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La « sécurité » : nouveau piège pour les humanitaires

Posté par Jérôme Larché le 21 juin 2012

Depuis quelques années, les problèmes de sécurité sont devenus pour les acteurs humanitaires un véritable enjeu. Enjeu politique face à la multitude des problématiques et des nouvelles sémantiques de sécurité (sécurité opérationnelle, alimentaire, sanitaire, environnementale, humaine…) qui ont brouillé les lignes de vision en en faisant bien plus qu’une question uniquement diplomatico-militaire. Enjeu opérationnel car l’insécurité, réelle ou perçue, de certains terrains peut constituer une menace et une entrave pour les humanitaires et leurs projets. Il convient donc d’examiner pourquoi le nouveau cadre du concept de sécurité mais aussi la technicisation progressive des réponses apportées, peuvent constituer un piège insidieux pour les acteurs humanitaires et les populations concernées.

 

Un contexte favorisant l’insécurité

Depuis les années 90, le nombre et la violence de conflits intra-étatiques (Balkans, Grands Lacs, Soudan, Afghanistan) ont progressé, avec une tendance à la polarisation et la radicalisation. Un grand nombre d’Etats et de groupes armés non étatiques sont engagés dans des affrontements revêtant parfois un caractère mondial, collision de systèmes de valeurs et de croyances. La polarisation prend différents aspects comme « la guerre contre le terrorisme » et « la division Nord-Sud ».  La « guerre contre le terrorisme » a conduit des Etats à s’affronter à des mouvements non étatiques utilisant des stratégies asymétriques, déterminés à s’opposer à ce qu’ils perçoivent comme une influence occidentale « néo-coloniale ». La division Nord-Sud , certes ancienne, soulève des questions économiques fournissant le terreau d’idéologies militantes dans des communautés frappées par la pauvreté. En même temps le nombre d’acteurs humanitaires, comme leur capacité potentielle d’action, ont décuplé. Dans cet environnement, les organisations humanitaires sont exposées au risque d’être rejetées ou manipulées.

Les humanitaires ont de plus été mis, et se sont mis, sous les feux médiatiques ce qui a pu faire croire à certains que l’action humanitaire pouvait constituer un substitut à l’action politique. Des Etats comme certains organismes internationaux, ont ainsi été convaincus que l’action humanitaire pouvait devenir un instrument de gestion des crises, au même plan que des actions militaires ou politiques .

 

L’insécurité des humanitaires : bien réelle mais localisée

Dans les conflits armés et sur les terrains complexes, la sécurité des acteurs humanitaires conditionne directement leurs capacités d’accès et d’assistance aux populations civiles.  Leur acceptation locale et la compréhension fine de leur environnement doivent devenir de perpétuelles interrogations, sans quoi la probabilité de survenue d’un incident grave s’accroît considérablement. Il est aujourd’hui bien démontré que les pertes de travailleurs humanitaires civils sont plus importantes que celles des troupes assurant les opérations (maintien ou imposition de la paix). Depuis 3 ans, plus de 200 humanitaires ont été tués, blessés sérieusement ou kidnappés chaque année.

La répartition de ces incidents graves de sécurité n’est cependant pas uniforme, et certains conflits armés sont particulièrement en cause. En effet, lorsque l’on sépare la fréquence des violences perpétrées contre des humanitaires au Darfour, en Afghanistan et en Somalie (ainsi que dernièrement au Pakistan et au Tchad), de celles perpétrées dans les autres pays, la figure globale perd de son homogénéité. En fait, hormis dans ces cinq pays, la sécurité des humanitaires s’est plutôt améliorée. Il est important aussi de savoir que les travailleurs nationaux sont les principales victimes, essentiellement en raison de leur nombre (90% environ de l’ensemble des acteurs humanitaires) qui augmente de façon mathématique leur exposition au risque. Néanmoins, ces attaques de nature de délibérées, violentes et létales sont de plus en plus motivées par des raisons politiques – visant des ONG internationales et surtout occidentales -. 

 

La sécurité des humanitaires : un « business intra-humanitaire » florissant

Les problèmes de sécurité rencontrés par les acteurs humanitaires sur les terrains de conflits ne sont donc pas une mais des réalités. Les solutions adaptées à ces réalités ne peuvent être trouvées que dans une démarche contextuelle, et non dans un cadre formaté, reproductible à l’identique sur chaque terrain.

Le maître-mot est l’adaptation, qui nécessite une certaine souplesse dans les schémas d’organisation liée à une autonomie relative des terrains.

Pourtant, bien que la plupart des ONG revendiquent cette capacité d’adaptation, les schémas organisationnels comme les formations délivrées sur les enjeux de sécurité deviennent de plus en plus standardisés et externalisés. Certaines organisations sont désormais devenues des prestataires de formations rémunérées (comme RedR), et d’autres, comme l’International NGO Safety and Security Association (INSSA), entendent promouvoir des « normes » de sécurité qui seraient, à terme, nécessaires à une labellisation des ONG. Cette tendance normative est portée par une vision occidentalo-centrée de l’humanitaire, qui ne correspond plus forcément aux attentes des populations, et encore moins à celles des différentes parties au conflit. Les différents bailleurs internationaux soutiennent largement ce cadrage, et exigent désormais que le volet  « sécurité » soit explicitement précisé dans les projets de programmes proposés à financement. Dans certains cas, l’enveloppe « sécurité » peut aller jusqu’à 20% du budget total ! Pourtant, force est de constater aujourd’hui que les ONG diluent encore leur ligne budgétaire « sécurité » au sein des autres lignes car les gouvernements hôtes restent très sensibles sur cette question (comme au Soudan par exemple), et qu’il n’en existe pas d’évaluation financière précise.

 

Privilégier l’intelligence au renseignement

Les ONG sont donc confrontées à une double contrainte  et à une double réflexion. Tout d’abord, assurer sans discrimination la sécurité des acteurs humanitaires opérant dans la petite dizaine de pays comportant des risques majorés objectifs et réels. Et le faire d’une manière qui ne « militarise » pas leurs interventions mais qui, au contraire, exploite au maximum les avantages d’une acceptation par les populations. Deuxièmement, prendre en compte le cadre désormais élargi du concept de sécurité, et éviter de participer aux approches globales qui lient dans une connexion étroite la sécurité et l’aide (humanitaire et développement). Il s’agirait donc de prendre une position politique plus ferme et plus visible sur un refus de la stratégie 3D (Defense-Development-Diplomacy), comme l’a fait récemment OCHA (le Bureau de Coordination de l’Aide Humanitaire). Le Consensus Humanitaire Européen a également clarifié que l’aide humanitaire ne pouvait être un instrument de gestion des crises, mais le récent conflit en Libye a montré que beaucoup de gouvernements n’hésitaient pas à se servir de l’alibi humanitaire pour des interventions militaires aux objectifs éminemment politiques.

La technicisation et la privatisation croissantes des questions de sécurité par les ONG, officiellement motivées par des raisons d’efficacité opérationnelle et d’efficience économique, est également préoccupante. La gravité des enjeux soulevés, et le coût humain qui en résulte, interdisent toute polémique stérile, l’objectif étant bien évidemment de gérer au mieux la multitude de contraintes. Néanmoins, il ne faut pas renoncer à analyser cette question dans tous ses aspects – opérationnels, politique, sémantique -  ni à se remettre en permanence en question quant à sa potentielle instrumentalisation. Il ne peut donc exister de réponse globale à des situations majoritairement explicables par des facteurs locaux. Pour ne pas tomber dans le piège du discours d’une insécurité globale qui justifierait des mesures normatives généralisées, les ONG n’ont pas d’autre choix que de privilégier l’intelligence au renseignement.

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La Syrie extrême et l’ « Empire du Milieu »

Posté par Jérôme Larché le 21 juin 2012

Les combats qui font rage en Syrie ont déjà faits plus de 8500 morts et les populations civiles des villes de Homs, Rastan ou Idleb en sont les principales victimes. L’accès humanitaire y est toujours extrêmement difficile  malgré les négociations menées par le CICR, l’accès est soins y étant même devenu un élément tactique de contre-insurrection pour le pouvoir syrien.  Contrairement à ce que l’on pouvait pressentir voici quelques mois, aucune solution politique directe et cohérente ne semble se dégager à présent, sauf si l’on pense que le référendum constitutionnel récemment proposé par Bachar El-Assad représente un renouveau de démocratie…  L’attitude de la Chine, extrêmement soucieuse de ne pas interférer dans les affaires internes des pays, est perçue par les pays occidentaux comme un déni des droits humains et en cela, critiquable. Au-delà de cette émotion première, il convient de s’interroger si l’ « Empire du Milieu » n’est pas autant une solution qu’un problème aux blocages de la crise syrienne.

 

Un pouvoir syrien démocide

La complexité des enjeux autour de la situation en Syrie ne parvient plus à en masquer l’horrible simplicité. Un pouvoir aux abois est en train d’assassiner son peuple, empêchant toute forme d’aide élémentaire de parvenir à ceux qui en ont besoin. La ville de Homs, ville martyre, et toute sa population, sont ainsi sacrifiées par le président El-Assad, dans une vaine tentative pour désarmer le processus qui, inexorablement, mènera à sa destitution. Ce médecin, qui avait le sang en horreur, en a désormais les mains pleines. La mort récente de plusieurs journalistes, l’exfiltration difficile des blessés vers des pays voisins, la défection régulière de plusieurs ministres, illustrent le point de non-retour qui a été atteint.

 

Une absence de « communauté internationale »

Même si la déstabilisation de la Syrie, pays pivot du Moyen-Orient, apporte une réelle incertitude sur les jeux politiques et militaires des pays avoisinants (comme le Liban, Israël ou l’Iran), la poursuite du massacre en Syrie est porteuse de dangers encore plus grands. Les positions fermes des Etats-Unis, de l’Europe et de la Ligue Arabe, ponctuées de sanctions diplomatiques et économiques, ne parviennent toutefois pas à faire plier ce régime. Cette incapacité des grandes puissances pointe d’une part  la nécessaire réforme du Conseil de Sécurité des Nations Unies, garant de la paix et de la sécurité internationales, mais aussi les différences importantes de concept des relations internationales exprimées par les régimes russes et chinois. On est loin d’un consensus sur l’application d’une « paix libérale », pourtant le modèle dominant actuel. 

L’attitude hostile de Moscou et Pékin à toutes ces initiatives diplomatiques traduit-elle la « puissance » réelle de ces deux pays, face à un « bloc occidental » – et ses alliés -, trop confiant dans sa capacité de dissuasion politico-militaire après l’épisode libyen ? Au fond, à quoi assiste-t-on ? A un défi diplomatique ouvert entre deux conceptions d’exercice du pouvoir et de la place des peuples face à ce pouvoir. Leur soutien au régime syrien semble pour l’instant intact (du moins en façade), même s’ils tentent de lui faire comprendre que la violence exagérée contre les civils ne fera qu’accentuer la désapprobation internationale, rendant toute négociation ultérieure encore plus difficile. De leur côté, les gouvernements occidentaux et leurs alliés arabes (la plupart sunnites) approuvent et légitiment les mouvements rebelles, sans franchir le pas de l’aide militaire, craignant sans doute d’attiser le conflit.

La « porte de secours » humanitaire

Ne pouvant trouver d’issue politique, les gouvernements occidentaux et leurs alliés arabes tentent maintenant de trouver une issue humanitaire, avec l’aide des Nations Unies. Si la critique diplomatique est aujourd’hui partagée par ces derniers, le régime autocratique syrien a pourtant semblé fréquentable de nombreuses années, car l’absence de démocratie était compensée par une utilité de négociation (avec l’Iran) voire même de stabilisation (au Liban) à l’échelle régionale. C’est donc plus contraints et forcés par l’extrémité des violences syriennes, inacceptables aux yeux de l’opinion publique, que les occidentaux ont « lâché » le pouvoir de Damas. On notera toutefois la quasi-silence de la diplomatie européenne, et en particulier du Service d’Action Extérieure de l’Union Européenne, affaiblissent de facto les négociations en cours, aussi bien avec la Syrie qu’avec la Russie ou la Chine.

L’Histoire récente montre que lorsque les Etats commencent à brandir l’argument humanitaire, c’est qu’ils se trouvent à court d’option stratégique, politique comme militaire. On se souviendra de l’incongruité des « corridors humanitaires » proposés par la diplomatie française au Darfour, alors qu’il s’agissait (et s’agit toujours) d’une zone de conflit sans ligne de front délimitée, en tâches de léopard. Que des propositions similaires soient faites aujourd’hui concernant la Syrie manque singulièrement de clairvoyance sur les réalités opérationnelles de ces « guerres de guérilla » (pour paraphraser Ernesto Che Guevara), conflits asymétriques où combattants et civils sont intimement mêlés, devenant tous  des cibles légitimes pour les violences des forces de l’ordre et des milices chahiba syriennes. Que 90 000 civils, dont bon nombre de blessés – soignés souvent très sommairement voire amputés -,  aient déjà gagné le camp jordanien de Riba Al-Sarhan, témoigne aussi de cette indiscrimination dans le choix des cibles. Les efforts actuels du CICR, tout comme de l’ancien Secrétaire Général  des Nations Unies, Kofi Annan, pour négocier un accès humanitaire en faveur des populations civiles sont ardus, sans preuve tangible d’un accord en vue.

Le destin syrien suivra-t’il le destin soudanais ? Celui d’un régime autocrate, violent, doté de forts leviers de coercition militaro-politique, mais aussi disposant précieux appuis internationaux comme ceux de la Chine et de la Russie, leur assurant une survie politique et institutionnelle…

La « solution » chinoise

Comme au Darfour, une des clés majeures pour déverrouiller le conflit syrien se trouve sans doute en Chine, à des milliers de kilomètres de la ville de Homs et de ses morts.  Puissance à l’économie puissante mais intégrée aux flux mondiaux, l’ « Empire du Milieu » possède-t’elle  en fait tous les atouts politiques pour rester totalement sourde au message que les pays occidentaux cherchent à lui faire passer ? Le temps qu’elle mettra à infléchir sa stratégie de soutien absolu à Bachar El-Assad – et ce,quelle qu’en soit la manière -, sera le marqueur de sa réserve de « puissance ».

Ces deux dernières décennies ont, en effet, vu la Chine montrer des signes d’ouverture pour jouer un rôle plus actif dans les affaires internationales, considérant qu’il s’agit d’une période d’opportunité stratégique.  Elle le fait toutefois avec ses concepts, ses valeurs millénaires, mais aussi ses rapports de force interne qui oscillent entre un « Rêve chinois », militairement conquérant, et la volonté d’un développement pacifique pour « cultiver l’harmonie ».  Eloigné géographiquement et idéologiquement du régime syrien, aligné conjoncturellement avec la Russie (avec qui, elle partage plus de frictions que de passions !), conceptuellement peu sensible aux droits de l’Homme dans sa politique étrangère, le pouvoir chinois a très certainement dégagé une vision élargie et à long terme (favorable à ses intérêts) de la crise syrienne.

Une autre crise régionale, toute proche, pourrait toutefois modifier la posture de la Chine plus rapidement que prévu, mériterait au moins d’être étudiée dans ses interactions possibles avec la Syrie : l’Iran et le développement de son arsenal nucléaire. En effet, une fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran, soumis à de fortes pressions internationales, serait probablement peu appréciée  par la Chine, à la forte dépendance énergétique en gaz et en pétrole. Dans ce cas, les soutiens mutuels et triangulaires entre Chine, Iran et Syrie pourraient changer de nature…

Ouvrir les perspectives et déterminer les bonnes stratégies

Outre les droits humains et humanitaires que les ONG doivent continuer à défendre, la recherche d’une véritable solution politique doit inclure une lecture au moins régionale, couplant les deux crises – plus dans leurs interactions possibles que dans leurs identité individuelle, et fondamentalement dynamiques dans leur évolution possible.  Les dérives violentes du régime syrien ne semblant pas devoir s’arrêter,  les  efforts de coopération diplomatique entre les grandes puissances (occidentales, eurasiatique et asiatique), les organisations politiques régionales, et le régime de Bachar El-Assad  doivent se poursuivre.

Sun Tzu écrivait dans L’Art de la Guerre : « La guerre est une grave affaire de l’Etat, […] un lieu de vie et de mort, […] une affaire à méditer soigneusement. […] L’armée victorieuse est victorieuse d’abord et cherche la bataille plus tard ; l’armée vaincue livre d’abord bataille et cherche la victoire ensuite. »

S’agit-il d’une partie d’échecs dont le contrôle du « centre de gravité » de l’échiquier amènera à une offensive clausewitzienne  rapide, « point décisif » cher à la vision occidentale ? Ou s’agit-il d’un jeu plus subtil, plus proche du wei-qi (l’équivalent du jeu de go), où la meilleure des attaques (diplomatiques) est indirecte et où l’équilibre des forces se modifie insensiblement. Favoriser la souplesse de l’encerclement stratégique, en jouant sur l’avantage psychologique, et en essayant d’éviter le conflit direct : telles sont les concepts fondamentaux de la stratégie chinoise. Si la position diplomatique actuelle de la Chine reste critiquable, il convient néanmoins de mieux réfléchir à la stratégie qui guide cette position. Une vision univoque purement moralisante, tout comme purement réaliste, n’est pas adaptée. Essayons plutôt d’en deviner le shi, l’ « énergie potentielle » exploitable qui permettra de faire évoluer la situation.

 

 

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Conférence Nationale Humanitaire : un dialogue humanitaire renouvelé…et des doutes

Posté par Jérôme Larché le 21 juin 2012

Les mots ont un sens. Le dialogue engagé, ce 16 novembre 2011, à Paris, entre acteurs de l’humanitaire et pouvoirs publics, lors de  la Conférence Nationale Humanitaire (CNH), a-t-il tenu toutes ses promesses ?

Certes, il a été ponctué d’engagements réciproques, de bonne volonté affirmée et de reconnaissance mutuelle. Si tel était l’objectif de la Conférence Nationale Humanitaire, le pari a été gagné… Toutefois, revenir à des relations plus apaisées ne signifie pas un règlement des divergences de fond qui ont été plus effleurées que réellement discutées.

Vers un apaisement des relations entre Etat et ONG humanitaires ?

En effet, il y a quelques mois seulement, certains dirigeants des plus grosses ONG françaises écrivaient au Premier Ministre pour faire part de leurs inquiétudes sur « leur relation à l’Etat français », en insistant sur la nécessaire responsabilité du devoir d’assistance des ONG « qui ne peut être subordonné aux intérêts politiques, militaires et stratégiques »[1].

Pourtant, les questions essentielles de  perception, d’acceptation, de « confusion des genres » entre action humanitaire et civilo-militaire ont peu surgi dans le débat lors de la CNH. Quand Jérôme Larché, Directeur délégué de Grotius International, a précisé que les enjeux de sécurité majeurs pour les acteurs humanitaires étaient réels mais avant tout des phénomènes localisés à une demi-douzaine de pays en conflit, (et dans lesquels des interventions militaires internationales étaient parfois déployées), la réaction des autorités françaises a semblé un peu réactive et « épidermique », se rabattant sur les travailleurs humanitaires inexpérimentés envoyés sur le terrain. Agacement feint ? Sujet sensible ? Toujours est-il que la sérénité de façade a paru se lézarder à l’écoute de certaines vérités qui fâchent…

La déclaration de Serge Mostura, directeur du Centre de crise (CDC) au Ministère des Affaires étrangères et européennes (MAEE), concluant que : « La CNH est un point de départ, la suite des évènements sera ce que nous en ferons » reste toutefois encourageante pour la suite.  Pour mieux saisir l’importance de ce « point de départ » et l’absence de diabolisation  de l’Etat et de ses représentants par les acteurs humanitaires, nous proposons ici un verbatim non-gouvernemental et gouvernemental. Temps forts…

 

Verbatim non gouvernemental et gouvernemental

 

Alain Boinet, Directeur général de Solidarités International : « Il n’y a pas de fatalité dans le partenariat entre pouvoirs publics et acteurs humanitaires ».

Benoit Miribel, Président d’Action contre la Faim, reconnait « parfois, une certaine arrogance de la part des ONG humanitaires ».

« Non gouvernemental ne veut pas dire anti-gouvernemental » déclare Jean-Marc Boivin, Directeur général d’Handicap International France.

François Grünewald : « Nous avons besoin de l’argent de l’Etat, mais il ne faut pas que ce soit une prise de contrôle ». Le Directeur général et scientifique du Groupe URD souligne « l’éparpillement des financements » et « la multiplication des guichets », affirme qu’ « il ne faut pas opposer l’argent de l’humanitaire et l’argent du développement » et prône une plus grande cohérence.

Vers un dépassement des séquences Urgence et Développement ? « L’idée de reconstruction est ‘absorbable’ par le public donateur », explique Francis Charhon, Directeur général de la Fondation de France. En clair, l’opinion publique serait plus sensible à des appels aux dons pour reconstruire que pour développer.

La France, puissance économique et diplomatique. Mais pas humanitaire. « Que les ONG ne soient pas le stylo pour écrire la doctrine humanitaire de la France » a mis en garde Pierre Salignon, Directeur général de Médecins du Monde. « Les ONG doivent être dans le débat, apporter des retours sur expériences », mais demande en substance Pierre Salignon, qu’elles ne se substituent pas à l’Etat.

Henri de Raincourt, ministre chargé de la coopération : «  L’action humanitaire est une dimension essentielle de notre politique extérieure ». Henri de Raincourt qui souligne « la complémentarité entre l’action de l’Etat  et celle des acteurs de l’humanitaire » et la nécessité de renforcer la confiance entre partenaires.

Alain Juppé, ministre d’Etat, ministre des Affaires étrangères et européennes, a, dans son allocution de clôture, assuré « avoir pris bonne note des pistes de réflexion (…) Cette conférence nourrira nos réflexions (…) J’ai entendu votre appel au partenariat », affirmant que « ce dialogue indispensable doit être ponctué de rendez-vous réguliers », rappelant que l’engagement humanitaire de la France passe par l’Europe et le contexte actuel de crise de l’euro.

« Faire mieux et différemment avec autant » avait proposé plus tôt Sandrine Chopin, administratrice de Coordination Sud et représentante permanente de Handicap International à Paris.

Ce 16 novembre 2011, les pouvoirs publics n’ont donc pas écouté une complainte. Ni même une plainte. Quelques reproches, certes, vite couverts par des propositions, des pistes de réforme pour que la France prenne toute sa place dans le système humanitaire mondial.

Après la CNH, « le combat humanitaire continue » a lancé Alain Boinet. Comme pour prendre date… sur le terrain humanitaire et diplomatique.

Rony Brauman, ancien président de MSF et Directeur de recherche au CRASH/MSF, présent à cette conférence : « Je suis venu avec plaisir dans cette enceinte (ndlr : la CNH)… Ma présence ici ne doit pas être interprétée comme une adhésion à ce grand dessein de partenariat entre ONG et Etat (…) MSF n’a jamais voulu avoir de relations institutionnelles avec l’Etat français ». Ou, donc, le cavalier seul assumé. Dans l’historique humanitaire français, ce cavalier seul assumé pèse de tout son poids et influence. Nous touchons là à des particularités du paysage français. Contradictions  « à la française » en quelques sortes… qui suscitent intérêts au-delà de nos frontières. Et qui nous plonge, aussi, au cœur de débats portés bien au-delà de nos frontières hexagonales.

Les paroles d’un Ministre et d’une Commissaire Européenne

Alain Juppé, le Ministre des Affaires Etrangères et Européennes, a enfin énuméré  un certain nombre de priorités politiques de la France concernant l’action humanitaire. Priorités présentes et à venir.

Il a tout d’abord réaffirmé l’engagement de l’Etat sur l’action humanitaire, malgré les contraintes budgétaires, que ce soit pour la poursuite de contributions aux ONG, et dans le soutien à la défiscalisation des dons.

La seconde priorité affichée par le chef de la diplomatie française est de renforcer le dialogue avec les acteurs de l’humanitaire, l’Etat devant rester « un interlocuteur attentif ». Mr Juppé a alors préconisé la création d’un groupe de concertation humanitaire.

Sa troisième priorité a trait à la question de la coordination sur le terrain entre acteurs étatiques et non étatiques, qu’il souhaite meilleure.

Enfin, le Ministre a préconisé de travailler plus collectivement pour améliorer l’accès aux populations, ce qui implique un dialogue renforcé entre ONG, organisations internationales et Etats, notamment lorsque les enjeux de sécurité deviennent une contrainte majeure (comme en Libye ou en Somalie). Le gouvernement devrait donc s’atteler à la rédaction dune « Stratégie Humanitaire Nationale », définissant les critères d’engagement, les différents temps de la crise, ainsi que des modalités d’amélioration de l’efficacité de l’aide et de son évaluation.

Cet « exposé ministériel » serait incomplet si nous n’interrogions pas le niveau européen, symbolisé par la présence de Kristalina Georgevia, Commissaire Européenne à l’Action Humanitaire, à la CNH, et « patronne » de la DG-ECHO, principal bailleur mondial des ONG et autres agences humanitaires (ONU essentiellement) qui opèrent sur les terrains de crises.

La signature du Traité de Lisbonne – en créant le Service Européen pour l’Action Extérieure et en le plaçant sous l’autorité de Catherine Ashton – a entraîné certaines inquiétudes sur les critères de financement qui prévaudront à l’avenir pour répondre aux crises.

Le politique va-t-il supplanter l’impartialité qui caractérise aujourd’hui l’action de la DG-ECHO et cette dernière a-t’elle les atouts pour préserver son indépendance relative dans la complexité des institutions européennes ?

Kristalina Georgevia a tout d’abord rappelé que la CNH doit poser les bases d’une réflexion commune sur les enjeux humanitaires. Puis, elle a mis en avant le Consensus Humanitaire Européen comme principale clé de lecture de la Commission Européenne – y compris du Service d’Action Extérieure –, qui entendait préserver l’indépendance politique et l’impartialité de la DG-ECHO. Elle a également défendu le principe d’une autonomie financière conséquente, avec un budget annuel d’au moins 1 milliard d’euros pour la période 2014-2020.

Cette Conférence Nationale Humanitaire était une nécessité et l’ensemble des acteurs, gouvernementaux comme non gouvernementaux, ont honnêtement relevé ce pari. Il faut maintenant une suite à ce « point de départ », et nous verrons alors si la maturité des relations entre ces acteurs, qui semble souhaitée par tous,  a atteint le niveau requis. Après les mots et les maux, le temps des actes concrets est maintenant attendu par (presque) tous.

 

Auteurs :

Jérôme Larché, médecin, Directeur Délégué de Grotius International, Enseignant à l’IEP de Lille et Chercheur associé à la Fondation pour la Recherche Stratégique

Jean-Jacques Louarn, journaliste, fondateur et Directeur de Grotius International.

 

 

 

 


[1] Mettre ref Grotius

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Guerres et action humanitaire : l’importance des mots justes

Posté par Jérôme Larché le 21 juin 2012

          Après la Libye, l’actualité internationale a désormais comme focus essentiel la situation en Syrie où les massacres de civils se déroulent quotidiennement, et où il devient extrêmement difficile de faire la part des choses entre information vérifiable et désinformation de la part des différentes parties au conflit. A l’heure où le spectre d’une intervention armée se dessine à nouveau, un certain nombre de constats et de réflexions s’impose à l’aune des expériences récentes de ces guerres dites « humanitaires ».

Tout d’abord, notons le glissement sémantique progressif de la dernière décennie où le terme « guerre » a été accolé à de nombreuses situations qui ne recelaient aucun caractère militaire. On parle désormais de guerre économique,  des devises monétaires, de l’anchois…  Dans le même temps, l’affrontement entre deux Etats ou entre un Etat et des entités non-étatiques se dénomme désormais conflit ou intervention armée. L’utilisation concomitante de l’adjectif « humanitaire » a accentué cette  inversion des valeurs qui, politiquement, vise essentiellement à justifier la mise en œuvre de moyens militaires, mais aussi atténuer la perception dramatique de son coût réel.

La guerre est un « fait social total », et très souvent la poursuite logique d’une action politique menée par un ou plusieurs Etats. La légitimité morale de la guerre, et notamment des guerres dites « justes » est naturellement très polémique, car dépendante du corpus culturel et politique de chaque intervenant  au débat (et pas seulement des politiques et des militaires qui prennent la décision de l’engagement). Il est donc difficile de vouloir y associer une réelle objectivité car c’est le plus souvent de la parfaite subjectivité qui guide la position des uns et des autres. Les âpres discussions qui ont suivi chaque intervention militaire ces vingt dernières années témoignent de cela, qu’il s’agisse du Kosovo, de l’Irak, de l’Afghanistan, et même du Timor.

Le constat libyen

S’il faut accepter cette intersubjectivité dans les processus de légitimisation morale de ces guerres, on peut aussi souligner que « l’intervention militaire, pour des raisons humanitaires, est le reflet d’une vision utilitariste des relations internationales », en contradiction avec « la métaphysique originelle du jus ad bellum »[1]. Si la mise en avant des concepts de guerre préventive et préemptive s’est estompée avec le départ de G.W. Bush, le récent conflit en Libye montre que l’alibi humanitaire a encore de beaux jours devant lui. Les Etats de la coalition arabo-occidentale qui ont mené cette guerre pouvaient-ils en mesurer toutes les conséquences à venir ? Rien n’est moins sûr, mais la réalité libyenne actuelle suscite pourtant de graves inquiétudes, tant sur le plan humanitaire qu’en termes politiques. MSF s’est, par exemple, récemment retiré des prisons de Misrata en raison des nombreux cas de tortures constatées par ses équipes médicales, et très vraisemblablement perpétrées par les autorités libyennes actuellement au pouvoir. En outre, depuis le 1er juin dernier, une nouvelle loi interdit aux ONG libyennes de recevoir des financements d’ONG étrangères ou de bailleurs internationaux (sauf s’ils sont enregistrés au Ministère de la Culture et de la Société Civile). On peut aussi noter que  des ONG étrangères qui défendent les Droits de l’Homme, se sont vues interdites de déplacements dans le sud du pays, où persistent des foyers de violence. Sur le plan politique, la réalité de la fragmentation clanique et tribale des nouvelles autorités libyennes a fait voler en éclat l’impression d’unité qu’avait pu donner le CNT (Conseil National de Transition) dans ses négociations avec la « communauté internationale ».  Le changement d’attitude récent du CNT envers les ONG étrangères et les journalistes, tout comme l’adoption d’une loi autorisant la prise en compte des confessions obtenues sous la torture, ne sont surement pas des éléments rassurants.

Enfin, il faut reconnaitre aujourd’hui que le conflit en Libye a eu des répercussions bien au-delà des frontières de ce pays. La circulation renforcée d’armes et de mercenaires participent désormais à la déstabilisation de la zone sahélienne, et à l’insécurité croissante de cette région.

Une nécessaire mise à plat des enjeux

On pourra arguer que ne rien faire en Libye aurait été également condamnable, mais c’est là où la discussion bascule invariablement dans la subjectivité puisqu’il s’agit alors d’une hypothèse contrefactuelle, par nature invérifiable. Et donc difficilement attaquable. Le débat sur ces questions importantes est-il condamné à s’enliser dans un discours rhétorique et une dialectique stérile ?

A l’aune d’une possible intervention en Syrie et dans la perspective des incertitudes politiques liées au retrait progressif des troupes occidentales d’Afghanistan, un certain nombre de questions et de constats méritent d’être pris en considération par les décideurs.

Tout d’abord, reconnaître que les objectifs politiques sont prééminents dans le choix des actions (comme des inactions), et que les objectifs humanitaires servent, au pire, d’alibi et, au mieux, correspondent à des convergences conjoncturelles d’intérêt. Si les Etats entendent appliquer de véritables stratégies humanitaires, celles-ci ne doivent-elles pas pouvoir, à un moment donné, se dé-subordonner à la raison d’Etat pour rester crédibles. ?

Deuxièmement, bannir définitivement la sémantique humanitaire du vocabulaire politique et militaire concernant ces interventions armées, qui brouille les perceptions et accentue les risques d’insécurité pour les travailleurs humanitaires. Parler d’ « intervention armée à but humanitaire » est un oxymore, à la fois inopérant sur le plan conceptuel et dangereux sur le plan opérationnel. Si l’on ne peut reprocher aux médias de véhiculer ces expressions fourre-tout que d’autres prononcent, leur responsabilité ne consisterait-elle pas à y accorder  une vision plus critique ?

Troisièmement, il est parfaitement établi que les populations civiles, et particulièrement les plus vulnérables, sont les principales victimes des conflits armés internes, ou des conflits opposant des groupes armés à des coalitions d’Etats. Quelle va y être la place réelle de la « responsabilité de protéger » ? Un outil efficace pour la protection des civils ou encore une justification annexée par une minorité d’Etats ?  Les politiques étatiques de protection des personnes (ne participant pas de façon directe au conflit) doivent bien sûr rappeler l’obligation d’appliquer le droit humanitaire international. Mais au-delà du jus in bello, ne pourrait-on collectivement réfléchir à la manière dont les sociétés civiles des pays qui s’engagent dans un conflit armé pourraient avoir un droit de regard sur la façon dont le jus ad bellum et le jus post-bellum ont été pris en compte, au préalable, par leurs gouvernements respectifs ?

Enfin, les exemples récents de l’Irak, de l’Afghanistan et de la Libye montrent que l’action humanitaire des ONG nationales comme internationales – et qui sont souvent les seuls recours d’assistance aux populations dans ces contextes – est loin d’être facilitée, aussi bien pendant qu’après la survenue de ces conflits armés. Quelles sera la situation des ONG en 2014, après le retrait des troupes de l’OTAN, dans un Afghanistan fragmenté, au pouvoir central très fragile, et où les insurgés reprennent déjà leurs marques ? Quelle sera la marge réelle de négociation des ONG et acteurs humanitaires occidentaux après plus de dix ans de conflit post-11 septembre ? Aujourd’hui, les ONG travaillent-elles véritablement en Libye ou restent-elles à proximité de la frontière libyenne des pays limitrophes, comme la Tunisie ou l’Algérie?

 

Dans un monde de plus en plus gris et aux repères incertains, la responsabilité (et la difficulté) pour chaque acteur – ONG, gouvernements, organisations internationales – est donc de tenir son rôle et de savoir jusqu’où le curseur de l’acceptable peut être poussé. Se confronter à la réalité complexe des conflits armés aujourd’hui et tenter d’y apporter des solutions malgré les incertitudes, c’est affronter avant tout le champ des possibles sans démagogie,  dogmatisme idéologique ou pragmatisme purement cynique.


[1] A. Colonomos in « Justifier la guerre ? » Dir. G. Andréani et Pierre Hassner, Ed Sciences Po, 2005

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Les guerres continues du Soudan

Posté par Jérôme Larché le 21 juin 2012

Selon un rapport non officiel, rédigé récemment par trois anciens membres du panel d’experts de l’ONU chargés de surveiller les violations de l’embargo sur les armes au Darfour, le gouvernement soudanais  continuerait de s’approvisionner en munitions de fabrication chinoise pour attaquer les civils au Darfour. Ces derniers mois, la montée en puissance des affrontements ouverts entre le Soudan et le Sud Soudan a fait resurgir le spectre d’une nouvelle guerre entre ces deux entités, sur fond de contrôle des gisements pétrolifères et de lutte contre l’hégémonie du pouvoir de Khartoum.

 

La guerre oubliée du Darfour

La réduction dramatique de la couverture médiatique du conflit au Darfour n’empêche pas une toute autre réalité de s’imposer à ses habitants : la guerre continue belle et bien, même si elle revêt d’autres formes.  Désormais, il semble que le gouvernement de Khartoum ait adopté une tactique plus ciblée, qui est de s’attaquer spécifiquement au groupe ethnique des Zaghawa, en déployant des miliciens « non arabes », en écho à sa tactique précédente qui avait été d’utiliser abondamment les Janjaweed, les fameux « cavaliers du diable ». Selon le rapport précédemment cité, plus de 70 000 civils auraient fui le Darfour depuis les attaques de 2011. En 2010, les forces armées soudanaises avaient déjà lancé une vaste offensive contre les forces rebelles du Sudan Liberation Movement (SLM) d’Abdel Wahed Nur, dans le massif montagneux du Jebel Mara, causant le déplacement d’au moins 100 000 personnes, majoritairement des populations civiles. La violence de ces attaques, notamment sur la ville de Deribat, et l’impossibilité pour les ONG humanitaires présentes dans le Jebel Mara d’accéder à ces populations, ont provoqué une catastrophe humanitaire, sans que les médias ni les politiques ne s’en fassent véritablement l’écho.

Depuis 2011, les bombardements aériens dirigés contre les populations civiles ont repris, notamment dans des zones habitées par des Zaghawa, comme Shangal Tombay. Dans ce contexte de poursuite du conflit, que les accords de paix signés en 2006 au Nigeria puis à Doha n’ont pas réglé, les diverses forces rebelles ont repris l’initiative politique, en se regroupant au sein du Sudan Revolution Front (SRF). Ainsi, les branches du Sudan Liberation Movement / Army (SLM/A), dirigées respectivement par Minni Minawi et Abdel Wahed Nur, ont renforcé leur coopération politique et militaire avec le Sudan People Liberation Movement / Army-North (SPLA-N), dans le cadre du SRF.

Cette régionalisation des enjeux politico-militaires complique encore la tâche de l’ONU et de l’Union Africaine, dont les deux forces déployées – l’UNAMID (Un-African Mission in Darfur) au darfour et l’UNMISS (UN Mission in South Sudan) au Sud Soudan – n’ont ni le mandat ni la capacité opérationnelle de faire face aux conflits synergiques (Darfour, Sud Kordofan, Nil Bleu et Monts Nuba) qui secouent désormais ces deux pays.

 

La mobilisation de Khartoum contre le Sud Soudan

Les modalités de la partition du Soudan en deux pays, suite au référendum d’autodétermination du Sud Soudan en 2011, et surtout l’absence de règlement diplomatique préalable du statut des zones pétrolifères qui chevauchent la frontière de ces deux nouveaux Etats, rendait quasiment inévitable la résurgence de nouveaux affrontements entre les ennemis d’hier.

La ville pétrolière d’Heglig est devenue récemment (avril 2012) le symbole de ce nouveau conflit qui, dans les paroles des dirigeants de Juba (Sud Soudan) mais aussi de Khartoum (Soudan), devient une véritable guerre ouverte. Après de multiples attaques du territoire sud-soudanais, par voies terrestre et aérienne, les responsables du Sud Soudan ont en effet attaqué la ville d’Heglig, située au Sud- Kordofan, et donc en territoire soudanais, même si elle est habitée essentiellement par des Dinka et des Nuer, ethnies sud soudanaises. Cette attaque reflète les deux objectifs que se contestent les protagonistes soudanais : le pétrole et la nature du régime politique à Khartoum.

Ce n’est pas un hasard non plus si le gouverneur de la province du Sud Kordofan n’est autre qu’Ahmed Mohammed Aroun, ancien ministre nord soudanais chargé des affaires humanitaires lors des premières années du conflit au Darfour (à partir de 2003), et désormais inculpé par la Cour Pénale Internationale pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Or, ce dernier apparait sur un document récupéré par le SPLA-N dans les Monts Nuba, et diffusé par la chaîne qatarie Al Jazeera, dans lequel il déclare à des miliciens et des membres des forces armées soudanaises : « Amsah, aksah, kushu ! Ma jibhu hay ! » (« Faites place nette, chassez-les, occupez-vous en ! Ne les ramenez pas vivants ! »).

Bien que l’Union Africaine et l’ONU aient demandé au SPLA de se retirer d’Heglig – dont le gisement représente la moitié de la production pétrolière soudanaise -, et qu’Haroun ait contesté avec force les propos diffusés,  on peut constater que tous les ingrédients pour une nouvelle guerre meurtrière entre les deux Soudan sont en place…

La dynamique fédératrice du Sudan Revolution Front (SRF)

Initié au départ par les trois principaux groupes rebelles du Darfour – Justice and Equality Movement (JEM), ainsi que les deux branches du SPLM/A, celles des Fur et des Zaghawa -, le SRF a déjà obtenu quelques succès militaires, mais curieusement, ni les médias internationaux, ni les organismes chargés de négocier la paix au Darfour, ne s’en sont fait l’écho. La raison possible est que la volonté politique affichée de ce « front » est de faire tomber le régime de Khartoum, et non de renégocier un nouvel accord de paix.

Au-delà de la stratégie militaire offensive obtenue par l’union des forces rebelles face au National Congress Party (l’actuel pouvoir soudanais), il faut noter que le SRF a déjà obtenu des soutiens non négligeables, que ce soit de membres influents de l’Umma Party, le parti dirigé par le petit fils du célèbre Mahdi (tombeur des anglais au Soudan), ou du Beja Congress, parti majoritaire à l’Est du Soudan, et dont les volontés d’autonomie, pour ne pas dire d’émancipation, ne se sont jamais éteintes.

Cette nouvelle capacité d’opposition politique, dans un pays où la liberté d’expression et de manifestation contre le pouvoir en place restait jusque là très contrôlée, est également renforcée par la colère que suscitent les conditions d’accès difficiles aux soins et autres besoins humanitaires de dizaines de milliers de déplacés, fuyant les combats du Nil Bleu et des Monts Nuba.

Dans cette « mosaïque complexe » qu’est le Soudan, un vent de changement se met à souffler,  et le statu-quo, savamment entretenu par le gouvernement de Khartoum mais aussi par les interstices diplomatiques de l’Union Africaine, de la Ligue Arabe et des Nations Unies, semble de moins en moins tenable dans les mois à venir.

Une diplomatie « globale » en manque de constance et de cohérence

La situation actuelle de conflit entre les deux Soudan, mais également celles qui persistent à l’intérieur même du (Nord) Soudan, est potentiellement porteuse de graves conséquences, aussi bien pour les populations de ces deux pays, que pour la stabilité politique et économique internationale. 

On peut citer pêle-mêle :

-           la reprise de tensions diplomatiques fortes au sein du Conseil de Sécurité des Nations Unies (opposant notamment la Russie et la Chine aux autres membres du CSNU) dans le cas d’une guerre ouverte entre les deux Etats soudanais ;

-          le renforcement de livraisons illicites d’armes et de soutien en matière de renseignement, pour les deux parties ;

-          des velléités  sécessionnistes de l’Est du Soudan ;

-          de nombreuses populations civiles déplacées et réfugiées, pour lesquelles l’accès humanitaire sera difficile voire instrumentalisé ;

-          une capacité de déstabilisation régionale, aussi bien au Nord (Tchad, Centrafrique, Libye) qu’au Sud (Ouganda, RDC, Kenya, Ethiopie) qu’à l’Est (Erythrée) ;

-          et enfin, une hausse des cours du pétrole, consécutive à des difficultés de production et d’acheminement dans ce contexte d’affrontement militaire.

La faillite actuelle des institutions internationales et des organisations régionales à parvenir à une solution humainement satisfaisante et politiquement acceptable au Darfour (10 ans de conflit à déplorer en 2013 !), rend peu optimiste sur l’issue de ce nouveau conflit aux enjeux territoriaux, énergétiques, mais aussi de gouvernance politique.

Le Sud possédant aujourd’hui la majorité des outils de production (les gisements pétrolifères) et le Nord, les infrastructures de distribution (les pipelines), il en résulte que seule une coopération entre ces deux Etats pourrait éviter une guerre qui ne ferait, à coup sûr,  que des perdants. Malheureusement, l’ancienneté et le passif sanglant des dynamiques qui sous-tendent leurs relations n’augurent pas des décisions fondées uniquement sur une vision réaliste des enjeux. Les aspirations d’une partie non négligeable de la population du (Nord) Soudan à changer de régime, la corruption endémique qui sévit au sein de la classe dirigeante sud soudanaise, et les intérêts égoïstes géostratégiques des différents pays qui s’intéressent aujourd’hui à la question soudanaise, rendent très peu probables une issue favorable à la situation actuelle, encore moins dans une vision de court terme.

Toutefois, avant de discuter « thérapeutique », c’est-à-dire des moyens diplomatiques et éventuellement coercitifs à mettre en œuvre, il faudrait d’abord s’entendre sur le « diagnostic » et contester que l’on assiste à des guerres « contenues » dans la région des Soudan. Il s’agit de guerres, non pas contenues, mais continues qui affectent en premier lieu la vie – et parfois la survie – des populations civiles mais aussi la stabilité régionale, au vu de la fragilité des Etats voisins, et l’économie internationale, avec ses répercussions sur une hausse possible du cours du pétrole. Si le concept de « responsabilité de protéger » avait une réalité, la région des Soudan serait bien celle aujourd’hui sur laquelle il faut s’appesantir. Que l’on ait une vision « réaliste » ou « libérale » du monde.

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Zones grises et idées noires : du conflit social aux conflits armés

Posté par Jérôme Larché le 19 janvier 2012

Depuis les émeutes de 2005, les banlieues, et aujourd’hui par effet capillaire, certaines périphéries de centres-villes, restent des enjeux complexes où la compréhension et la prise en charge du phénomène « banlieues » doivent être systémiques. Or, la vacuité des « plans banlieues » mis en place par les gouvernements successifs depuis des années, nie cette réalité. Faute d’envie et de moyens. Faute d’envie de coller à une réalité grise qui donne à beaucoup des idées noires.

« Clash à la kalash »

L’utilisation à Marseille de fusils mitrailleurs AK47 (kalachnikovs) par des truands de basse zone a récemment fait l’objet d’une grande attention médiatique, d’autant qu’elle s’est récemment soldée par la mort d’un policier[1] et d’un mineur de 17 ans[2]. Des armes de guerre, que l’on peut se procurer pour quelques centaines d’euros[3], brandies en pleine ville pour des braquages qui rapportent à peine plus… Ces armes provenant pour la plupart des stocks d’armement d’Europe de l’Est ont probablement déjà vécues quelques guerres africaines et balkaniques. Elles ont rencontré les trafics mafieux de drogue provenant d’Espagne et du Maghreb qui, elles, avaient le cash mais pas les armes. Cette complémentarité a opéré et se diffuse  aujourd’hui dans certaines banlieues de notre pays, nouvelles zones grises à la fois socio-économiques, mais aussi parfois de nature politique.

La réponse des autorités n’a pas tardé puisque, très médiatiquement, les policiers de la Brigade Anti-Criminalité (BAC) de Marseille se sont vus dotés de fusils à pompes. La réponse par la force à la force a un effet rassurant à très court terme, mais ses limites sont très vite atteintes et elle peut même, dans certaines circonstances, crée un effet d’attisement des conflits. La simplicité – on pourrait dire la linéarité -  de la réponse politique face à ces problèmes de violences reste toutefois inadaptée, car ne prenant pas en compte les nouveaux déterminants (sociologiques, économiques, culturels, et politiques) en jeu.

Militarisation du fait divers banal, banalisation du fait militaire

Ces zones périphériques de nos centres urbains semblent enrobées d’un brouillard, d’une brume, qui rend leur compréhension comme leur effraction, toujours plus difficiles. Les perceptions y valent toutes les réalités. Si dans ces segments urbains, la militarisation de la réponse policière parait nécessaire aux politiques, c’est qu’ils les perçoivent comme des « zones de conflits », ou tout au moins des zones grises. Zones grises et idées noires.

La récurrence des braquages à la kalachnikov et la réponse politico-policière prédominante illustrent deux phénomènes préoccupants. En effet, la militarisation du fait divers banal fait désormais écho à la banalisation du fait militaire. Considéré un braquage comme un acte de guerre est-il réellement approprié ? La réponse politico-policière actuelle questionne d’autant plus qu’elle combine une réduction des effectifs de fonctionnaires de police – rendant de facto la sécurité privée toujours plus forte – et une course à l’armement entre « flics » et «  voyous » dont on connait, par expérience, le cercle vicieux qui en résulte. Le rôle de la BAC dans les banlieues a d’ailleurs été récemment étudié par Didier Fassin[4] , qui conclut qu’elle se comporterait plus comme un élément d’alimentation des violences, et non de régulation ou d’extinction de celles-ci. Dans une perspective sociologique, on pourrait même avancer que ces méthodes policières permettent une justification réciproque des « flics » et des « voyous » dans leurs rôles et fonctions respectives.

Définition et compréhension des zones grises

Les processus de mondialisation / globalisation qui dominent notre époque se sont traduits par une progressive altération des frontières, symboliques et réelles, que les populations et le corps social avaient construites. Il n’existe plus de problématiques strictement locales ou strictement globales, mais un « glocal » qui a bousculé et brouillé les lignes, tout en soulignant l’interdépendance qui en résultait. Précarité, chômage, stigmatisation sociale (le phénomène des castes sociales, bien que non affiché, est aussi une réalité dans nos pays occidentaux), difficultés d’accès aux soins et au logement, trafics et criminalité transversale (prostitution, drogues, armes,…) voire transnationale. Que ce soit à la Courneuve, dans les ghettos new-yorkais, ou dans les bidonvilles de Calcutta, les ingrédients sont les mêmes, seuls varient leur proportion et leur déclinaison locale. Cela en fait-il nécessairement des zones grises ?

Trois critères permettent de définir l’espace hybride et volatile que constitue une « zone grise » : une concurrence d’autorité, une dérégulation sociale, et une privatisation du territoire. A l’instar de certains espaces du Tchad, du Soudan, de l’Afghanistan, ou de la Somalie, les banlieues françaises sont également devenues des zones grises. La « concurrence d’autorité » avec les forces de l’ordre, mais aussi avec les autorités civiles, est indéniable et la conquête des nouveaux territoires par les uns alterne avec la reconquête des territoires perdus par les autres. Ces zones grises françaises constituent avant tout des zones de « pathologies sociales »[5], où la construction des identités n’est plus en phase avec celle de la société, pouvant même aller jusqu’à un certain séparatisme entre gouvernement et gouvernés. Cette dérégulation sociale est complétée par une privatisation du territoire, où les bandes segmentent et partagent leurs aires d’influence et de contrôle. Mais cette privatisation du désordre fait aussi écho à une privatisation progressive de l’ordre, ce qui n’a rien de rassurant non plus. Zones grises et idées noires.

Banlieues : conflit social ou conflit armé ?

Dans ce monde liquide où l’on s’aperçoit qu’appliquer de la violence sur ces îlots de violence ne fait que les déplacer et les renforcer, il faut « changer de logiciel » et se départir des réponses politiques à courte-vue…et électoralistes. La militarisation, sémantique et opérationnelle, de la réponse politique actuelle semble d’emblée vouée à l’échec. Pensée comme une stratégie de pacification sur une zone de conflits, elle ne répond pas à la bonne question, et aucun conflit de société n’a jamais été réglé avec des armes. Traiter la question des trafics et des incivilités demande une réponse de police, et pas de milice. Traiter aussi la question sociale des banlieues, celle de la stigmatisation à l’embauche et d’un chômage surdéterminé, celle d’un accès aux soins rendu plus difficile par l’insécurité que constatent les services de secours d’urgence mais aussi par des barrières financières ou linguistiques. Les zones grises que sont devenues certaines banlieues françaises ne sont pas une fatalité ni une facilité. Elles sont le produit glocal de la mondialisation et des fractures engendrées. Elles sont un construit social et historique qu’il serait vain d’oublier. Elles sont un défi politique et sociétal car leur persistance en l’état pourrait déboucher sur des situations encore plus violentes. L’expérience des « Etats faillis » (les « failed states ») nous apprend que ces zones grises, présentes et disséminées en leur sein, ont été très souvent le prélude à des situations de conflits ouverts (la plupart du temps « intra-étatiques »). Prévenir ces évolutions aurait été probablement plus simple que de gérer après coup la résolution d’un conflit.

Quel rapport avec l’humanitaire, me direz-vous ? Tout, bien évidemment. Lorsqu’ils se rendent sur des terrains de conflits, les humanitaires évoluent la plupart du temps dans des zones grises, ou au sein d’Etats faillis, et leur insécurité y est d’ailleurs maximale. Ils sont confrontés, dans leur pratique, à la précarité socio-économique, aux difficultés d’accès aux soins et au logement, mais aussi aux trafics mafieux locaux, avec certaines ramifications transnationales, et aux forces de coercition (police, militaires), publiques comme privées. Les conflits identitaires ethnico-raciaux (très souvent instrumentalisés par différents protagonistes) comme les conflits de territoires (que ce soit pour l’accaparement d’une ressource naturelle ou pour sa situation stratégique) font également partie des éléments auxquels les humanitaires ont à faire face et qu’ils doivent décrypter.

 

Conclusion

La compréhension de ces zones grises, ici et là bas, de leurs acteurs et des dynamiques en cours, est une nécessité citoyenne. Elle concerne les humanitaires, émanations légitimes de la société civile, mais aussi chacun d’entre nous. Des solutions sont possibles, encore faut-il y mettre des moyens mais surtout une réelle volonté politique. Les associations et les municipalités s’investissent énormément dans la restauration des liens sociaux et dans la médiation des conflits locaux. Malgré cela, une perte de confiance s’est instaurée dans la parole et les actions des pouvoirs publics, faute de cohérence et d’occasions perdues. Les trafics y sont pourtant une réalité, tout comme la discrimination socioéconomique qui altère le quotidien de leurs habitants. Pas d’angélisme naïf, encore moins de diabolisation « karchérisée ». Juste la réalité, la réalité juste. La pire des hypothèses, qui dans certains endroits commence à pointer, serait que ces zones grises de nature essentiellement socioéconomique se transforment en zones grises politico-culturelles. La béance sociopolitique ouverte serait très difficile à refermer et pourrait constituer le terreau pour des conflits plus ouverts et plus violents. Dans le conflit social de nos banlieues se dessinent des conflits armés. Zones grises et idées noires.


[3] De 500 à 1500 euros

[4] D. Fassin « La force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers », Ed Seuil, Paris, 2011

[5] G. Minassian « Zones grises : quand les Etats perdent le contrôle », Ed Autrement, Paris, 2011

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Min Suryia (De Syrie)

Posté par Jérôme Larché le 6 décembre 2011

Dans un récent article du Monde du 24 novembre 2011, Rony Brauman et Bernard-Henri Lévy se sont violemment affrontés (joute verbale, s’entend) concernant le caractère  « juste » de la guerre menée en Libye par la coalition occidentale et qui a permis avec l’aide des insurgés libyens, la chute du régime du colonel Kadhafi. La virulence des postures réciproques donnait presqu’à penser qu’on ne parlait pas du même pays ! Cette controverse intellectuelle est peut-être l’occasion d’en tirer des leçons, pour s’interroger avec plus de finesse sur la situation en Syrie. 

Rony Brauman-Bernard-Henri Lévy, un dialogue de sourds  La population civile libyenne, qui a à la fois souffert des mesures de répression mises en place par le régime Kadhafi mais aussi des conséquences inévitables d’une guerre civile urbaine, n’apprécierait peut-être pas d’être ainsi mise au centre d’un débat essentiellement idéologique. Comme le Darfour hier, et peut-être demain la Syrie, la Libye n’était  plus, dans ce face-à-face Brauman-Levy,  l’objet principal d’intérêt mais le prétexte à la déclinaison idéologique de chacun. L’un cherche à convaincre par la raison, et l’autre à persuader par les sentiments et la morale.   Est-il si difficile d’affirmer son empathie et sa préoccupation pour les populations civiles, tout en réaffirmant la complexité d’une crise politico-militaire, tant dans ses origines historiques que dans la société dans laquelle elle se construit ? Il est probablement aussi déraisonnable de justifier une guerre pour des raisons humanitaires que de vouloir expliquer une crise politique par ses seules conséquences humanitaires… Primo Lévi a écrit dans Les Naufragés et les Rescapés qu’ « Il faut donc nous méfier de ceux qui cherchent à nous convaincre par d’autres voix que celle de la raison ». Je crois qu’il faut l’écouter, comme il faut d’abord écouter les peuples dont on se prétend le porte-parole, la plupart du temps de façon illégitime. 

La parole d’un écrivain syrien  Comme l’affirmait récemment dans Grotius International, l’écrivain syrien  Khaled Khalifa, la société syrienne est dans l’envie réelle dune (r)évolution démocratique, face à 40 ans d’un régime qui n’a pas ou peu bougé, si ce n’est le prénom de son président. Les réactions violentes des autorités, qui ont provoqué la mort de plusieurs milliers de manifestants, témoignent bien sûr de la peur face à ce changement cataclysmique qui s’annonce, et n’ont pas entamé la détermination d’une grande partie du peuple syrien à descendre dans la rue. S’agit-il réellement d’un « paradigme syrien », comme l’affirme Rony Brauman, « fait d’une mobilisation populaire large et d’un refus admirable de céder à la tentation des armes et à la spirale de la violence » ? Rien n’est moins sûr même si, pour l’instant, c’est actuellement le cas. 

Quelle(s) issue(s) possible(s) à la crise syrienne ? Sur un plan plus géopolitique, la Syrie est connectée à de nombreux pays (Irak, Liban, Turquie, Israël, Jordanie) dont certains sont encore très fragilisés, et pour lesquels une déstabilisation supplémentaire du Bilad-El-Cham[1]  aurait des conséquences difficiles à évaluer aujourd’hui. De plus, le coût financier et politique d’une nouvelle guerre menée par une coalition occidentale (voire élargie à un certain nombre de pays appartenant à la Ligue arabe) ne paraît plus possible à justifier vis-à-vis  d’une opinion publique, touchée de plein fouet par la crise de la dette et ses effets, notamment en Europe et aux Etats-Unis. Reste donc la voie diplomatique à emprunter, pour infléchir – par la négociation et des sanctions ciblées – la posture a priori inflexible du gouvernement syrien. Cette stratégie du « containment » risque d’être longue, sinueuse, de demander du temps, au risque que les rues de Homs ou de Damas soient encore le théâtre de combats asymétriques et sanglants entre manifestants et forces de l’ordre. Les sanctions économiques sévères à l’égard de la Syrie et les restrictions de circulation pour les dirigeants syriens, envisagées très récemment par la Ligue arabe, confirment que la technique de l’asphyxie progressive du régime a été choisie à celle de la démonstration de force internationale. 

De la légitimité de la parole Une lecture médiatique de la crise syrienne se résumant à un décompte des morts et à une indignation –humainement justifiée – sans décryptage pédagogique approfondi des déterminants réels de cette crise politique, dans l’une des régions les plus tendues au monde, ne permettra pas d’y poser un diagnostic correct, et encore moins d’en déduire les solutions appropriées.  J’aimerais, comme nous l’avons déjà fait dans Grotius International, que les syriens puissent s’exprimer pleinement dans nos médias. Qu’ils soient avocats, médecins, professeurs de sciences politiques, ou de simples citoyens, leur parole compte car ils connaissent leur pays, dans toute sa beauté et ses ellipses. Par sa légitimité, cette parole peut nous interpeller et peut-être nous indiquer comment agir. Mais cette parole, nous ne pouvons pas nous l’accaparer. Elle doit venir de Syrie. Min Suryia 



[1] Étymologiquement, le terme signifie « terre de la main gauche », http://fr.wikipedia.org/wiki/Bilad_el-Cham

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Corruption in the NGO world: what it is and how to tackle it

Posté par Jérôme Larché le 19 novembre 2011

Article published by the Humanitarian Policy Network at ODI

Corruption is a sensitive issue in the NGO world. Humanitarian actors need to understand what corruption is, recognise the forms it can take in humanitarian response, determine its true scale and better understand the conditions which lead to it. They also need to identify what mechanisms need to be put in place or strengthened to guard against corruption, even in  the most difficult contexts. Mitigating against corruption is necessary if NGOs are to achieve both operational efficiency and accountability to their stakeholders. However, it is also important to recognise that adopting a proactive and transparent approach to dealing with corruption may involve short-term risks to an NGO’s reputation.
 

What is corruption?

Transparency International (TI) defines corruption as ‘the abuse of power or position for private gain’.[1] This covers ‘active corruption’, such as bribery, and ‘passive corruption’, or allowing oneself to be bribed, as well as misappropriation. The exact scale of the problem in the humanitarian aid sector is by its nature very difficult to determine, but is assumed to be at much lower levels than corruption in the private commercial sector.

Another model of corruption takes into account the sources from which these risks emanate.[2] ‘Contextual’ corruption is linked to the environment surrounding the intervention (corrupt regimes, governments, police forces). ‘Systemic’ corruption refers to the humanitarian system, with its multiple, interacting and interdependent actors. ‘Intra-organisational’ corruption is linked to the constraints inherent within each NGO (human resources, active prevention strategies against corruption risks, verification procedures). This more operational model can help in prioritising and identifying NGOs’ scope of action in light of these risks. Thus, while NGOs have little hope of eradicating contextual corruption, they can and should take steps to prevent or address corruption within their own organisations.

A number of factors which can lead to corruption in humanitarian operations have also been identified.[3] These include lack of planning (or even the impossibility of planning), the number of humanitarian actors present and the financial resources at stake. The way in which the international humanitarian system has developed in recent years, including the exponential growth in the number of NGOs and the development of the humanitarian ‘industry’, has also been a contributing factor. Finally, we should not forget that corruption exists in developed countries, as well as developing ones.

Corruption and humanitarian aid: new dilemmas?

The number of NGOs has grown exponentially over the last 20 years, as has the scale of resources available. In 2010, it was estimated that humanitarian spending reached just shy of $17 billion.[4] Some NGOs have become transnational, with very large budgets. One American NGO, World Vision International, has a budget topping $2.6bn.

NGOs are often reluctant to talk about corruption for fear that it will lead to bad publicity and, consequently, a loss of funding. Working across borders to reach people in need can also give rise to allegations of corruption. The degree of confidentiality necessary to negotiate with those who control access can sometimes make transparency difficult to achieve. Moving clandestinely across borders to access affected populations, as NGOs have done over the years in many conflict situations, can also raise questions about the legitimacy and legality of such action. During the Afghan war in the 1980s, for instance, the Soviet-allied government in Kabul did not want humanitarian actors in Afghanistan, particularly in areas controlled by resistance factions. In this context, humanitarian NGOs had no choice but to cross the Pakistan–Afghanistan border illegally (without permission), through Peshawar and the North West Frontier Province. When humanitarian personnel were captured and held hostage by Soviet or Afghan forces, NGOs argued that the illegality of their actions did not decrease their legitimacy.

Humanitarian organisations cannot ignore the possible consequences of paying bribes or illegal taxes, especially in armed conflicts. Choosing to pay an illegal tax or bribe (in cash or in kind) when confronted by armed guards at a checkpoint may enable the organisation to access people in need, but can be misinterpreted as corruption. Choosing not to pay can mean that humanitarian needs go unmet and that lives may be lost or the risk of harm increased for NGO staff.

NGOs must widen the scope of risk assessment to consider whether their programmes are vulnerable to corruption, such as theft or misappropriation of funds or in-kind goods by warring parties, real or perceived inequities in the distribution of aid and sexual abuse and exploitation of beneficiaries by agency or partner staff. While every situation is different, in all cases NGOs have to balance their commitment to humanitarian principles with the need to control the risk of corruption so as to be truly accountable to their beneficiaries and donors. They should also be transparent with stakeholders about these challenges, and how they may affect decisions about whether or not to continue their work.


Still a taboo?

Some NGOs, particularly in Nordic countries, have chosen to publicise the results of corruption cases as well as the anti-corruption policies that they have implemented. For example, DanChurchAid (DCA) has a website page detailing corruption cases within the organisation and how they were dealt with.[5] Despite the financial crisis that began in 2008, DCA increased its 2009 budget to 498 million DKK (about $123m), a third of which came from private donors (the same proportion as in 2008). Being transparent about corruption does not appear to have negatively affected donor perceptions of DCA. Nonetheless, many NGOs believe that reporting cases of corruption is a major risk with potentially irreversible consequences for humanitarian organisations and their activities. They fear that such cases can undermine their credibility and reputation (particularly with the media), as well as discouraging public and private donations. In France, the Prometheus Foundation, a group of the largest French private companies, including oil, health insurance and pharmaceutical firms, has issued an ‘NGO Transparency Barometer’. The methodology, based only on available public data from NGOs’ websites, has been openly criticised by Coordination Sud, the French NGO forum.[6]

To open up the debate on corruption and to promote preventive measures, Médecins du Monde (MDM) led a study in 2008 which aimed to interview the 17 largest French NGOs regarding their perceptions of corruption, their approaches to field work and appraising and managing risks, and the procedures they had in place to minimise and prevent such risks.[7] Surprisingly, 11 of the 17 NGOs contacted refused to participate in this (strictly confidential) study. Among NGOs that agreed to take part, most recognised that cases of corruption were part of the significant operational challenges around humanitarian aid. The study confirmed what TI had already demonstrated: that humanitarian operations are most vulnerable to corruption in the procurement, transport and distribution of medicines, food, building materials and other consumables, particularly in large, rapid-onset emergencies.[8]

It is also important to remember that most emergency situations occur in countries where corruption is already widespread. The great majority of agency staff questioned in the 2008 study believed that corruption was primarily contextual in origin. Over half had witnessed incidents of corruption, been offered bribes or asked to pay them or had been invited to participate in corrupt activities.

NGOs need to ensure that they are well-informed about the nature and level of corruption in the countries in which they operate. This can be done by using, among other sources, Organisation for Economic Cooperation and Development (OECD) and TI reports on corruption levels. Although NGOs are unlikely to be able to address the root causes of ‘contextual’ corruption at a country level, individually or directly, by working with other NGOs and civil society it may be possible to mitigate the impact on humanitarian operations and local governance. In Bangladesh, for instance, 66.7% of households experienced some form of corruption when trying to access public services. Forty-eight percent of those interviewed encountered corruption in the health service, primarily bribery and nepotism. The most obvious examples were doctors charging for prescriptions and referring patients to their private clinics, and patients having to pay extra fees for tests in government hospitals. Community action at field level resulted in the creation of Committees of Concerned Citizens (CCCs), which acted as watchdogs on local governance and attitudes in both the education and health sectors. This led to dramatic improvements in the quality of care, and significantly reduced bribery, nepotism and negligence.[10] 

Accountability initiatives

At the international level, TI has just finalised a practical guide to identifying the weak links in the humanitarian response system in order to improve awareness and as far as possible prevent corrupt practices.[11] The guide also devotes significant attention to how to monitor and evaluate anti-corruption measures. Several NGOs, notably from English-speaking countries, participated in the development of this document, which is more technical than political.

In 1997, the Ethics and Transparency Committee of Coordination Sud drafted a charter of good practice.[12] Most large French NGOs are members of the Comité de la Charte, an independent organisation whose aim is to promote financial transparency. NGOs belonging to the committee are required to have their activities (financial and operational) audited each year by a certified auditor. NGO programmes and accounts are also subject to various external audits (several per year) commissioned by donors including EUROPAID and ECHO, as well as by the Cour des Comptes (the government audit office). In addition, most French NGOs have established internal control mechanisms which enable information from the field to be verified and cross-checked.

Conclusion

One of the lessons of the MDM study, which has also been confirmed by TI, is that it is extremely important for field teams to have appropriate and clearly defined intervention strategies, good knowledge of the field context and training on how to identify and reduce the risks of corruption, particularly operational risk factors associated with the procurement, transport, storage and distribution of relief goods.

As a complex global phenomenon with significant local consequences, corruption is a critical aspect of humanitarian thinking and action. Good governance and transparency are at the heart of NGO legitimacy. NGOs must work with Transparency International, the OECD and other institutional partners and private donors in order to fight corruption effectively. Strengthening community involvement in the implementation and evaluation of humanitarian (and development) programmes improves the ‘acceptance’ of NGOs by the beneficiary population and helps to mitigate against corruption and promote better local governance. We need an open debate on the risks of corruption and how to address them, without undermining donor funding to and beneficiary confidence in NGOs. As well as strictly operational considerations, corruption constitutes an important ethical and political challenge for humanitarian NGOs.

Jérôme Larché is a medical doctor, Associate Researcher at the Fondation pour la Recherche Stratégique and Delegate Director of Grotius International. He is a former board member of Médecins du Monde-France.


[1] Transparency International, Global Corruption Report, 2006.[2] Nicholas Stockton, Preventing Corruption in Humanitarian Relief Response, ADB/OECD Anti-Corruption Initiative for Asia and the Pacific, September 2005, http://www.oecd.org/dataoecd/63/49/35592702.pdf.[3] Daniel Maxwell et al., Preventing Corruption in Humanitarian Assistance: Final Research Report, Feinstein International Center, Humanitarian Policy Group and TI, 2008.[4] Development Initiatives, GHA Report 2011, http://www.globalhumanitarianassistance.org.

[5] See http://www.danchurchaid.org/about-us/quality-assurance/anti-corruption/cases.

[6] See http://www.promethee.fr/main.php.

[7] MDM in partnership with Sciences-Po Paris, Analyse de la corruption dans le secteur de l’aide humanitaire et perspectives, 2008. The 17 NGOs approached account for more than 80% of French humanitarian aid.

[8] See Preventing Corruption in Humanitarian Assistance.

[9] Michael Sheridan, ‘Massive Fraud Hits Tsunami Aid’, Times Online, http://www.timesonline.co.uk/tol/news/world/article706115.ece.

[10] C. Knox, ‘Dealing with Sectoral Corruption in Bangladesh: Developing Citizen Involvement’, Public Administration and Development, 29, 2009.

[11] TI, Preventing Corruption in Humanitarian Operations, 2010.

[12] See http://www.coordinationsud.org/wp-content/uploads/csud_charte.pdf.

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La santé : bien public, bien fragile…

Posté par Jérôme Larché le 1 novembre 2011

Edito de Grotius International – Novembre 2011 www.grotius.fr

Les conséquences politiques, économiques et sociales de la crise de la dette, comme les solutions préconisées vont vraisemblablement affecter l’intégrité des systèmes de santé en Europe et au delà. Effacement partiel de la dette, ajustement structurel avec réduction drastique des dépenses publiques et privatisation des services publics, rappellent les douloureux remèdes appliqués il y a quelques années au continent africain par le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale. Avec l’« efficacité thérapeutique » que l’on connait…

La santé, comme l’éducation, fait pourtant partie des piliers sur lesquels se construit une société, sur laquelle s’est construite notre société. En Europe comme ailleurs, le combat pour une santé solidaire et égalitaire[1] devient plus que jamais une nécessité, mais est-ce réellement l’objet d’initiatives comme le Global Health[2] ? Vaste débat que nous initions aujourd’hui au sein de Grotius International. 

La débâcle du système de santé en Grèce 

Un article récent de la revue médicale The Lancet a rapporté les effets sanitaires  de la crise économico-sociale sans précédent qui frappe la Grèce. Contrairement au raisonnement linéaire qui voudrait que le recul de prise en charge sanitaire de la population grecque soit uniquement lié à l’incapacité financière de se soigner, ce sont d’autres facteurs, principalement d’ordre organisationnel et gestionnaire au sein du système de santé grec, qui expliquent l’actuel déficit sanitaire dont souffre aujourd’hui la population grecque. Les délais d’attente, les distances à parcourir pour trouver une structure de santé, les coupes massives des budgets hospitaliers (-40%), le manque de personnel et les pratiques de corruption pour bénéficier d’un soin, en sont les principales causes. Comme le montre cette étude, les populations vulnérables sont les plus touchées par la dégradation du système de santé grec, mais ce ne sont plus les seules. Les activités de soins de santé primaire réalisées par les équipes de Médecins du Monde Grèce ont ainsi augmenté de façon exponentielle entre 2007 et 2010. Ainsi, les exclus sanitaires ne se comptent plus seulement à la périphérie – populations immigrées, sans papiers, toxicomanes… – mais atteignent désormais le centre – c’est-à-dire les classes moyennes – rendant cette précarisation bien plus visible et, de facto, bien plus effrayante. 

La médecine humanitaire : « ici » ou « là bas » ? 

Pendant longtemps, la médecine humanitaire a été pensée et perçue comme une médecine exotique, parfois même tropicale, avec le relent non-dit d’un néocolonialisme souvent critiqué[3]. A l’inverse, la médecine pratiquée dans nos pays occidentaux, et particulièrement en France,  a toujours bénéficié d’une image d’excellence et de technicité, particulièrement dans le système public. Pourtant, inexorablement, ces frontières tendent à s’estomper car la médecine elle aussi subit les transformations imposées par les dérives de la mondialisation.  La médecine humanitaire se pratique aujourd’hui « ici et là bas », et peut-être demain plus « ici » que « là bas », comme en France où plus de 8 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté.  Ainsi, les activités de MDM auprès des populations Roms en France s’apparentent énormément, tant sur les besoins identifiés que sur les modalités logistiques à déployer, à celles utilisées dans les camps de déplacés et de réfugiés, en Côte d’Ivoire, en République Démocratique du Congo, ou en Haïti. Et pourtant, l’attitude des autorités dans les pays européens à l’égard de ces différentes populations en situation de précarité (voire de danger) est bien celle du « deux poids, deux mesures ». Penser que la distance abolit les problèmes témoigne d’une incapacité à appréhender  la réalité contemporaine, celle d’une interdépendance permanente, que n’arrêtent ni les expulsions par charters, ni les patrouilles coûteuses de FRONTEX, ni les discours politiques démagogiques et sécuritaires.  Parler des grands brûlés en Afghanistan et de la difficulté de leur prise en charge,  renvoie aussi aux expulsions d’Afghans dans un pays en guerre. Exiger de tous les médecins hospitaliers français le signalement à leurs autorités sanitaires des libyens qui viendraient à être hospitalisés[4] relève d’une critiquable stigmatisation fondée sur la nationalité et d’un certain cynisme politique, alors que les cendres de la guerre en Libye sont encore fumantes ! 

Quelles solutions possibles ? 

Le vœu affiché par certains d’une Sécurité Sociale mondiale est certes louable mais difficilement réalisable, et cela pour au moins deux raisons. Tout d’abord les difficultés économiques actuelles et l’idéologie entrepreneuriale sous-tendant les  solutions dégagées, entre autres, par les pays de l’Union Européenne, rendent cette option politique très peu réaliste (les promesses sont bien sûr gratuites…). Ensuite,  parce qu’il s’agirait de décliner verticalement un modèle social occidental, prenant ses racines dans notre pays à l’issue de la seconde guerre mondiale, mais dont l’exportation mondialisée et uniforme parait beaucoup plus incertaine. Le modèle de solidarité observable dans chaque pays est un « construit » qui se fonde sur une histoire et sur une sociologie donnée, mais surtout qui relève de la volonté politique et collective d’une nation à faire preuve de solidarité. Les périodes de crises financières sont malheureusement plus propices à la rétractation et à la stigmatisation des différences qu’à l’ouverture et au partage des fardeaux.  Pourtant, si cette idée généreuse d’un « accès aux soins pour tous » mérite d’être défendue aujourd’hui,  elle doit l’être d’abord à l’échelon local, à la hauteur de la vie réelle des gens, et non dans des instances macro-politiques comme le G20 qui n’iront pas au-delà des déclarations de bonnes intentions. Elle doit également être défendue avec le regard critique de ceux qui en bénéficieraient, et non avec le regard bienveillant du « distributeur de bonheur ». 

Inverser le regard et se repositionner à l’échelle locale sont essentiel pour changer véritablement la donne. Cela n’empêche pas, bien au contraire, de faire de la santé un enjeu de débat public et politique, ici et là bas, car la « la solidarité est une politique d’avenir »[5] 


[1] A. Grimaldi et al. « Manifeste pour une santé égalitaire et solidaire » Ed Odile Jacob, 2011 

[2] Concept globalisant, transdisciplinaire, à la jonction de la médecine, de la démographie, de l’économie politique, de l’épidémiologie, et de la sociologie.

[3] B. Hours «  L’idéologie humanitaire ou le spectacle de l’altérité perdue » Ed L’Harmattan, 1998 

[4] sous prétexte d’une présence médicale française à l’hôpital de Benghazi et de patients libyens transférés en France qui seraient porteurs de germes multi-résistants aux antibiotiques 

[5] A . Grimaldi et al. Ibidem 

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Conférence Nationale Humanitaire : une maturité réciproque à confirmer

Posté par Jérôme Larché le 3 octobre 2011

Le 16 novembre prochain, se déroulera dans les locaux du Quai d’Orsay, à Paris, la Conférence Nationale Humanitaire (CNH), qui réunira à la fois les acteurs humanitaires et politiques, mais aussi des bailleurs, des chercheurs et des journalistes. Impulsée par le rapport Boinet – Miribel et soutenue par le GRUPC (Groupe de Réflexion sur les Urgences et le Post-Crise) – un groupe informel de réflexion constitué d’acteurs humanitaires et institutionnels – , la CNH est officiellement organisée par le Ministère des Affaires Etrangères.

 

La perspective d’une rencontre de niveau ministériel (le Ministre français des Affaires Etrangères, Alain Juppé, et la Commissaire Européenne à l’Action Humanitaire, Kristalina Georgevia, y seront présents) centrée sur l’action humanitaire des ONG françaises, est une opportunité stratégique à ne pas négliger, dans une période où avoir un simple rendez-vous avec un Secrétaire d’Etat peut s’avérer impossible, même pour les plus grosses ONG…

Au delà des thématiques retenues, et qui sont exposées dans l’article d’A. Boinet et de B. Miribel (édition d’octobre de Grotius International), la question cruciale est de redéfinir des modalités de dialogue, et d’éventuel partenariat, avec l’Etat et les bailleurs, dans un respect mutuel des rôles et des responsabilités.

  Ces derniers temps, l’instrumentalisation – sémantique comme opérationnelle – de l’humanitaire à des fins politiques, est devenue un enjeu de controverses permanentes entre les ONG humanitaires et l’Etat français, qu’il soit seul ou intégré à des organisations comme l’UE ou l’OTAN. S’il paraît naturel que l’Etat agisse selon des motivations politiques dans certaines crises, alors il doit l’assumer comme tel, et non plus se retrancher derrière un « alibi humanitaire » dont plus personne – et bien au delà du cercle des ONG – n’est dupe, en France. Il arrive toutefois que les objectifs politiques d’un gouvernement coïncident avec les objectifs humanitaires des ONG, et l’on se retrouve devant une « convergence d’intérêts » qu’il serait parfois dommage de négliger. Lorsque ce n’est pas le cas, les ONG doivent pouvoir marquer leur différence d’appréciation et le dire aux autorités françaises pour qu’une inflexion s’opère, sans que le dialogue ne soit rompu pour autant.

L’autre enjeu majeur est celui de la contribution financière de l’Etat français aux situations d’urgences et de post-crise. L’indépendance financière complète n’étant une réalité que pour un nombre très restreint d’ONG, une discussion de fond sur les montants et les modalités d’attribution des financements disponibles pour ces terrains humanitaires complexes, s’avère nécessaire. Cela devrait également permettre à l’Etat français d’avancer une « stratégie de politique humanitaire » qui, pour gagner en lisibilité, mériterait d’avoir une déclinaison pluriannuelle.

Cette Conférence Nationale Humanitaire est surtout l’occasion, pour les ONG concernées, de montrer que la nature des relations à instaurer et à poursuivre avec les pouvoirs publics ne peut s’inscrire sur une feuille vierge : il nous faudra tourner une page avant d’en écrire une autre. Pour les humanitaires, comme les pouvoirs publics et les bailleurs, il s’agit avant tout d’un test de maturité. Maturité des ONG permettant la tenue d’un dialogue qui accepte la contradiction et cherche à éviter la rupture. Maturité des pouvoirs publics, et notamment de l’Etat, qui respectent réellement l’indépendance politique et opérationnelles des ONG. Maturité des bailleurs, partenaires essentiels, mais qui s’émancipent de la formule consacrée « qui paye, décide ». En quelque sorte, il s’agit de redéfinir le cadre des interactions possibles entre des entités plurielles aux objectifs et aux statuts multiples, conscientes de leurs différences, mais refusant aussi bien l’indifférence que l’instrumentalisation. Bien qu’intéressant, le « partenariat » ne constitue pas la seule modalité envisageable entre tous ces acteurs.

Dans l’hypothèse où cette « saine distance » entre les acteurs humanitaires et les pouvoirs publics / bailleurs serait trouvée, cela suffira-t’il à régler les enjeux structurels forts qui traversent aujourd’hui le champ humanitaire ? Probablement pas, car l’échelle appropriée est désormais au moins européenne et la crise financière (et politique) qui agite les 27 pays de l’UE et la Commission Européenne, n’incite pas à l’optimisme. La récente polémique sur la réduction significative du Fonds d’Aide Alimentaire Européen, poussée par l’Allemagne et d’autres pays, en dit long sur la question de la solidarité européenne et sur ses moyens. Outre le fait que cette réduction de l’aide alimentaire risque d’entraîner des centaines de milliers de personnes, vivant en Europe, dans une situation socio-sanitaire encore plus préoccupante qu’elle ne l’est aujourd’hui, elle est vraisemblablement le prémisse de réorganisations à venir pour d’autres organismes européens, acteurs et bailleurs importants de la solidarité internationale.

Les ONG humanitaires françaises ont donc le devoir, de part leur mandat et leur appartenance à la société civile, de maintenir une exigence et une vigilance sur la façon dont l’Etat français, mais aussi les institutions européennes, se positionnent sur les questions de solidarité – et non plus seulement de gestion des crises. Dans cette perspective, Grotius International se veut « médiacteur », pour que les opinions de tous puissent être partagées mais aussi pour que sur le terrain, au Nord comme au Sud, cela puisse avoir une traduction concrète. Notre participation active à la préparation de cette Conférence Nationale Humanitaire est le reflet de cette détermination.

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