdf
[5]
http://www.ngovoice.org/documents/CIV%20MIL%20POLICY%20DOCUMENT%20_%20FINAL.pdf

Publié dans Crises et conflits, Reflexions et prospectives, Securite et relations militaires-humanitaires | Pas de Commentaires »

Les Occidentaux doivent tirer les leçons de la crise libyenne

Posté par Jérôme Larché le 21 mars 2011

         L’intervention militaire aérienne sur le territoire libyen, emmenée par la coalition France – Royaume Uni – Etats Unis, avalisée par la récente résolution 1973 du Conseil de Sécurité des Nations Unies (CSNU), et entreprise conjointement entre pays occidentaux et pays du monde arabe comme le Qatar, marque un tournant probable pour l’issue de la « Révolution libyenne ». Mais l’Histoire ne s’écrit pas sur une page vierge, et il serait déraisonnable d’occulter le passé récent des relations politiques, militaires et économiques entre le pouvoir libyen aujourd’hui aux abois, et les gouvernements occidentaux qui le dénoncent.

 Des crises complexes qualifiées à tort d’ »humanitaires »

La situation actuelle en Libye est exemplaire sur plusieurs aspects. Elle illustre tout d’abord la nature intrinsèquement politique de ces crises complexes qualifiées parfois – et à tort – d’ « humanitaires », mais aussi la « versatilité » décomplexée des postures prises par certains gouvernements occidentaux et la tentation pour ces mêmes acteurs de se saisir du présent pour faire oublier le passé.    

Bien que le principe onusien de « Responsabilité de Protéger » ait été invoqué lors de la soumission de la résolution 1973 au CSNU, il ne fait pas de doute que la réponse de la communauté internationale à la crise politico-militaire actuelle en Libye, est de nature politique. Les besoins humanitaires, en termes d’accès aux abris, aux soins, à l’eau et en nourriture, ont rapidement été pris en charge par les ONG présents à la frontière tuniso-libyenne, et de nombreux gouvernements, même ceux aux moyens limités, ont essayé de trouver des solutions pour rapatrier leurs ressortissants respectifs, qu’ils soient tunisiens, bangladais, ou chinois. En Libye, on dénombre déjà plusieurs centaines de civils tués et de nombreux déplacés, pris en étau dans le conflit armé entre les soldats mercenaires de Muammar al-Kadhafi et les forces militaires d’opposition. Il faut cependant noter que la plupart des dommages occasionnés aux populations civiles sont le fait délibéré des forces du régime libyen en place, ce qui, de facto, « pousse Kadhafi dans le viseur de l’ONU »[1]. La crise humanitaire majeure et la vague d’immigration massive tant annoncées, n’ont pourtant pas eu lieu. En tout cas pas suffisamment pour que l’inaction politique s’abrite derrière l’alibi humanitaire, comme cela avait été initialement envisagé[2] par l’Union Européenne (UE). 

Les armes dont se sert Kadhafi viennent des pays européens 

Si ce n’était la situation critique dans laquelle se retrouve des centaines de milliers de personnes aujourd’hui, les propos effarouchés de certains responsables politiques occidentaux sur le risque de dissémination des armes et de leur utilisation inappropriée contre des civils, pourrait presque prêter à sourire. En effet, les armes dont se sert aujourd’hui le colonel Kadhafi pour combattre ses opposants comme pour commettre ses exactions envers sa population, proviennent en grande partie de la Russie et des pays européens, dont la France. En 2009, 75 demandes d’agréments préalables ont été accordées et 58 autorisations d’exportations de matériel de guerre ont été délivrées par l’Etat français, pour un peu plus de 30 millions d’euros. La prise de commandes en 2009 s’est élevée à 19, 1 millions d’euros. Il s’agissait d’armes légères, de munitions tous calibres, de missiles, de matériel de transmissions et de contre-mesures, de matériaux de blindage, et de capacités d’imagerie[3]. Il est important de noter que chacune de ces ventes est soumise à l’octroi  d’une autorisation d’exportation par la CIEEMG (Commission Interministérielle pour l’Etude des Exportations de Matériel de Guerre), qui relève de la compétence du Premier Ministre. Au niveau européen, la France se situe au 4ème rang des exportateurs d’armes vers la Libye, derrière l’Italie, Malte et l’Allemagne. A elle seule, l’Italie représentait en 2009 un tiers du total des exportations d’armements de l’UE vers la Libye. D’autres personnalités préfèrent, dans des tribunes déclamatoires, traiter le dictateur libyen de « fou, dément, bourreau »[4], ce qui n’éclaire guère sur la complexité de la situation présente et risque de dédouaner involontairement ce dernier de la responsabilité de ses actes… Ces agitations médiatiques ne doivent pas cacher le fait qu’un accord cadre de partenariat global, portant sur une coopération économique ainsi qu’en matière de défense et de sécurité, avait été signé en 2007 entre la gouvernement français et la Jamahirya du colonel Kadhafi. Cet accord-cadre entre les deux pays a été rompu il y a très peu de temps… L’espace-temps d’une indignation ou d’un calcul stratégique? 

 UE: une union d’opportunité, et non de pérennité

En déplaçant le curseur de la réflexion à l’échelle européenne, on peut convenir que la vigoureuse action diplomatique française ayant conduit à l’adoption de la résolution 1973 par l’ONU, ne suffise pas à masquer les insuffisances et les fractures de la diplomatie européenne. En effet, le refus d’Angela Merkel, de voter en faveur de cette résolution, ne peut être seulement expliqué par des considérations politiciennes intérieures allemandes (impopularité de l’engagement des militaires allemands en Afghanistan, nombreuses élections régionales à venir). Sur cette question majeure de politique internationale, le couple franco-allemand, moteur plus que symbolique de la dynamique européenne, a montré ses limites et son désaccord. Entre la faiblesse de la représentation du Service d’Action Extérieur, que l’activisme individuel des Etats européens tend à compenser, et l’incapacité à réaliser une union politique significative, l’UE donne malheureusement des arguments à ceux qui voient dans l’Europe actuelle une union d’opportunités, et non de pérennité. Indépendamment du courage politique déployé ces derniers jours tout comme des résultats opérationnels qui en découleront, les erreurs d’appréciation politique (volontaires ou non) sur la nature véritable du régime libyen et de son évolution, ne peuvent être occultées. Il en est de même du degré de coopération développé entre la Libye et un certain nombre de pays européens, notamment sur les thématiques migratoires ou les politiques de défense et de sécurité. 

Si le « printemps arabe » tire sa force endogène des peuples qui se sont soulevés, il serait faux de croire que seul l’idéal de démocratie a guidé ces mouvements. Le contexte économique de ces pays en est aussi un élément primordial[5]. Quelque soit sa nécessité actuelle, la résolution 1973 de l’ONU et les actions militaires qui vont en découler ne doivent pas provoquer d’amnésie sur les pratiques passées, comme sur celles à venir, engagées entre un pouvoir autocratique et violent et les gouvernements de pays démocratiques. Sur le grand échiquier mondial, les pays occidentaux vont devoir comprendre les nouvelles règles du jeu, et être plus attentifs aux cases où les anciens pions peuvent soudain devenir des rois…ou des fous. 


[1] « Paris pousse Kadhafi dans le viseur de l’ONU », F. Rousselot, M. Semo, Libération, 18 mars 2011 

[2] http://www.lemonde.fr/afrique/article/2011/02/24/l-ue-examine-la-possibilite-d-une-intervention-a-but-humanitaire-en-libye_1484780_3212.html#ens_id=1481986 

[3] Rapport au Parlement « Les exportations d’armes de la France en 2009 », disponible sur le site http://www.sipri.org/research/armaments/transfers/transparency/national_reports/france/France%20report%2009 

[4] « Oui, il faut intervenir en Libye » Collectif (N. Bacharan, J. Birkin, et al), Le Monde, 15 mars 2011 

[5] « Un plan Marshall pour l’Afrique du Nord », JF. Daguzan, Le Monde, 17 mars 2011

Publié dans Crises et conflits | Pas de Commentaires »

Lady Ashton, ne cédez pas à l’alibi humanitaire de la Libye !

Posté par Jérôme Larché le 24 février 2011

      Alors que les « révolutions » du monde arabe, notamment en Libye,  continuent de déjouer tous les pronostics des adeptes de la  realpolitik, la réponse des Etats occidentaux – et notamment européens – reste mêlée d’indignation (réelle ou feinte) et de prudence calculatrice. Plusieurs de ces Etats, et notamment la France, sont pourtant depuis des années ceux qui leur ont vendu les armes et les munitions, utilisées aujourd’hui contre les manifestants dans la rue. On ne refait pas l’Histoire mais quand celle-ci s’accélère, on a le choix de monter dans le train du changement ou de s’accrocher aux vieux réflexes. Paradoxalement, autant l’assertion de Donald Rumsfeld sur notre « vieux continent »  était erronée concernant la guerre préemptive en Irak en 2003 et ses prétendues armes de destruction massive, autant elle parait reprendre aujourd’hui de la valeur  quand on regarde la réponse européenne face aux soulèvements populaires qui secouent le Proche- et Moyen-Orient depuis deux mois.  ashtonkadhafi.jpg

 La récente volonté de l’Union Européenne d’examiner la possibilité d’une « intervention militaire à but humanitaire en Libye»[1] traduit malheureusement l’incapacité des nations européennes et du nouveau Service Européen pour l’Action Extérieure, placé sous l’autorité de Catherine Ashton, à affirmer une posture politique clarifiée. Encore une fois, l’alibi humanitaire est brandi pour dissimuler une hésitation ou un refus d’engagement diplomatico-militaire lisible face à un pays qui pourrait faire vaciller des intérêts énergétiques, commerciaux, et politiques (comme par exemple la politique de contrôle migratoire et les accords signés avec l’Italie de Silvio Berlusconi). La réponse européenne, tardive et très peu audible (Mme Ashton en ayant fait une « marque de fabrique » sur des crises précédentes), semble se centrer sur l’évacuation des ressortissants de l’UE et la crainte d’un afflux migratoire massif. Ces préoccupations, pour légitimes qu’elles soient, ne constituent pas une réponse adaptée face aux défis présents et à venir, nés du réveil de peuples qui ont fait sauter le verrou mental de la peur face à des régimes qui avaient depuis longtemps perdu toute autorité crédible à leurs yeux. L’utilisation du terme « humanitaire » est encore une fois dévoyée de son sens propre, pour gommer  les aspérités d’un engagement véritable et de décisions politiques assumés par l’UE. Malgré le gel d’un accord de partenariat UE-Libye, lancé en 2008 par la France, les Vingt-Sept n’ont en effet toujours pas réussi à trouver une position commune concernant des sanctions ciblées contre le pouvoir libyen, comme le gel des avoirs ou des poursuites judiciaires internationales. 

Pourquoi l’UE ne peut-elle assumer pleinement, au nom des valeurs qui la structurent, la mise en place d’un dispositif militaro-diplomatique sous mandat des Nations-Unies ? Pourquoi s’abriter derrière la sémantique humanitaire, dont les principes sont d’intervenir auprès des populations vulnérables, mais dont la fonction n’est surement pas de résoudre des crises politiques ? L’ambivalence de l’UE n’est malheureusement pas simplement conjoncturelle. Elle est également structurelle, et ce depuis que les Vingt-Sept ont, quasi-simultanément, validé le Traité de Lisbonne qui consacre l’ « approche intégrée » pour la résolution des crises, et signé le Consensus Humanitaire Européen, qui rappelle les règles d’indépendance, de neutralité et d’impartialité de l’action humanitaire[2]. Cette contradiction interne à l’UE (bien que critiquables, les Etats-Unis ont une position beaucoup plus claire sur le rôle de « multiplicateur de forces » et de levier de la politique étrangère américaine des ONG humanitaires), véritable schizophrénie institutionnelle, est un frein supplémentaire à la lisibilité de la diplomatie européenne. Alignée sur les positions atlantistes et renforcée par le retour récent de la France dans le commandement intégré de l’OTAN, cette attitude ne correspond pourtant pas à la culture européenne des interactions entre aide humanitaire issue de la société civile et actions diplomatique et militaire. L’UE de Mme Ashton gagnerait à clarifier sa volonté de rechercher une solution politique à une crise politique en Libye, et non pas à déclencher une énième réponse « militaro-humanitaire », aux objectifs flous et contradictoires par nature. Probablement perçue par beaucoup comme une réponse incomplète et peu courageuse, elle resterait dans la droite ligne des attitudes de « realpolitik » que les peuples libyens, tunisiens et égyptiens viennent d’infirmer dans leurs rues. Soyez courageuse, Lady Ashton, ne cédez pas à l’alibi humanitaire de la Libye ! 



[1] http://www.lemonde.fr/afrique/article/2011/02/24/l-ue-examine-la-possibilite-d-une-intervention-a-but-humanitaire-en-libye_1484780_3212.html#ens_id=1481986

[2] Rappelant notamment que l’aide humanitaire n’est pas un « outil de gestion des crises ».

Publié dans Crises et conflits | Pas de Commentaires »

Haïti ou la géopolitique du choléra

Posté par Jérôme Larché le 14 décembre 2010

      A l’heure où l’on décompte aujourd’hui en Haïti plus de 2.100 morts et près de 140.000 personnes atteintes par le choléra, les conclusions du Pr. Piarroux, corroborées par une étude américaine récente parue dans le New England Journal of Medicine, mettent en évidence l’origine asiatique de la souche de choléra responsable de cette épidémie.

Officiellement débutée dans le département de l’Aribonite, elle atteint aujourd’hui l’ensemble du pays et l’Organisation Mondiale de la Santé estime qu’elle devrait provoquer au moins 400.000 cas dans les trois prochains mois. Au-delà des difficultés logistiques et organisationnelles de cette prise en charge par les autorités sanitaires haïtiennes et les ONG médicales présentes en Haïti, ce nouvel éclairage vient pointer la responsabilité potentielle, bien qu’accidentelle, des soldats de la MINUSTAH, et notamment ceux d’originenépalaise

 stheto.bmp .

Epidémie de choléra à Katmandou

En effet, le séquençage génétique des souches de vibrion cholérique de patients haïtiens montrent des relations étroites avec les souches de type El Tor O1, isolées au Bangladesh lors des épidémies de 2002 et 2008. De plus, comme l’indique Renaud Piarroux dans son rapport, une épidémie de choléra sévissait à Katmandou (Népal) à l’époque où sont arrivés les contingents népalais du bataillon de la MINUSTAH.

Si le gouvernement français ne veut, pour l’instant, pas se prononcer sur les conclusions de celui qu’elle avait mandaté pour faire la lumière sur l’origine de cette grave épidémie, c’est parce qu’il a saisi les évidentes implications géopolitiques qui allaient en découler. Celles-ci risquent en effet de se montrer aussi dévastatrices que l’épidémie elle-même, pas pour les haïtiens mais pour les Nations Unies et la communauté internationale.

Des promesses, toujours pas concrétisées

Dans un contexte politique électoral tendu, associé à une situation humanitaire critique pour de nombreuses personnes, les promesses de dons des principales puissances économiques restent, pour l’instant… des promesses. En effet, malgré l’appel de 174 millions de dollars lancé par le secrétaire Général des Nations Unies le mois dernier pour mettre en place une réponse effective de lutte contre l’épidémie de choléra, seuls 20% ont été à ce jour financés. Le travail de prise en charge médicale et de sensibilisation, notamment auprès des populations déplacées, mené par les ONG – comme Médecins du Monde ou Médecins sans frontières – et les mouvements de la Croix-Rouge ne saurait suffire à contenir le phénomène dont le risque à moyen terme est l’évolution vers l’installation durable d’une endémie de choléra dans un pays qui est déjà l’un des plus pauvres au monde.

La responsabilité de l’origine épidémique pointant vers les pays d’Asie du Sud, combinée à la passivité d’une communauté internationale, notamment occidentale, peut se révéler un détonateur social et politique extrêmement préoccupant. Comme pour le tremblement de terre qui a fait près de 200.000 morts, cette épidémie de choléra se déroule sur un terrain de grande précarité socio-sanitaire, dans un pays où 80% de la population vit avec moins de 2 dollars par jour et où le taux de mortalité infantile, de 60/1000 naissances, est un des plus élevé au monde. Comme l’a très justement souligné le chercheur allemand, Harald Welzer, « les catastrophes sociales mettent à nu les coulisses de la société et en révèlent les fonctionnements et dysfonctionnements cachés ; elles ouvrent des fenêtres sur la vie souterraine des sociétés […]. Elles font ressortir, en matière d’espérance de vie et de survie, les inégalités normalement amorties par les institutions […]« .

Aubaine pour les sociétés militaires privées?

Plus que jamais, Haïti semble désormais incarner le double discours des grandes puissances face aux situations catastrophiques, qu’elles ont parfois provoqué ou tout au moins laissé perdurer. Le discours politique d’affichage, vocal et ambitieux, et celui de l’action, en retrait et sous-financé. Cela, les populations le comprennent et le tolèrent de moins en moins. Il est donc à prévoir que la perception par les Haïtiens de ces puissances économiques, comme des organisations gouvernementales ou non gouvernementales qui y sont associées, devienne de plus en plus négative et que cela engendre des enjeux de sécurité ayant pour conséquence ultime un accès de plus en plus difficile à ces populations aux besoins humanitaires, économiques et sociaux majeurs.

Dans un monde d’interdépendance, globalisé et où l’information se transmet de façon instantanée, il est fort à parier que cet « accident » onusien en Haïti soit le prétexte d’un refus de certains pays au déploiement de casques bleus, voire d’ONG humanitaires, arguant que même le principe de primum non nocere n’est plus respecté.

Il va constituer également un « effet d’aubaine » pour les lobbys de sociétés militaires privés qui, depuis des années, assènent qu’elles seraient en mesure de remplacer plus efficacement les forces de maintien de la paix des Nations Unies sur les terrains de conflits et de post-conflits. La communauté internationale doit donc arrêter la politique de l’autruche en Haïti, assumer ses responsabilités et ses erreurs, impliquer et financer bien plus fortement qu’elle ne le fait aujourd’hui les ONG locales haïtiennes, afin de ne pas laisser le champ libre à une perception négative irréversible qui, à terme, serait au détriment de la population haïtienne et qui ternirait de façon conséquente l’image des Nations Unies, en Haïti mais aussi sur bien d’autres terrains.

Au-delà de ses conséquences sanitaires majeures, cette épidémie de choléra risque donc d’être le déclencheur d’un nouveau séisme d’ordre géopolitique, dont on connait aujourd’hui l’épicentre mais dont, ni l’intensité ni les répliques, ne sont prévisibles.

Publié dans Crises et conflits, HOT SPOT, Reflexions et prospectives | Pas de Commentaires »

«Responsabilité de protéger» : le retour à la tradition impériale de l’humanitaire

Posté par Jérôme Larché le 23 septembre 2010

Les « bons textes » de Grotius.fr

Faut-il dépêcher des forces militaires dans un pays étranger afin de sauver sa population du massacre, de la famine, des épidémies ou de l’oppression ? Si la question est aussi ancienne que la guerre elle-même, elle connaît un regain d’intérêt spectaculaire depuis la fin de la guerre froide. Du Darfour à la Birmanie, du Tchad à la Géorgie, du Zimbabwe à la RD Congo, le recours à la force pour protéger les civils et les secouristes humanitaires est un thème récurrent des controverses et campagnes d’opinion sur la réponse internationale aux crises.

Justifié dans les années 1990 au nom du «droit d’ingérence humanitaire», l’usage de la violence pour secourir des populations en danger est aujourd’hui défendu au titre de la «responsabilité de protéger» – ou «R2P» pour les initiés (Responsibility to/2 Protect). La formule a été inventée en 2002 par le panel d’experts réunis à l’initiative du Canada au sein de la Commission Internationale sur l’Intervention et la Souveraineté des Etats (CIISS). Créée en pleine polémique sur la légitimité et la légalité de l’intervention de l’OTAN au Kosovo, la CIISS s’était vue confiée la tâche suivante : construire un cadre normatif permettant de déterminer «quand il est approprié que des Etats prennent des mesures coercitives – et en particulier militaires – contre un autre Etat afin de protéger des populations menacées dans ce dernier.»

D’après ses promoteurs, la doctrine élaborée par la CIISS va bien au-delà de la théorie du «droit d’ingérence humanitaire» formulée à la fin des années 1980 par Mario Bettati et Bernard Kouchner. Elle se veut à la fois plus précise – son champ d’application est limité aux crimes de génocide, crimes contre l’humanité, crimes de guerre et nettoyages ethniques – et plus ambitieuse : alors que le droit d’ingérence ne préconisait que le recours à la force pour «protéger les convois humanitaires… et les victimes face à leurs bourreaux», la R2P vise également la «prévention des conflits» et la «reconstruction des sociétés».

A cet effet, elle recommande l’utilisation de «boites à outils pour atrocités de masse» (mass atrocities tool boxes) incluant des actions humanitaires, diplomatiques, économiques, judiciaires, sociales, politiques et, en dernier recours, militaires. Enfin, la R2P prétend respecter la souveraineté des Etats en leur reconnaissant la responsabilité première de veiller à la protection de leurs populations. C’est uniquement en cas de défaillance de leur part que la «communauté internationale» aurait «la responsabilité» de se substituer aux autorités nationales quitte, le cas échéant, à déclarer la guerre aux auteurs de violences de masse.

Cheval de bataille de la diplomatie canadienne et de l’ancien Secrétaire général des Nations unies Koffi Annan, la R2P est activement soutenue par des réseaux militants reliant des diplomates, des juristes internationaux, des cercles de réflexion et d’influence libéraux, des ONG de défense des droits de l’homme et des organisations humanitaires. Elle a été formellement endossée par les 192 chefs d’Etats et de gouvernement réunis lors du sommet mondial de 2005.

Tout en réaffirmant que seul le Conseil de sécurité pouvait autoriser le recours à la force, les dirigeants de la planète se sont engagés à prendre collectivement et «au cas par cas» des mesures coercitives contre des «autorités nationales [qui] échoueraient manifestement à protéger leur population d’un génocide, de crimes de guerre, de nettoyage ethnique et de crimes contre l’humanité.» Encouragés par ces développements, les partisans de la R2P entendent aujourd’hui en faire une «règle coutumière du droit international à part entière». Cette démarche est officiellement soutenue par un certain nombre de chancelleries occidentales, dont le Canada, la Grande-Bretagne, la France et depuis peu les Etats-Unis. Mais elle rencontre l’hostilité de nombreux pays du Sud craignant un retour de l’impérialisme sous couvert du droit et de la morale.

C’est en tant que théorie de la guerre juste – et non comme appel aux Etats à user de moyens diplomatiques pour prévenir et contenir les violences de masse – que la R2P soulève le plus de controverses, y compris parmi les organisations humanitaires. Celles-ci sont particulièrement concernées par le débat dans la mesure où la responsabilité de protéger puise aux mêmes sources de légitimation morale et légale que l’action humanitaire. Pour les partisans de la R2P, l’usage de la violence serait l’ultime moyen d’offrir aux civils la sécurité et l’assistance auxquelles ils ont droit (moralement au nom de notre commune humanité et légalement du fait des engagements des Etats à faire respecter le droit international humanitaire).

Aide humanitaire et intervention militaro-humanitaire s’inscriraient ainsi le long d’un continuum d’actions visant à civiliser les guerres pour qu’elles se déroulent selon les formes imposées par le droit international humanitaire. La grande majorité des organisations humanitaires partage cette conception, considérant la R2P comme le «cadre normatif le plus à même de répondre aux besoins de protection des populations civiles auprès desquelles [elles interviennent]». En pratique, c’est principalement pour justifier le déploiement de troupes étrangères qu’elles mobilisent cette notion – au Darfour, au Tchad, ou en RD Congo pour ne prendre que quelques exemples de ces dernières années.

L’engouement des humanitaires pour les politiques de force n’échappe pas au grand public, aux journalistes ou aux Etats. De façon récurrente Médecins sans frontières est interrogé sur le bien fondé des appels aux armes pour protéger les secours et les civils. Ce dont souffrent les victimes des conflits, c’est avant tout des violences de guerre dont la faim et les maladies ne sont que des conséquences. Une organisation humanitaire ne devrait-elle pas en tirer les conclusions et appeler à des interventions armées pour protéger les non-combattants et ceux qui leur viennent en aide ? Ne devrait-elle pas militer pour qu’un mécanisme juridique encadre ces interventions de façon à les soustraire à l’opportunisme politique ?

Enjeu de l’appel aux armes

Il serait simple de répondre à cette question si l’envoi de troupes étrangères au milieu d’une guerre civile protégeait mécaniquement les populations. Or l’observation empirique des interventions militaro-humanitaires conduites depuis la fin de la guerre froide montre que déployer des troupes et protéger des civils sont deux choses différentes. Offrir une protection militaire est un acte de guerre à part entière qui implique de s’engager dans les hostilités sans certitude aucune de l’emporter ni d’éviter un bain de sang pour les populations civiles. Les trois interventions étrangères généralement citées en exemple par les partisans de la R2P – l’intervention britannique en Sierra Léone (2000), celles de l’Australie au Timor-Est (1999) et de l’OTAN au Kosovo (1999) – sont en la matière riches d’enseignements. Rappelons en brièvement les enjeux.

L’intervention britannique en Sierra Leone a permis de mettre un terme aux violences contre la population victime depuis 1991 d’une guerre particulièrement brutale. Les 650 commandos débarqués en mai 2000 en soutien aux forces pro-gouvernementales et aux 11 000 casques bleus des Nations unies ont fait la guerre aux rebelles du Front révolutionnaire uni (RUF). Ils l’ont ainsi contraint à signer et respecter un ultime accord de paix, permettant au régime de Freetown de rétablir sa souveraineté sur l’ensemble du territoire. La paix a été imposée au prix d’une grande tolérance à l’égard des crimes de guerres des forces pro-gouvernementales, d’un embargo sur l’aide humanitaire en zones RUF et du transfert des combattants les plus irréductibles vers le Liberia où certains furent encouragés à renverser Charles Taylor.

Au Timor-Est, les troupes australiennes débarquées sous bannière de l’ONU en septembre 1999 ont combattu les milices anti-indépendantistes, aidant ainsi les Timorais à se libérer du joug de l’occupation indonésienne responsable du massacre d’environ 40 % de la population dans les années 1970-1980. Tardive, l’intervention australienne n’a pu empêcher la mise à sac de la capitale Dili ni la déportation de 260 000 Timorais vers l’ouest indonésien de l’île par les milices en fuite.

Au Kosovo, l’intervention de l’OTAN au printemps 1999 a renversé le régime d’apartheid instauré par les nationalistes serbes et mis un terme aux nombreuses exactions de ces derniers. Elle a permis aux Kosovars albanais de recouvrer une plus grande liberté et de satisfaire leur aspiration à l’autodétermination. A cette fin, elle a impliqué l’invasion et l’occupation durable de l’ancienne province yougoslave et son placement sous tutelle internationale. Censée préserver un Kosovo multiethnique sans porter atteinte à l’intégrité territoriale de l’ex-Yougoslavie, l’opération internationale s’est soldée par l’accession à l’indépendance du Kosovo et l’expulsion de son territoire d’une grande partie des minorités serbe et rom par les milices nationalistes albanophones.

Il ne s’agit pas là de contester le bien-fondé de ces opérations mais de souligner qu’il s’agit de guerres contre des ennemis désignés, gagnées en peu de temps, sur des territoires de petites tailles dont l’écrasante majorité de la population soutenait l’intervention étrangère. Comme toute entreprise politique, ces interventions ont fait des gagnants et des perdants, y compris parmi les civils. Enfin, si elles se sont globalement traduites par une amélioration de la sécurité des populations, c’est qu’elles ont rapidement permis à l’intervenant ou à ses alliés de prendre le contrôle d’un territoire et d’y exercer le monopole de la violence physique légitime – autrement dit gouverner.

De fait, les planificateurs militaires américains invités par le Carr Center à développer un concept militaire opérationnel permettant de traduire en actes la R2P en cas de «crimes de masses dans un pays d’Afrique sub-saharienne enclavé» retiennent trois options : en premier lieu l’invasion et l’occupation totale du pays, le renversement du régime criminel et l’installation d’un gouvernement provisoire (autrement dit une solution à l’irakienne, qui a leur préférence) ; en second lieu, l’occupation partielle du territoire afin de créer des «zones sûres» administrées par les forces internationales où les civils menacés pourront se réfugier ; enfin, l’évacuation des civils à travers la frontière d’un pays voisin hébergeant des camps de réfugiés sécurisés – une option rarement évoquée par les partisans de la R2P qui n’envisagent jamais l’application du droit d’asile comme un moyen de soustraire les civils à la violence.

Les scénarios produits par les planificateurs militaires de la R2P ont le mérite de décrire les implications concrètes de l’usage de la violence militaire pour protéger des populations en situation de guerre : envahir et occuper tout ou partie d’un pays, imposer sa souveraineté ou celle d’un allié sur un territoire disputé. En d’autres termes, protéger des populations ne relève pas du maintien de l’ordre à la manière de forces de police dans un Etat en paix, mais de la création par la violence d’un ordre politique nouveau.

Il s’agit bien entendu d’une entreprise périlleuse soumise aux aléas de la guerre, exposée aux risques d’échec, d’escalade et de massacres de civils. En Somalie, les troupes américaines et onusiennes débarquées en 1992-1993 pour «sécuriser l’aide humanitaire» dans un contexte de famine et d’insécurité généralisées ont été incapables de protéger les civils et se sont rapidement transformées en partie au conflit responsable de nombreuses exactions (bombardements d’hôpitaux et de locaux d’organisations de secours, torture et assassinat de non-combattants, massacres de civils). En Bosnie, les populations qui avaient cru aux promesses de protection des Nations unies et s’étaient réfugiées dans les «zones de sécurité» de Zepa et Srebrenica ont été déportées et massacrées sous le regard des Casques bleus.

L’équation «intervention militaire = protection des populations» n’est pas plus automatique quand l’intervenant fait preuve de détermination politique et y consacre d’importants moyens. Selon l’approche «population-centrée» développée par le Général Petraeus en Irak à partir de 2007 et par le Général McChrystal en Afghanistan depuis juin 2009, la «protection des populations» est désormais le principal objectif stratégique des forces armées américaines («toutes les actions contre-insurrectionnelles doivent avoir pour objectif la protection de la population indigène» affirme Petraeus). Pour les stratèges américains, seul le soutien de la population permet de gagner la guerre. Or celui-ci s’obtient en répondant à son «besoin vital de sécurité». La protection des civils est vue comme le chemin le plus sûr vers la victoire – qui protège gagne. Or, force est de constater qu’en dépit des 200 000 hommes et de leur équipement de pointe, les armées démocratiques n’ont pas réussi à s’affirmer comme la force de protection la plus efficace ni la plus populaire comme l’illustrent la multiplication des attentats et la progression des insurgés.

Il n’y a pas de parade juridico-technique aux violences de guerre permettant de garantir que les populations qu’on entend secourir seront effectivement protégées et assistées. Appeler à la protection militaire des populations, c’est vouloir une «guerre juste» et l’avènement par la violence d’un ordre politique nouveau – une entreprise à l’issue toujours incertaine et condamnée à faire des victimes parmi les populations dont on entend assurer le salut.

Autonomie de la démarche humanitaire

C’est pourquoi MSF a renoncé à appeler à l’usage de la force pour protéger des populations et des secours. Accéder au champ de bataille et assister en toute impartialité les non-combattants, quel que soit leur camp, implique que nous renoncions à nous prononcer sur la légitimité des buts de guerre poursuivis par les belligérants. Une guerre juste déclenchée au nom de la protection des civils n’a aucune raison d’échapper à cette règle. Pas plus que nous n’étions pour ou contre l’invasion américaine de l’Irak pour «mettre un terme aux souffrances du peuple irakien», nous ne pouvons être pour ou contre une guerre déclarée aux factions congolaises (par exemple) au nom de la «responsabilité de protéger». Il s’agit là d’un principe opérationnel, d’une condition préalable pour défendre une position de tiers au conflit et revendiquer à ce titre de ne pas être pris pour cible dans l’accomplissement des activités de secours. Quel argument pourrions-nous opposer à des factions congolaises refusant l’accès aux zones qu’elles contrôlent au motif que nous soutenons les forces internationales qui leur font la guerre ?

Par ailleurs, «distribuer l’aide à la pointe du fusil», comme l’y encourageait R. Kaplan en Birmanie en invoquant la R2P, est incompatible avec les modes opératoires adoptés par MSF. Pour la bonne et simple raison que militariser un convoi ou un poste de santé humanitaires, c’est les transformer en cible militaire. Les organismes d’aide médicaux qui opèrent aujourd’hui en Afghanistan sous la protection rapprochée des forces internationales ou des compagnies de sécurité pro-gouvernementales en font l’amère expérience. Considérées comme des cibles légitimes par les insurgés, elles ont participé à la transformation des structures de soins en champs de bataille, désertées par les populations. Rappelons que la grande originalité du droit international humanitaire moderne est d’avoir institué la démilitarisation des espaces de soins et de secours ainsi que celle de leur personnel, seule à même de garantir un accès impartial à toutes les victimes du conflit. Les organisations humanitaires qui en appellent aujourd’hui à plus de troupes étrangères pour garantir leur sécurité participent en ce sens à la régression de l’espace humanitaire et ne font que contribuer à leur propre impuissance.

Mais au delà de ces raisons opérationnelles, il est une raison plus philosophique qui interdit l’appel aux armes : le but de l’action humanitaire est de contenir les violences de guerre, ce qui implique qu’elle ne peut en justifier de nouvelles. C’est ce que le CICR avait cru bon de rappeler en 1994, quelques mois après que le Conseil de sécurité ait voté deux résolutions autorisant le recours à la force en Somalie «afin d’instaurer aussitôt que possible des conditions de sécurité pour les opérations de secours humanitaire.» Le Comité avait alors souligné que c’était bien au titre du chapitre VII de la Charte des Nations unies et non au titre du droit international humanitaire que le Conseil de sécurité avait autorisé l’usage des armes. Quand bien même le Conseil agissait dans l’intention de lutter contre les violations du droit international humanitaire (en l’occurrence les obstacles à l’acheminement de l’aide), il ne pouvait prétendre agir au nom du DIH : «Car le droit international humanitaire part de la prémisse que tout conflit armé entraîne des souffrances humaines, et entreprend de développer un ensemble de règles destinées précisément à alléger ces souffrances. Il serait en effet logiquement et juridiquement indéfendable de déduire que ce même droit autorise le recours à la force armée, y compris dans des cas extrêmes.» Autrement dit, «shoot to feed» ou «shoot to heal» est incompatible avec la logique humanitaire. MSF ne veux pas devenir un énième acteur au conflit dont la stratégie militaire serait fixée par des impératifs de santé publique. Si nous ne sommes pas pacifistes, nous sommes non-violents.

L’ambition de l’action humanitaire est de «civiliser» les guerres, grâce à la distinction entre combattants et non-combattants. Elle n’est pas de mener des «guerres de civilisation» qui partagent le monde entre civilisés et barbares, ouvrant ainsi la voie à une violence débridée. Certes, les pères fondateurs du CICR et les premiers humanitaires avaient à cet égard une autre opinion. Nombre d’entre eux estimaient que les «peuples primitifs» devaient être civilisés (y compris par la force) avant de pouvoir bénéficier de la protection du droit international humanitaire. A la fin du 19ème siècle, Gustave Moynier, co-fondateur de la Croix rouge et initiateur des premières conventions de Genève jugeait les progrès du droit international humanitaire inaccessibles «aux tribus sauvages, qui pratiquent le cannibalisme, font la guerre à outrance et cèdent sans arrière pensée à leurs instincts brutaux, tandis que les nations civilisées, cherchant à l’humaniser, confessent par la-même que tout ce qui s’y passe n’est pas licite.» Ces représentations perdureront bien après la Seconde mondiale, comme l’illustre la position du CICR face au soulèvement Mau Mau au Kenya (1952-59). Le comité refusera longtemps de se préoccuper du sort des 80 000 personnes internées par les autorités britanniques au motif que les détenus Mau-Mau étaient trop «primitifs» pour comprendre «les notions de charité et de solidarité qui sont à la base de la Croix-Rouge». «Les notions humanitaires (…) sont pour le moment inaccessibles à la masse noire, naturellement cruelle» expliquait en 1962 le délégué du CICR pour l’Afrique équatoriale.

Dans l’esprit d’un grand nombre d’humanitaires et philanthropes du 19ème et d’une partie du 20ème siècle, les sauvages devaient être élevés au statut de civilisé pour prétendre à la protection du droit international humanitaire. C’est pourquoi ils soutenaient les entreprises coloniales européennes. Dans son livre consacré au milieu des juristes internationaux à Genève à la fin du 19ème siècle, le professeur Martti Koskenniemi explique que les praticiens du DIH considéraient la colonisation comme un devoir moral s’exerçant dans le cadre du droit naturel et des droits de l’homme. Non qu’il faille traiter les colonisés en égal des Européens, mais «comme des enfants, par la gentillesse et la persuasion» soutenait en 1885 le juriste Joseph Hornung de l’Institut du droit international de Genève, considéré par ses collègues comme «un humanitaire radical». Jugeant que «l’hégémonie et la curatelle exercées par le fort» étaient légitimes, dès lors qu’elles s’exerçaient «dans l’intérêt du faible, en vue de sa future et complète émancipation», il reprochait aux puissances coloniales leur manque d’ambition, les exhortant à exporter des structures administratives et un système juridique permettant aux non-civilisés d’accéder à la souveraineté (on dirait aujourd’hui à l’exercice de leur responsabilité de protéger). En définitive, explique Koskenniemi, si la colonisation était vécue par les juristes internationaux comme une nécessité historique dont il convenait d’adoucir les rigueurs, elle était aussi pensée comme un devoir moral en vue de la constitution d’une fédération mondiale d’Etats souverains soumis au règne des lois humanitaires. Cette opinion était largement dominante dans les milieux humanitaires de l’époque – en France notamment, où la Ligue des droits de l’homme se prononça en 1931 pour une «colonisation démocratique», rejetant l’idée de «droit de conquête» au profit de celle de «mission civilisatrice» revendiquée par la doctrine coloniale officielle de la IIIème République.

Le refus de MSF d’appeler à des guerres justes doit se comprendre à la lumière de la dimension impériale manifestée par l’universalisme libéral depuis le 19ème siècle. Nous voulons rompre avec une tradition humanitaire qui conjugue abolition de l’esclavage avec travail forcé, droits de l’homme avec colonisation, aide humanitaire avec débarquement militaire, libération des femmes afghanes avec bombardements aériens. En un mot, nous voulons rompre sans ambiguïtés avec toutes les politiques de force agissant sous le couvert de l’universalisme humanitaire.

Voulant soumettre le monde à sa norme d’humanité, l’universalisme en armes est autant un processus d’inclusion que d’exclusion rejetant ce qui lui résiste au-delà des frontières de l’humain. Il recèle un principe intégrateur mais également un principe tyrannique : l’inévitable éradication de ce qui obéit à d’autres codes et résiste à l’inclusion. Les commentaires d’Alexis de Tocqueville sur le sort des Amérindiens dans la Révolution américaine le révèlent sans ambages remarque le philosophe Alain Brossat. Corps étrangers à l’expansion démocratique, décrits par la Déclaration d’indépendance comme des «sauvages sans pitié, dont la manière bien connue de faire la guerre est de tout massacrer, sans distinction d’âge, de sexe ni de condition», les Amérindiens furent anéantis selon les méthodes qui leurs sont reprochées, faute de faire la guerre avec humanité et d’être solubles dans la démocratie. «Tout semble en effet se passer comme si le mouvement inclusif [de l’universalisme démocratique] dessinait simultanément une limite, une frontière, un bord à partir desquels l’énergétique inclusive s’inversait rigoureusement : au delà de cette borne, on n’inclut plus, on n’exclut» commente Brossat. Si en Occident l’universalisme des droits de l’homme est associé à la défense des libertés, il renvoie aussi dans les anciens pays colonisés à l’expérience de la conquête et de la domination – ce qui ne semble pas émouvoir le co-président de la CIISS et avocat infatigable de la responsabilité de protéger, Gareth Evans, qui dans son ouvrage de référence sur la R2P semble trouver flatteur d’être comparé par un officiel sri-lankais à Christophe Colomb et Vasco de Gamo débarquant «la bible et le sabre à la main».

Le partage de l’humanité entre inclus et exclus n’est certes pas l’apanage de l’expansion démocratique ni des conquêtes menées sous le sceau de l’universalisme – bien qu’il y trouve l’occasion de s’y affirmer de manière radicale. Les politiques de pacification comme la production de tout ordre politique génèrent immanquablement leurs quotas de victimes, d’exclus, de «résidus» voués à une mort lente ou violente. Les Sierra-Léonais et les Libériens sacrifiés à la pacification de la Sierra Léone tout comme les «victimes collatérales» des opérations de protection de la population afghane en sont le témoignage : «on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs». Or nous voyons précisément l’action humanitaire comme «la révolte des œufs». Nos secours s’adressent en priorité à ceux qui forment les «restes muets de la politique», les hommes et les femmes dont l’existence est remise en cause par les arbitrages des pouvoirs politico-militaires d’autant plus radicaux qu’ils se revendiquent de l’universalisme humanitaire.

Précisons qu’il ne s’agit pas de défendre un pacifisme radical et encore moins d’opposer les «vertus de l’humanitaire» au «cynisme de la politique». Nous entendons seulement affirmer l’autonomie de deux démarches qui ont tout à perdre à se confondre : celle des pouvoirs politico-militaires, chargés des intérêts durables de la collectivité, et nécessairement appelés à trancher entre des intérêts contradictoires et à sacrifier des vies humaines, y compris parmi les non-combattants ; celle d’un contre-pouvoir humanitaire, résolument situé aux côtés des perdants dont elle cherche à préserver la vie ici et maintenant tout en questionnant les raisons de leur sacrifice. Appeler à la guerre revient à renoncer à ce qu’il y a de spécifique à agir et penser sous le nom d’humanitaire.

Circonstances exceptionnelles

Est-ce à dire que MSF n’appellera jamais à l’usage de la force dans aucune situation ? En l’état actuel de nos débats, la réponse est jamais… sauf exceptions. Nul ne peut dire en effet si des circonstances exceptionnelles ne pousseront pas MSF un jour à abandonner temporairement son rôle humanitaire et à entrer de plein pied dans le débat politique pour exiger l’usage de la force. A ce titre, la décision de MSF en juin 1994 de qualifier les massacres au Rwanda de génocide et d’appeler à une intervention militaire immédiate contre les auteurs du génocide – et non à une force neutre pour protéger les civils – doit être vue comme l’exception qui confirme la règle.

Mais une chose est sûre, quiconque appelle aux armes doit expliciter ses intentions : la guerre certes, mais contre qui, avec qui, à quel prix, pour quelle politique… et pourquoi ici plutôt qu’ailleurs. Les organisations humanitaires qui réclament régulièrement l’envoi de troupes au nom de la R2P répondent rarement à ces questions pas plus qu’elles ne précisent quel ordre politique la guerre est censé faire advenir et en quoi il serait plus à même de garantir la sécurité des populations. Lorsqu’en décembre 2008, huit ONG parmi lesquelles les HRW, Oxfam, Caritas-France et CARE appellent l’Union européenne à remplir sa «responsabilité de protéger» en usant de sa «capacité militaire et opérationnelle» pour «déployer une force qui pourrait dès aujourd’hui protéger efficacement les populations» dans l’est de la République Démocratique du Congo, elles ne stipulent pas comment : doivent-elle pacifier l’intégralité du Congo oriental et les mettre sous tutelle internationale pour le compte de l’ONU ? Renforcer les troupes gouvernementales dans leur lutte contre les rebelles ? Mettre un terme aux ingérences des pays voisins, l’Ouganda et le Rwanda ? Toutes ces questions sont ignorées au nom de l’urgence humanitaire, le déploiement de troupes internationales étant supposé en lui-même instaurer l’ordre et la sécurité… Et quand Oxfam par exemple, déplore que l’envoi de troupes des Nations unies au Tchad se révèle incapable de garantir la sécurité des civils, c’est pour exiger plus de troupes encore sans s’interroger sur les raisons de leur échec ni sur la politique et la stratégie qu’elles doivent mettre en œuvre.

Soulignons pour conclure que le débat sur l’opportunité de déclencher une guerre juste ne peut être tranché par l’application d’une norme ou d’une règle de droit formel – pas plus pour MSF que pour les partisans de la R2P. Il serait particulièrement absurde de définir un seuil de violence contre les civils dont le franchissement ouvrirait la voie à une intervention armée. Car interdire les tueries et les déportations à partir d’un certain seuil, c’est les autoriser en deçà.

Buttant sur cette aporie, la R2P ne peut-être qu’une théorie de la guerre juste aussi vague et subjective que le droit d’ingérence humanitaire. La référence aux crimes de génocide, crimes contre l’humanité, crimes de guerre et nettoyage ethnique n’est pas d’un grand secours pour définir les conditions du recours à la force. C’est ce que reconnaît lui-même Gareth Evans dans son ouvrage de référence sur la responsabilité de protéger : «l’éventail des conduites relevant de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité est extrêmement large», la notion de «nettoyage ethnique» n’a aucune définition légale formelle , quant à celle de «génocide», son usage fait l’objet de nombreuses controverses comme au Soudan.

Craignant les arguties juridiques qui pourraient faire le jeu des pouvoirs criminels Gareth Evans propose donc d’oublier les catégories définissant le champ de la R2P et de s’en tenir aux situations caractérisées par des «crimes de masse atroces» (mass atrocity crimes) – autrement dit d’en appeler à la morale. Il précise par ailleurs qu’il n’est pas nécessaire que des atrocités aient déjà eu lieu ni d’avoir épuisé toutes les options diplomatiques pour passer à l’action militaire. Il suffit d’avoir «la preuve que des tueries ou des nettoyages ethniques à grande échelle sont probables» et «des raisons valables de penser qu’en toutes circonstances, des mesures moins extrêmes [que la guerre] ne marcheraient pas.» En définitive, conclue-t-il, le choix des pays où l’usage de la violence s’impose relève de «jugements non quantifiables et subjectifs.» Afin d’établir une liste de pays prioritaires, il suggère de s’en remettre aux experts de l’International Crisis Group dont il fut le président.

Existe-t-il un conflit au monde où les civils sont à l’abri de tueries, de viols et de déplacements forcés ? De toute évidence, non et depuis longtemps… La R2P se présente donc comme une doctrine de la guerre préventive applicable à tous les pays en conflits ou susceptibles d’y sombrer, dès lors qu’ils remplissent les critères «subjectifs et non quantifiables» définis par celui qui l’invoque. C’est pourquoi elle est ouverte à toutes les interprétations. Si elle permet à Gareth Evans de militer pour un gouvernement du monde par les experts et les philosophes – habilités à désigner à qui les démocraties libérales doivent déclarer la guerre – elle permet également aux Etats d’énoncer leurs préférences politiques dans un langage moral universel. C’est ainsi que le gouvernement du Sri Lanka a défendu la guerre totale contre la guérilla séparatiste des Tigres tamouls comme la plus «vaste opération de secours humanitaire au monde» et l’accomplissement le plus abouti de la «responsabilité de protéger». De même le président Russe a justifié l’intervention de ses troupes en Ossétie du Sud comme la «seule possibilité de sauver des vies» face à un pouvoir «ayant opté pour le génocide afin d’accomplir ses objectifs politiques.» A l’occasion de son premier discours devant le Conseil de sécurité le 29 janvier 2009, la nouvelle ambassadrice des Etats-Unis à l’ONU a clairement apporté son soutien à la R2P, affirmant que «la communauté internationale a la responsabilité de protéger les populations civiles des violations du droit international humanitaire lorsque les Etats refusent ou sont incapables de le faire», quitte à agir «de manière précoce et décisive». Cette responsabilité, a-t-elle précisé, doit notamment s’exercer en Afghanistan, où «les forces Taliban emploient délibérément des tactiques destinées à augmenter le nombre de morts civiles innocentes», et à Gaza où des «violations du droit international humanitaire ont été perpétrés par le Hamas» et où de «nombreuses allégations ont été émises à l’encontre d’Israël, dont certaines cherchent délibérément à enflammer [la situation]».

On comprend dans ces conditions la résistance des pays du Sud à la légalisation de la R2P. Comment pourraient-ils soutenir une norme aussi vague autorisant les cinq membres permanents du Conseil de sécurité à décider quel pays peut être envahi et occupé pour protéger des innocents, alors même que l’intégrité territoriale de ces puissances «protectrices» est farouchement défendue par la menace d’un Holocauste nucléaire – crime contre l’humanité s’il en est ? L’exercice de la R2P étant condamné à épouser les rapports de forces et de domination qui structurent la scène internationale, la légaliser ne reviendrait rien moins qu’à légaliser une nouvelle forme d’impérialisme – raison supplémentaire pour MSF de s’en distancier.

Publié dans Articles des invites, Reflexions et prospectives | Pas de Commentaires »

ONG et corruption : le nouveau paradigme de la transparence ?

Posté par Jérôme Larché le 2 septembre 2010

      Phénomène global aux prismes multiples et aux conséquences locales significatives, la corruption – et la transparence – doivent faire partie désormais du champ de réflexion et d’action des acteurs humanitaires. Lors du tsunami meurtrier de 2004, des incidents de corruption et un manque de transparence de certaines ONG ont été portées à l’attention du grand public. Problématique sensible et encore tabou pour nombre d’ONG, il n’en reste pas moins nécessaire de mieux définir ce que recouvre la notion de corruption, d’évaluer son importance réelle, et mieux comprendre les conditions qui la favorisent.

De façon parallèle, il convient également d’identifier les mesures à mettre en place – ou à renforcer – pour la prévenir au mieux, même sur des terrains difficiles (dans des contextes de conflits armés, de post-conflit, ou dans des pays déjà ancrés dans des pratiques de corruption). En effet, il existe un devoir de redevabilité («accountability») des ONG – envers les bénéficiaires tout d’abord, mais aussi envers les potentiels bailleurs -, visant à prévenir une perte d’efficacité opérationnelle (par détournement de matériel ou de médicaments par exemple) et d’intégrité dans la gestion financière de ces projets.

La possible perte de crédibilité et d’image, tant vis-à-vis de l’opinion publique que des partenaires, est aussi un facteur essentiel qui doit inciter les ONG à agir de façon proactive. Il conviendra néanmoins de réfléchir aussi au piège moralisateur de ce nouveau paradigme de la transparence, dont les écueils potentiels (perte d’efficacité opérationnelle dans certains contextes, instrumentalisation, labellisation…) sont réels.

Quelles définitions pour la corruption ?

Comme l’a défini Transparency International (TI), la corruption correspond à «l’abus de pouvoir ou de position à des fins de gains privés». De cette manière, la corruption active –corrompre- ou passive –se laisser corrompre-, tout comme le détournement, sont pris en considération. La quantification exacte des problèmes de corruption ou de manque de transparence dans le secteur de l’aide humanitaire sont par essence difficiles à déterminer mais très probablement sans commune mesure avec ce qui a pu être observé dans le secteur commercial privé.

Tout en gardant la même définition, une autre typologie des phénomènes de corruption peut être envisagée, prenant en compte les sources d’où émanent ces risques de corruption. On peut distinguer tout d’abord la corruption «contextuelle», liée au milieu dans laquelle se fait l’intervention (régimes, administrations, polices corrompues), puis la corruption «systémique» en rapport avec le fonctionnement complexe du système humanitaire actuel (nombreux acteurs en interrelation et interdépendance), et enfin la corruption «intra-organisationnelle», liés aux contraintes inhérentes à chaque ONG (ressources humaines, stratégies de prévention active des risques de corruption, procédures de contrôles au siège comme sur le terrain).

Plus opérationnelle, cette typologie a le mérite d’opérer une certaine hiérarchisation et d’identifier la marge de manœuvre réelle des ONG face à ces risques. Ainsi, si l’éradication de la corruption «contextuelle» par une ONG parait très peu probable, il n’en va pas de même pour celle concernant les mesures internes à prendre au sein de chaque organisation. Les actions à envisager pour lutter contre les risques de corruption peuvent donc aller de la promotion de la transparence par le biais de la société civile (contextuel), à un système efficient d’échanges d’informations (systémique) et à la formation des équipes de terrain à cette problématique (intra-organisationnel).

Un certain nombre de facteurs prédisposant aux pratiques de corruption ont pu être identifiés. Outre le contexte d’urgence, il s’agit des incertitudes liées au manque, voire à l’impossibilité, de planification, du nombre d’acteurs humanitaires présents, et des volumes financiers en jeu. Mais il apparait évident aujourd’hui que le cadre même dans lequel le système humanitaire international s’est développé des dernières années (croissance exponentielle du nombre d’ONG, sur-médiatisation des crises, et l’accroissement du «business humanitaire») a renforcé ces prédispositions. Comme l’a souligné Nicolas Stockton, directeur de l’ «Humanitarian Accountability Partnership-International» (HAPI), l’absence de la moindre irrégularité financière, constatée suite à un audit portant sur un montant de 220 millions de livres sterling pour des projets au Kosovo rassemblant 44 organisations différentes et 217 contrats, peut donc laisser perplexe !

Enfin, comme l’attestent de nombreux rapports (TI, OCDE, Banque mondiale) et l’actualité récente, de nombreuses entreprises de pays dits-développés, et pas seulement les pays en voie de développement, ont de telles pratiques. Il s’agit donc d’un phénomène globalisé, favorisé par les dérives de l’économie financière, et contre lequel il faut se prémunir d’un dangereux «ethnocentrisme occidental».

Risque de corruption et aide humanitaire : un nouveau dilemme ?

Depuis 20 ans, la sphère humanitaire s’est particulièrement développée avec une croissance exponentielle du nombre d’ONG, en France (40800 répertoriées à ce jour) comme ailleurs. En 2005, on estimait que l’ensemble des actions humanitaires au niveau mondial avaient mobilisé des sommes de l’ordre de 17 milliards d’euros. Certaines ONG, essentiellement nord-américaines et européennes, devenues transnationales, ont des budgets très importants, allant de quelques centaines de millions d’euros (Médecins du Monde, Action contre la Faim, Médecins sans Frontières) jusqu’à plusieurs milliard de dollars (World Vision International).

En moyenne, 40% du budget des ONG françaises proviennent de financement publiques et 60% de financements privés. Ainsi, fortement dépendantes de la générosité du public pour leurs dons privés, garantie aussi d’une réelle indépendance financière et politique, les ONG sont parfois réticentes à communiquer sur ce thème, de peur que cela n’engendre une mauvaise publicité et, en conséquence, une perte de financement.

Au-delà du thème de la corruption, la question du dilemme est centrale pour les humanitaires car elle renvoie à la dialectique permanente de l’intention de leur action et de l’impact (positif ou non) qu’elle génère sur son environnement. Le «primum non nocere» et la balance risque / bénéfice, évalués avant tout acte médical par le médecin qui l‘accomplit, devraient voir leur champ d’utilisation élargi à la probabilité de détournement de l’aide (ou d’autres formes de corruption), et donc mieux pris en compte par les ONG.

Il convient néanmoins de rappeler que l’ «ADN» des ONG, leur mandat – notamment dans les situations de conflits, de catastrophes socio-naturelles, ou d’urgences complexes – est d’accéder aux populations. En impliquant ces dernières d’emblée dans les actions, il s’agit dans un premier temps de pallier les urgences vitales puis de les accompagner dans la reconstruction. Ainsi, il y a plus de 20 ans, lorsque les équipes de MDM ont fait le choix de passer clandestinement la frontière pakistano-afghane pour aider les populations afghanes, ces questions se posaient déjà… La réalité «vécue» actuelle des équipes de terrain face à des hommes en armes lors des passages de check-points, seuls moyens parfois pour accéder aux populations vulnérables et répondre à leurs besoins, se pose dans les mêmes termes.

En conséquence, des humanitaires peuvent se retrouver dans une situation où l’aboutissement de l’aide est mis en question par une demande illicite d’indemnisation financière (ou en nature). Si l’objectif prioritaire est de sauver des vies, le dilemme peut être partiellement résolu au profit de l’aboutissement rapide de l’aide. Ce nouveau «dilemme humanitaire» ne peut souffrir d’une attitude manichéenne et doit donc trouver des réponses pragmatiques, au cas par cas, sans pour cela gommer le questionnement moral et éthique que ces situations induisent.

Néanmoins, les humanitaires ne peuvent pas ignorer les conséquences potentielles de ces pratiques, notamment dans les conflits armés. Qu’il s’agisse du renforcement possible d’une économie de guerre (vol ou détournement de l’aide par les belligérants), d’une recrudescence de tensions ethniques (répartition de l’aide), d’un affaiblissement de l’économie locale (effet «pervers» de l’aide alimentaire), ou d’une prédation de l’aide par des seigneurs de guerre, les ONG ont un devoir de responsabilité pour décider, ou non, de poursuivre leurs actions.

Si chaque situation particulière doit trouver une solution contextualisée, il parait possible que les ONG puissent s’engager à la fois dans une défense réaffirmée des principes de l’action humanitaire (humanité, impartialité, indépendance et neutralité opérationnelle), et dans la prévention et l’atténuation («mitigation») des risques de corruption, dans un souci de transparence renforcée, envers les bénéficiaires, mais aussi les donateurs privés et les bailleurs de fond.

Un sujet encore tabou en France ?

En France comme ailleurs, la mise à jour d’un cas de corruption au sein d’une ONG est perçue par beaucoup comme un risque majeur avec des conséquences irréversibles pour les acteurs humanitaires et leurs activités, pouvant provoquer une remise en cause de leur crédibilité et de leur notoriété (auprès des médias notamment), ainsi qu’une réduction significative de leurs ressources.

Pour ouvrir le débat sur ces problématiques et promouvoir des mesures anticipatoires, Médecins du Monde a mené en 2008 une étude auprès des 17 plus grosses ONG françaises, visant à les interroger sur leur perception des phénomènes de corruption, la façon dont elles estimaient les terrains et situations à risques, et les mesures prises pour minimiser et prévenir ces risques. De façon surprenante mais traduisant le caractère encore tabou de cette problématique, 65% des ONG contactées ont refusé de participer à cette enquête strictement anonyme. Les ONG ayant accepté de participé ont reconnu dans 75% des cas que la corruption faisait partie des enjeux opérationnels importants de l’aide humanitaire, et que les situations d’urgences, comme le tsunami en 2004, constituaient des situations particulièrement exposantes.

Il est toutefois important de rappeler que la plupart des contextes d’urgence se déroulent dans des pays où la corruption est déjà prégnante, 86% des personnes interrogées estimant que la corruption est d’abord d’origine contextuelle. Comme l’avait déjà démontré TI, cette enquête a confirmé que les domaines les plus exposés dans la logistique opérationnelle humanitaire sont ceux de l’achat et de la distribution de médicaments, de consommables, du fret de marchandises et les travaux de rénovation et de construction. Enfin, il semble que plus de 50% des personnes interrogées aient été témoins ou objet d’offres illicites.

Il convient donc que les ONG soient lucides sur les questions de gouvernance des pays dans lesquels ils interviennent – en s’aidant par exemple des documents produits régulièrement par l’OCDE ou TI-, mais aussi sur les facteurs de risques de corruption induits par leurs actions, et ce pour mieux les contrôler, les atténuer, voire les éradiquer. Certaines ONG, notamment suédoises, ont choisi l’affichage public des résultats de leurs cas de corruption mais aussi des politiques anti-corruption qu’elles mettent en œuvre. Même si cela relève aussi de choix qui sont plus «culturels» et qui ne préjugent pas de l’engagement réel des autres ONG –notamment françaises- sur cette problématique, cette visibilité a le mérite de la clarté.

Les ONG humanitaires : sans frontières mais pas sans contrôles !

Au niveau international, TI vient de finaliser un guide pratique permettant d’identifier les «maillons faibles» dans les dispositifs humanitaires, afin d’améliorer la prise de conscience mais aussi de prévenir, autant que faire se peut, les pratiques de corruption, qu’elles soient liés à l’acquisition de matériel, aux questions de ressources humaines, de gestion des fonds, ou de la distribution (médicaments, nourriture,…). Une place importante est également faite à la surveillance et à l’évaluation de ces mesures. Plusieurs ONG, notamment anglo-saxonnes, ont participé à l’élaboration de ce document, plus technique que politique. Depuis 2003, un consortium inter-ONG l’ «Humanitarian Accountability Partnership-International», est chargée de veiller à ce que l’action humanitaire soit comptable de ses actions envers les populations bénéficiaires.

La communauté des ONG humanitaires françaises n’a pas attendu les secousses médiatiques qui ont suivi le catastrophique tsunami en Asie du Sud-est pour mettre en place des mécanismes d’alertes et de contrôle (internes comme externes) concernant les questions de transparence et de lutte contre la corruption. Sur le plan externe, la plateforme des ONG françaises –Coordination Sud- travaille au sein de sa Commission «Ethique et Transparence» à la rédaction d’une charte de bonnes pratiques engageant l’ensemble de ses membres. Dans le même esprit, la plupart des «grosses» ONG françaises sont membres du Comité de la Charte, organisme indépendant dont le but est de promouvoir la transparence et la rigueur de la gestion pour permettre le «don en confiance».

De plus, chaque association ayant recours de façon significative à la générosité du public est tenue de faire certifier ses résultats chaque année par un commissaire aux comptes, et de nombreux audits externes (plusieurs dizaines par an) sont réalisées au sein de chaque ONG, par les bailleurs (EUROPAID, ECHO etc.) comme par la Cour des Comptes. En interne, en plus des messages à visée pédagogiques délivrés en amont des programmes, des mécanismes de contrôle – visant à vérifier et croiser la validité des informations fournies par les terrains – existent déjà.

Conclusion

Au-delà de la responsabilité de chacun, le système humanitaire contemporain est devenu, de part sa globalisation-fragmentation, son interdépendance, et la transversalité des contraintes qu’il affronte, un méta système que l’on peut qualifier d’«Humanitaire complexe». Les problématiques de gouvernance et de transparence sont au cœur de la légitimité des ONG, et l’enjeu aujourd’hui est donc d’ouvrir pleinement le débat sur les risques de corruption auxquelles elles font face, et dont elles sont plus souvent victimes qu’actrices, sans mettre en danger leur action auprès des bénéficiaires.

Un travail commun avec des associations comme Transparency International, mais aussi d’autres partenaires, institutionnels (OCDE, bailleurs de fonds) ou non (donateurs privés), est donc indispensable pour renforcer et afficher des stratégies opérationnelles efficaces dans la lutte contre la corruption. Un des enseignements de l’étude de MDM, confirmé dans le rapport récent de TI, est qu’il est primordial d’affiner les stratégies d’intervention (cadre logique précis, bonne connaissance du terrain, formation des équipes aux risques de corruption, systèmes d’alerte guidés par des indicateurs,…).

Par ailleurs, une implication communautaire renforcée dans l’élaboration, la réalisation et l’évaluation des programmes sur le terrain, améliore l’adhésion des populations et a montré son efficacité dans la lutte contre les phénomènes de corruption et dans la promotion d’une meilleure gouvernance locale. Enfin, l’attitude proactive et sans complexe des ONG sur cette problématique limitera sans doute les dérives d’instrumentalisation de la transparence, comme celle de la Fondation Prometheus à l’agenda trouble, et freinera peut-être la volonté de certains d’instaurer une labellisation des ONG, dont l’objectif est plus d’instaurer un contrôle politique sur des associations parfois dérangeantes que de répondre aux vraies priorités et aux besoins des populations.

Publié dans Reflexions et prospectives, Transparence et corruption | Pas de Commentaires »

Humanitaires, éthique et principes de l’action humanitaire

Posté par Jérôme Larché le 10 juin 2010

Ethique et principes fondamentaux de l’action humanitaire 

Comme souvent dans des situations difficiles, une des solutions consiste à revenir aux fondamentaux, à ce qui fait sens, surtout lorsque le cadre lui-même dans lequel s’inscrit la problématique est remis en cause. L’action humanitaire moderne, au-delà de la nécessité (et de l’obligation) de s’adapter aux nouveaux contextes, doit également réaffirmer son identité en interrogeant ses « basiques ». En effet, ne parle t’on pas  aussi bien d’humanitaire que d’action humanitaire ? Si le substantif a pu supplanter, ou au moins, devenir le corollaire de l’adjectif, c’est qu’il y a justement plus que de l’action dans l’humanitaire. Revenir sur les principes humanitaires et essayer d’en dégager une lecture critique, c’est aussi s’interroger  sur ce qu’il y a avant l’action.  La motivation, le sens et la signification préalables donnés au geste à venir paraissent ainsi primordiaux, sauf si l’on estime, comme dans la tradition réaliste, que « la fin justifie les moyens ». Il existe donc une éthique humanitaire à redéfinir, ou en tous les cas, à remettre en valeur tant les valeurs sur lesquelles nous fondons nos actions peuvent être remises en cause. Si la philosophie a souvent fait le lien entre éthique et humanité, serait-ce parce que cette situation où chacun se retrouve seul face à sa propre conscience est indiciblement liée à notre propre condition d’humanité, ce lien fort qui lie tous les êtres humains ? Au-delà du raisonnement philosophique abstrait, la (les) réalité(s) vécue(s) sur le terrain nous enseignent que des choix cruciaux relèvent de décisions individuelles qui nécessitent un travail sur soi, indépendamment des cadres moraux ou juridiques « externes ». La complexité grandissante des terrains dans lesquels s’inscrivent les acteurs humanitaires (la terminologie « terrain humanitaire » me paraissant inappropriée car réduisant de facto l’ouverture de ces terrains à d’autres acteurs, et en premier lieu aux populations elles-mêmes) et la nécessité d’en saisir les clefs de lectures historiques, géographiques, anthropo-sociologiques, économiques et politiques, rend aujourd’hui l’application –voire même la justification- de lois « universelles » très délicates.  Aristote a lui-même décrit comme complémentaires ce que l’on pourrait qualifier d’éthique individuelle et collective. Au-delà de la tentation très humaine de codifier et de réguler ce qui relève de la complexité, il y a quand même nécessité de définir des standards moraux qui, selon leur caractère participatif ou coercitif, s’appelleront chartes (voire  codes de conduites) ou lois. Toutefois, toute volonté de définir l’éthique sera liée à une subjectivité (qu’il ne faut pas confondre avec le relativisme culturel, notion très pratique pour ne pas faire de choix moraux !) dépendante de nos représentations, dont la valeur universelle est par conséquence remise en cause. Ainsi la question de l’éthique renvoie t’elle inexorablement à celle de l’intention mais aussi à celle de la responsabilité, aussi bien individuelle que collective. Comment cette éthique de l’action et de la responsabilité, d’abord liée à chaque individu, peut-elle être intégrée au sein d’un groupe d’individus tous différents, et devenir une éthique organisationnelle ? La fonction de cette dernière est importante à considérer en termes d’utilisation au sein de chaque organisation. A-t-elle une fonction utilitariste, opérationnelle, censée répondre à des problèmes concrets du terrain, ou ne sert-elle pas justement à définir par anticipation le cadre des valeurs et « l’esprit »  dans lesquels va fonctionner le groupe ? Ainsi, l’éthique humanitaire apparait dans un champ qui est plus celui de la signification des problématiques que dans la résolution de celles-ci. Elle permet également d’éviter l’écueil de « l’approche flexible », diluant la responsabilité collective d’une organisation aux seuls choix individuels de ses membres. C’est pour cela que la clarification et l’énonciation des principes, comme ceux caractérisant aujourd’hui l’action humanitaire, revêtent de l’importance. Adoptés et défendus par les dits « puristes » de l’humanitaire, ils sont justement battus en brèche par tous ceux qui considèrent que la « fin » humanitaire justifient tous les « moyens », humanitaires ou non. Au regard des nombreux acteurs qui revendiquent aujourd’hui l’appellation humanitaire, s’agissant d’Etats ou de sociétés privées, il ne s’agit pas de définir les « bons » et les « mauvais » humanitaires. Il s’agit plutôt, dans une considération détachée de toute volonté moralisante, de déterminer ceux qui respectent ou non les principes de l’humanitaire. Le respect sémantique est ici crucial car la force intrinsèque du discours humanitaire, selon qu’il est approprié ou non,  génère conviction ou confusion dans la réalité opérationnelle. Encore une fois, l’intention –et les principes qui la guident- sous-tendant l’action apparaissent fortement discriminants pour distinguer les acteurs « humanitaires », des acteurs fournissant une assistance de quelque nature que ce soit (médicale, logistique, informationnelle,…). Plus inquiétante est la propension de certains « spécialistes » de l’humanitaire à ne plus opérer cette distinction, dans une sorte d’attitude politiquement correcte, en phase avec le discours souvent dominant des Etats. Les organisations non gouvernementales (ONG) ont donc la tâche de défendre les principes de l’action humanitaire que nous allons détailler. Il s’agira également de les prioriser et de permettre leur translation opérationnelle, en bref de les concrétiser pour les rendre visibles et lisibles sur les situations dans lesquelles elles interviennent ou elles sont sollicitées. Le cœur de l’action humanitaire est supposé être rattaché à trois principes fondamentaux, qui sont l’humanité, l’impartialité et l’indépendance. Le principe d’humanité renvoie immédiatement à l’altérité et à cette conscience humaine qui, empreinte d’empathie pour la souffrance de l’autre, guide le geste de solidarité. Retrouvé dans de nombreuses traditions religieuses (islamique ou judéo-chrétienne), ce principe porte également en lui cette capacité ambivalente et paradoxale de l’Homme à reconstruire ce qu’il met tant d’énergie à détruire. Respecter le principe d’humanité, c’est aussi travailler en respectant la dignité des autres, de l’ « Autre ». Le principe d’impartialité, quant à lui, est là pour affirmer que la réponse humanitaire est une réponse adaptée aux besoins exprimés ou constatés par les populations qui en bénéficieront. Elle est indépendante de toute autre considération, notamment idéologique ou partisane. L’impartialité renforce le droit des victimes et suppose une absence d’instrumentalisation quelconque. Le troisième principe majeur de l’humanitaire est l’indépendance. Cette dernière est évocatrice de liberté, qu’elle soit dans l’initiative, les moyens utilisés, et l’action entreprise. La recherche d’indépendance est aussi source de tensions intrinsèques à toute ONG, dans sa dimension opérationnelle, politique et symbolique. Concrètement, il s’agit de rechercher la moins mauvaise des options et le compromis acceptable. Comme le disait fort justement Camus dans « l’Homme révolté », « la vertu toute pure est meurtrière ». Ainsi donc, la problématique de ce dernier principe n’est-elle pas de rechercher les meilleures indépendances, plutôt qu’une indépendance totale ? Hormis ces trois principes fondamentaux, on peut citer d’autres principes qui ont également leur importance comme l’universalité, l’engagement, la responsabilité, ou la transparence mais dont certains, comme la neutralité, font débat au sein même de la communauté humanitaire. 

   La neutralité est-elle un principe critiquable ? 

La neutralité n’est pas un principe secondaire de l’action humanitaire mais un principe important, sujet à discussion pour les uns et intouchable pour les autres. Historiquement, l’humanitaire moderne est né au lendemain de la bataille de Solférino, imposé intelligemment par le suisse Henri Dunant qui a introduit, avec l’aide des femmes du village de Castiglione, les notions importantes d’impartialité et de neutralité, et qui a su mobiliser les sociétés civiles pour faire changer l’attitude des gouvernements. Permettant une acceptation par l’ensemble des belligérants, mais conditionnée par un silence sur ce qui se passait, le Comité International pour la Croix-Rouge et les sociétés Croix-Rouge et Croissant-Rouge en ont fait une régle d’or. En 1968, des médecins travaillant pour le CICR au Biafra décident de rompre le pacte de silence, et sont à l’origine de la création de MSF. 40 ans plus tard, l’ironie de l’histoire fait de MSF une des ONG défendant le plus ardemment l’importance de la neutralité, presqu’autant que le CICR. La neutralité signifiant ne prendre le parti de personne mais rester dans une position « extérieure », notamment lorsqu’il s’agit d’un conflit. 

Publié dans Reflexions et prospectives | 39 Commentaires »

12
 

Les énergies du bien-être |
Ange ou Diablesse |
L'écologie pour les nuls |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Malica: une candidature int...
| la vérité toute simple
| parcelle 53