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Les guerres continues du Soudan

Posté par Jérôme Larché le 21 juin 2012

Selon un rapport non officiel, rédigé récemment par trois anciens membres du panel d’experts de l’ONU chargés de surveiller les violations de l’embargo sur les armes au Darfour, le gouvernement soudanais  continuerait de s’approvisionner en munitions de fabrication chinoise pour attaquer les civils au Darfour. Ces derniers mois, la montée en puissance des affrontements ouverts entre le Soudan et le Sud Soudan a fait resurgir le spectre d’une nouvelle guerre entre ces deux entités, sur fond de contrôle des gisements pétrolifères et de lutte contre l’hégémonie du pouvoir de Khartoum.

 

La guerre oubliée du Darfour

La réduction dramatique de la couverture médiatique du conflit au Darfour n’empêche pas une toute autre réalité de s’imposer à ses habitants : la guerre continue belle et bien, même si elle revêt d’autres formes.  Désormais, il semble que le gouvernement de Khartoum ait adopté une tactique plus ciblée, qui est de s’attaquer spécifiquement au groupe ethnique des Zaghawa, en déployant des miliciens « non arabes », en écho à sa tactique précédente qui avait été d’utiliser abondamment les Janjaweed, les fameux « cavaliers du diable ». Selon le rapport précédemment cité, plus de 70 000 civils auraient fui le Darfour depuis les attaques de 2011. En 2010, les forces armées soudanaises avaient déjà lancé une vaste offensive contre les forces rebelles du Sudan Liberation Movement (SLM) d’Abdel Wahed Nur, dans le massif montagneux du Jebel Mara, causant le déplacement d’au moins 100 000 personnes, majoritairement des populations civiles. La violence de ces attaques, notamment sur la ville de Deribat, et l’impossibilité pour les ONG humanitaires présentes dans le Jebel Mara d’accéder à ces populations, ont provoqué une catastrophe humanitaire, sans que les médias ni les politiques ne s’en fassent véritablement l’écho.

Depuis 2011, les bombardements aériens dirigés contre les populations civiles ont repris, notamment dans des zones habitées par des Zaghawa, comme Shangal Tombay. Dans ce contexte de poursuite du conflit, que les accords de paix signés en 2006 au Nigeria puis à Doha n’ont pas réglé, les diverses forces rebelles ont repris l’initiative politique, en se regroupant au sein du Sudan Revolution Front (SRF). Ainsi, les branches du Sudan Liberation Movement / Army (SLM/A), dirigées respectivement par Minni Minawi et Abdel Wahed Nur, ont renforcé leur coopération politique et militaire avec le Sudan People Liberation Movement / Army-North (SPLA-N), dans le cadre du SRF.

Cette régionalisation des enjeux politico-militaires complique encore la tâche de l’ONU et de l’Union Africaine, dont les deux forces déployées – l’UNAMID (Un-African Mission in Darfur) au darfour et l’UNMISS (UN Mission in South Sudan) au Sud Soudan – n’ont ni le mandat ni la capacité opérationnelle de faire face aux conflits synergiques (Darfour, Sud Kordofan, Nil Bleu et Monts Nuba) qui secouent désormais ces deux pays.

 

La mobilisation de Khartoum contre le Sud Soudan

Les modalités de la partition du Soudan en deux pays, suite au référendum d’autodétermination du Sud Soudan en 2011, et surtout l’absence de règlement diplomatique préalable du statut des zones pétrolifères qui chevauchent la frontière de ces deux nouveaux Etats, rendait quasiment inévitable la résurgence de nouveaux affrontements entre les ennemis d’hier.

La ville pétrolière d’Heglig est devenue récemment (avril 2012) le symbole de ce nouveau conflit qui, dans les paroles des dirigeants de Juba (Sud Soudan) mais aussi de Khartoum (Soudan), devient une véritable guerre ouverte. Après de multiples attaques du territoire sud-soudanais, par voies terrestre et aérienne, les responsables du Sud Soudan ont en effet attaqué la ville d’Heglig, située au Sud- Kordofan, et donc en territoire soudanais, même si elle est habitée essentiellement par des Dinka et des Nuer, ethnies sud soudanaises. Cette attaque reflète les deux objectifs que se contestent les protagonistes soudanais : le pétrole et la nature du régime politique à Khartoum.

Ce n’est pas un hasard non plus si le gouverneur de la province du Sud Kordofan n’est autre qu’Ahmed Mohammed Aroun, ancien ministre nord soudanais chargé des affaires humanitaires lors des premières années du conflit au Darfour (à partir de 2003), et désormais inculpé par la Cour Pénale Internationale pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Or, ce dernier apparait sur un document récupéré par le SPLA-N dans les Monts Nuba, et diffusé par la chaîne qatarie Al Jazeera, dans lequel il déclare à des miliciens et des membres des forces armées soudanaises : « Amsah, aksah, kushu ! Ma jibhu hay ! » (« Faites place nette, chassez-les, occupez-vous en ! Ne les ramenez pas vivants ! »).

Bien que l’Union Africaine et l’ONU aient demandé au SPLA de se retirer d’Heglig – dont le gisement représente la moitié de la production pétrolière soudanaise -, et qu’Haroun ait contesté avec force les propos diffusés,  on peut constater que tous les ingrédients pour une nouvelle guerre meurtrière entre les deux Soudan sont en place…

La dynamique fédératrice du Sudan Revolution Front (SRF)

Initié au départ par les trois principaux groupes rebelles du Darfour – Justice and Equality Movement (JEM), ainsi que les deux branches du SPLM/A, celles des Fur et des Zaghawa -, le SRF a déjà obtenu quelques succès militaires, mais curieusement, ni les médias internationaux, ni les organismes chargés de négocier la paix au Darfour, ne s’en sont fait l’écho. La raison possible est que la volonté politique affichée de ce « front » est de faire tomber le régime de Khartoum, et non de renégocier un nouvel accord de paix.

Au-delà de la stratégie militaire offensive obtenue par l’union des forces rebelles face au National Congress Party (l’actuel pouvoir soudanais), il faut noter que le SRF a déjà obtenu des soutiens non négligeables, que ce soit de membres influents de l’Umma Party, le parti dirigé par le petit fils du célèbre Mahdi (tombeur des anglais au Soudan), ou du Beja Congress, parti majoritaire à l’Est du Soudan, et dont les volontés d’autonomie, pour ne pas dire d’émancipation, ne se sont jamais éteintes.

Cette nouvelle capacité d’opposition politique, dans un pays où la liberté d’expression et de manifestation contre le pouvoir en place restait jusque là très contrôlée, est également renforcée par la colère que suscitent les conditions d’accès difficiles aux soins et autres besoins humanitaires de dizaines de milliers de déplacés, fuyant les combats du Nil Bleu et des Monts Nuba.

Dans cette « mosaïque complexe » qu’est le Soudan, un vent de changement se met à souffler,  et le statu-quo, savamment entretenu par le gouvernement de Khartoum mais aussi par les interstices diplomatiques de l’Union Africaine, de la Ligue Arabe et des Nations Unies, semble de moins en moins tenable dans les mois à venir.

Une diplomatie « globale » en manque de constance et de cohérence

La situation actuelle de conflit entre les deux Soudan, mais également celles qui persistent à l’intérieur même du (Nord) Soudan, est potentiellement porteuse de graves conséquences, aussi bien pour les populations de ces deux pays, que pour la stabilité politique et économique internationale. 

On peut citer pêle-mêle :

-           la reprise de tensions diplomatiques fortes au sein du Conseil de Sécurité des Nations Unies (opposant notamment la Russie et la Chine aux autres membres du CSNU) dans le cas d’une guerre ouverte entre les deux Etats soudanais ;

-          le renforcement de livraisons illicites d’armes et de soutien en matière de renseignement, pour les deux parties ;

-          des velléités  sécessionnistes de l’Est du Soudan ;

-          de nombreuses populations civiles déplacées et réfugiées, pour lesquelles l’accès humanitaire sera difficile voire instrumentalisé ;

-          une capacité de déstabilisation régionale, aussi bien au Nord (Tchad, Centrafrique, Libye) qu’au Sud (Ouganda, RDC, Kenya, Ethiopie) qu’à l’Est (Erythrée) ;

-          et enfin, une hausse des cours du pétrole, consécutive à des difficultés de production et d’acheminement dans ce contexte d’affrontement militaire.

La faillite actuelle des institutions internationales et des organisations régionales à parvenir à une solution humainement satisfaisante et politiquement acceptable au Darfour (10 ans de conflit à déplorer en 2013 !), rend peu optimiste sur l’issue de ce nouveau conflit aux enjeux territoriaux, énergétiques, mais aussi de gouvernance politique.

Le Sud possédant aujourd’hui la majorité des outils de production (les gisements pétrolifères) et le Nord, les infrastructures de distribution (les pipelines), il en résulte que seule une coopération entre ces deux Etats pourrait éviter une guerre qui ne ferait, à coup sûr,  que des perdants. Malheureusement, l’ancienneté et le passif sanglant des dynamiques qui sous-tendent leurs relations n’augurent pas des décisions fondées uniquement sur une vision réaliste des enjeux. Les aspirations d’une partie non négligeable de la population du (Nord) Soudan à changer de régime, la corruption endémique qui sévit au sein de la classe dirigeante sud soudanaise, et les intérêts égoïstes géostratégiques des différents pays qui s’intéressent aujourd’hui à la question soudanaise, rendent très peu probables une issue favorable à la situation actuelle, encore moins dans une vision de court terme.

Toutefois, avant de discuter « thérapeutique », c’est-à-dire des moyens diplomatiques et éventuellement coercitifs à mettre en œuvre, il faudrait d’abord s’entendre sur le « diagnostic » et contester que l’on assiste à des guerres « contenues » dans la région des Soudan. Il s’agit de guerres, non pas contenues, mais continues qui affectent en premier lieu la vie – et parfois la survie – des populations civiles mais aussi la stabilité régionale, au vu de la fragilité des Etats voisins, et l’économie internationale, avec ses répercussions sur une hausse possible du cours du pétrole. Si le concept de « responsabilité de protéger » avait une réalité, la région des Soudan serait bien celle aujourd’hui sur laquelle il faut s’appesantir. Que l’on ait une vision « réaliste » ou « libérale » du monde.

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Zones grises et idées noires : du conflit social aux conflits armés

Posté par Jérôme Larché le 19 janvier 2012

Depuis les émeutes de 2005, les banlieues, et aujourd’hui par effet capillaire, certaines périphéries de centres-villes, restent des enjeux complexes où la compréhension et la prise en charge du phénomène « banlieues » doivent être systémiques. Or, la vacuité des « plans banlieues » mis en place par les gouvernements successifs depuis des années, nie cette réalité. Faute d’envie et de moyens. Faute d’envie de coller à une réalité grise qui donne à beaucoup des idées noires.

« Clash à la kalash »

L’utilisation à Marseille de fusils mitrailleurs AK47 (kalachnikovs) par des truands de basse zone a récemment fait l’objet d’une grande attention médiatique, d’autant qu’elle s’est récemment soldée par la mort d’un policier[1] et d’un mineur de 17 ans[2]. Des armes de guerre, que l’on peut se procurer pour quelques centaines d’euros[3], brandies en pleine ville pour des braquages qui rapportent à peine plus… Ces armes provenant pour la plupart des stocks d’armement d’Europe de l’Est ont probablement déjà vécues quelques guerres africaines et balkaniques. Elles ont rencontré les trafics mafieux de drogue provenant d’Espagne et du Maghreb qui, elles, avaient le cash mais pas les armes. Cette complémentarité a opéré et se diffuse  aujourd’hui dans certaines banlieues de notre pays, nouvelles zones grises à la fois socio-économiques, mais aussi parfois de nature politique.

La réponse des autorités n’a pas tardé puisque, très médiatiquement, les policiers de la Brigade Anti-Criminalité (BAC) de Marseille se sont vus dotés de fusils à pompes. La réponse par la force à la force a un effet rassurant à très court terme, mais ses limites sont très vite atteintes et elle peut même, dans certaines circonstances, crée un effet d’attisement des conflits. La simplicité – on pourrait dire la linéarité -  de la réponse politique face à ces problèmes de violences reste toutefois inadaptée, car ne prenant pas en compte les nouveaux déterminants (sociologiques, économiques, culturels, et politiques) en jeu.

Militarisation du fait divers banal, banalisation du fait militaire

Ces zones périphériques de nos centres urbains semblent enrobées d’un brouillard, d’une brume, qui rend leur compréhension comme leur effraction, toujours plus difficiles. Les perceptions y valent toutes les réalités. Si dans ces segments urbains, la militarisation de la réponse policière parait nécessaire aux politiques, c’est qu’ils les perçoivent comme des « zones de conflits », ou tout au moins des zones grises. Zones grises et idées noires.

La récurrence des braquages à la kalachnikov et la réponse politico-policière prédominante illustrent deux phénomènes préoccupants. En effet, la militarisation du fait divers banal fait désormais écho à la banalisation du fait militaire. Considéré un braquage comme un acte de guerre est-il réellement approprié ? La réponse politico-policière actuelle questionne d’autant plus qu’elle combine une réduction des effectifs de fonctionnaires de police – rendant de facto la sécurité privée toujours plus forte – et une course à l’armement entre « flics » et «  voyous » dont on connait, par expérience, le cercle vicieux qui en résulte. Le rôle de la BAC dans les banlieues a d’ailleurs été récemment étudié par Didier Fassin[4] , qui conclut qu’elle se comporterait plus comme un élément d’alimentation des violences, et non de régulation ou d’extinction de celles-ci. Dans une perspective sociologique, on pourrait même avancer que ces méthodes policières permettent une justification réciproque des « flics » et des « voyous » dans leurs rôles et fonctions respectives.

Définition et compréhension des zones grises

Les processus de mondialisation / globalisation qui dominent notre époque se sont traduits par une progressive altération des frontières, symboliques et réelles, que les populations et le corps social avaient construites. Il n’existe plus de problématiques strictement locales ou strictement globales, mais un « glocal » qui a bousculé et brouillé les lignes, tout en soulignant l’interdépendance qui en résultait. Précarité, chômage, stigmatisation sociale (le phénomène des castes sociales, bien que non affiché, est aussi une réalité dans nos pays occidentaux), difficultés d’accès aux soins et au logement, trafics et criminalité transversale (prostitution, drogues, armes,…) voire transnationale. Que ce soit à la Courneuve, dans les ghettos new-yorkais, ou dans les bidonvilles de Calcutta, les ingrédients sont les mêmes, seuls varient leur proportion et leur déclinaison locale. Cela en fait-il nécessairement des zones grises ?

Trois critères permettent de définir l’espace hybride et volatile que constitue une « zone grise » : une concurrence d’autorité, une dérégulation sociale, et une privatisation du territoire. A l’instar de certains espaces du Tchad, du Soudan, de l’Afghanistan, ou de la Somalie, les banlieues françaises sont également devenues des zones grises. La « concurrence d’autorité » avec les forces de l’ordre, mais aussi avec les autorités civiles, est indéniable et la conquête des nouveaux territoires par les uns alterne avec la reconquête des territoires perdus par les autres. Ces zones grises françaises constituent avant tout des zones de « pathologies sociales »[5], où la construction des identités n’est plus en phase avec celle de la société, pouvant même aller jusqu’à un certain séparatisme entre gouvernement et gouvernés. Cette dérégulation sociale est complétée par une privatisation du territoire, où les bandes segmentent et partagent leurs aires d’influence et de contrôle. Mais cette privatisation du désordre fait aussi écho à une privatisation progressive de l’ordre, ce qui n’a rien de rassurant non plus. Zones grises et idées noires.

Banlieues : conflit social ou conflit armé ?

Dans ce monde liquide où l’on s’aperçoit qu’appliquer de la violence sur ces îlots de violence ne fait que les déplacer et les renforcer, il faut « changer de logiciel » et se départir des réponses politiques à courte-vue…et électoralistes. La militarisation, sémantique et opérationnelle, de la réponse politique actuelle semble d’emblée vouée à l’échec. Pensée comme une stratégie de pacification sur une zone de conflits, elle ne répond pas à la bonne question, et aucun conflit de société n’a jamais été réglé avec des armes. Traiter la question des trafics et des incivilités demande une réponse de police, et pas de milice. Traiter aussi la question sociale des banlieues, celle de la stigmatisation à l’embauche et d’un chômage surdéterminé, celle d’un accès aux soins rendu plus difficile par l’insécurité que constatent les services de secours d’urgence mais aussi par des barrières financières ou linguistiques. Les zones grises que sont devenues certaines banlieues françaises ne sont pas une fatalité ni une facilité. Elles sont le produit glocal de la mondialisation et des fractures engendrées. Elles sont un construit social et historique qu’il serait vain d’oublier. Elles sont un défi politique et sociétal car leur persistance en l’état pourrait déboucher sur des situations encore plus violentes. L’expérience des « Etats faillis » (les « failed states ») nous apprend que ces zones grises, présentes et disséminées en leur sein, ont été très souvent le prélude à des situations de conflits ouverts (la plupart du temps « intra-étatiques »). Prévenir ces évolutions aurait été probablement plus simple que de gérer après coup la résolution d’un conflit.

Quel rapport avec l’humanitaire, me direz-vous ? Tout, bien évidemment. Lorsqu’ils se rendent sur des terrains de conflits, les humanitaires évoluent la plupart du temps dans des zones grises, ou au sein d’Etats faillis, et leur insécurité y est d’ailleurs maximale. Ils sont confrontés, dans leur pratique, à la précarité socio-économique, aux difficultés d’accès aux soins et au logement, mais aussi aux trafics mafieux locaux, avec certaines ramifications transnationales, et aux forces de coercition (police, militaires), publiques comme privées. Les conflits identitaires ethnico-raciaux (très souvent instrumentalisés par différents protagonistes) comme les conflits de territoires (que ce soit pour l’accaparement d’une ressource naturelle ou pour sa situation stratégique) font également partie des éléments auxquels les humanitaires ont à faire face et qu’ils doivent décrypter.

 

Conclusion

La compréhension de ces zones grises, ici et là bas, de leurs acteurs et des dynamiques en cours, est une nécessité citoyenne. Elle concerne les humanitaires, émanations légitimes de la société civile, mais aussi chacun d’entre nous. Des solutions sont possibles, encore faut-il y mettre des moyens mais surtout une réelle volonté politique. Les associations et les municipalités s’investissent énormément dans la restauration des liens sociaux et dans la médiation des conflits locaux. Malgré cela, une perte de confiance s’est instaurée dans la parole et les actions des pouvoirs publics, faute de cohérence et d’occasions perdues. Les trafics y sont pourtant une réalité, tout comme la discrimination socioéconomique qui altère le quotidien de leurs habitants. Pas d’angélisme naïf, encore moins de diabolisation « karchérisée ». Juste la réalité, la réalité juste. La pire des hypothèses, qui dans certains endroits commence à pointer, serait que ces zones grises de nature essentiellement socioéconomique se transforment en zones grises politico-culturelles. La béance sociopolitique ouverte serait très difficile à refermer et pourrait constituer le terreau pour des conflits plus ouverts et plus violents. Dans le conflit social de nos banlieues se dessinent des conflits armés. Zones grises et idées noires.


[3] De 500 à 1500 euros

[4] D. Fassin « La force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers », Ed Seuil, Paris, 2011

[5] G. Minassian « Zones grises : quand les Etats perdent le contrôle », Ed Autrement, Paris, 2011

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ONG et corruption : le nouveau paradigme de la transparence ?

Posté par Jérôme Larché le 2 septembre 2010

      Phénomène global aux prismes multiples et aux conséquences locales significatives, la corruption – et la transparence – doivent faire partie désormais du champ de réflexion et d’action des acteurs humanitaires. Lors du tsunami meurtrier de 2004, des incidents de corruption et un manque de transparence de certaines ONG ont été portées à l’attention du grand public. Problématique sensible et encore tabou pour nombre d’ONG, il n’en reste pas moins nécessaire de mieux définir ce que recouvre la notion de corruption, d’évaluer son importance réelle, et mieux comprendre les conditions qui la favorisent.

De façon parallèle, il convient également d’identifier les mesures à mettre en place – ou à renforcer – pour la prévenir au mieux, même sur des terrains difficiles (dans des contextes de conflits armés, de post-conflit, ou dans des pays déjà ancrés dans des pratiques de corruption). En effet, il existe un devoir de redevabilité («accountability») des ONG – envers les bénéficiaires tout d’abord, mais aussi envers les potentiels bailleurs -, visant à prévenir une perte d’efficacité opérationnelle (par détournement de matériel ou de médicaments par exemple) et d’intégrité dans la gestion financière de ces projets.

La possible perte de crédibilité et d’image, tant vis-à-vis de l’opinion publique que des partenaires, est aussi un facteur essentiel qui doit inciter les ONG à agir de façon proactive. Il conviendra néanmoins de réfléchir aussi au piège moralisateur de ce nouveau paradigme de la transparence, dont les écueils potentiels (perte d’efficacité opérationnelle dans certains contextes, instrumentalisation, labellisation…) sont réels.

Quelles définitions pour la corruption ?

Comme l’a défini Transparency International (TI), la corruption correspond à «l’abus de pouvoir ou de position à des fins de gains privés». De cette manière, la corruption active –corrompre- ou passive –se laisser corrompre-, tout comme le détournement, sont pris en considération. La quantification exacte des problèmes de corruption ou de manque de transparence dans le secteur de l’aide humanitaire sont par essence difficiles à déterminer mais très probablement sans commune mesure avec ce qui a pu être observé dans le secteur commercial privé.

Tout en gardant la même définition, une autre typologie des phénomènes de corruption peut être envisagée, prenant en compte les sources d’où émanent ces risques de corruption. On peut distinguer tout d’abord la corruption «contextuelle», liée au milieu dans laquelle se fait l’intervention (régimes, administrations, polices corrompues), puis la corruption «systémique» en rapport avec le fonctionnement complexe du système humanitaire actuel (nombreux acteurs en interrelation et interdépendance), et enfin la corruption «intra-organisationnelle», liés aux contraintes inhérentes à chaque ONG (ressources humaines, stratégies de prévention active des risques de corruption, procédures de contrôles au siège comme sur le terrain).

Plus opérationnelle, cette typologie a le mérite d’opérer une certaine hiérarchisation et d’identifier la marge de manœuvre réelle des ONG face à ces risques. Ainsi, si l’éradication de la corruption «contextuelle» par une ONG parait très peu probable, il n’en va pas de même pour celle concernant les mesures internes à prendre au sein de chaque organisation. Les actions à envisager pour lutter contre les risques de corruption peuvent donc aller de la promotion de la transparence par le biais de la société civile (contextuel), à un système efficient d’échanges d’informations (systémique) et à la formation des équipes de terrain à cette problématique (intra-organisationnel).

Un certain nombre de facteurs prédisposant aux pratiques de corruption ont pu être identifiés. Outre le contexte d’urgence, il s’agit des incertitudes liées au manque, voire à l’impossibilité, de planification, du nombre d’acteurs humanitaires présents, et des volumes financiers en jeu. Mais il apparait évident aujourd’hui que le cadre même dans lequel le système humanitaire international s’est développé des dernières années (croissance exponentielle du nombre d’ONG, sur-médiatisation des crises, et l’accroissement du «business humanitaire») a renforcé ces prédispositions. Comme l’a souligné Nicolas Stockton, directeur de l’ «Humanitarian Accountability Partnership-International» (HAPI), l’absence de la moindre irrégularité financière, constatée suite à un audit portant sur un montant de 220 millions de livres sterling pour des projets au Kosovo rassemblant 44 organisations différentes et 217 contrats, peut donc laisser perplexe !

Enfin, comme l’attestent de nombreux rapports (TI, OCDE, Banque mondiale) et l’actualité récente, de nombreuses entreprises de pays dits-développés, et pas seulement les pays en voie de développement, ont de telles pratiques. Il s’agit donc d’un phénomène globalisé, favorisé par les dérives de l’économie financière, et contre lequel il faut se prémunir d’un dangereux «ethnocentrisme occidental».

Risque de corruption et aide humanitaire : un nouveau dilemme ?

Depuis 20 ans, la sphère humanitaire s’est particulièrement développée avec une croissance exponentielle du nombre d’ONG, en France (40800 répertoriées à ce jour) comme ailleurs. En 2005, on estimait que l’ensemble des actions humanitaires au niveau mondial avaient mobilisé des sommes de l’ordre de 17 milliards d’euros. Certaines ONG, essentiellement nord-américaines et européennes, devenues transnationales, ont des budgets très importants, allant de quelques centaines de millions d’euros (Médecins du Monde, Action contre la Faim, Médecins sans Frontières) jusqu’à plusieurs milliard de dollars (World Vision International).

En moyenne, 40% du budget des ONG françaises proviennent de financement publiques et 60% de financements privés. Ainsi, fortement dépendantes de la générosité du public pour leurs dons privés, garantie aussi d’une réelle indépendance financière et politique, les ONG sont parfois réticentes à communiquer sur ce thème, de peur que cela n’engendre une mauvaise publicité et, en conséquence, une perte de financement.

Au-delà du thème de la corruption, la question du dilemme est centrale pour les humanitaires car elle renvoie à la dialectique permanente de l’intention de leur action et de l’impact (positif ou non) qu’elle génère sur son environnement. Le «primum non nocere» et la balance risque / bénéfice, évalués avant tout acte médical par le médecin qui l‘accomplit, devraient voir leur champ d’utilisation élargi à la probabilité de détournement de l’aide (ou d’autres formes de corruption), et donc mieux pris en compte par les ONG.

Il convient néanmoins de rappeler que l’ «ADN» des ONG, leur mandat – notamment dans les situations de conflits, de catastrophes socio-naturelles, ou d’urgences complexes – est d’accéder aux populations. En impliquant ces dernières d’emblée dans les actions, il s’agit dans un premier temps de pallier les urgences vitales puis de les accompagner dans la reconstruction. Ainsi, il y a plus de 20 ans, lorsque les équipes de MDM ont fait le choix de passer clandestinement la frontière pakistano-afghane pour aider les populations afghanes, ces questions se posaient déjà… La réalité «vécue» actuelle des équipes de terrain face à des hommes en armes lors des passages de check-points, seuls moyens parfois pour accéder aux populations vulnérables et répondre à leurs besoins, se pose dans les mêmes termes.

En conséquence, des humanitaires peuvent se retrouver dans une situation où l’aboutissement de l’aide est mis en question par une demande illicite d’indemnisation financière (ou en nature). Si l’objectif prioritaire est de sauver des vies, le dilemme peut être partiellement résolu au profit de l’aboutissement rapide de l’aide. Ce nouveau «dilemme humanitaire» ne peut souffrir d’une attitude manichéenne et doit donc trouver des réponses pragmatiques, au cas par cas, sans pour cela gommer le questionnement moral et éthique que ces situations induisent.

Néanmoins, les humanitaires ne peuvent pas ignorer les conséquences potentielles de ces pratiques, notamment dans les conflits armés. Qu’il s’agisse du renforcement possible d’une économie de guerre (vol ou détournement de l’aide par les belligérants), d’une recrudescence de tensions ethniques (répartition de l’aide), d’un affaiblissement de l’économie locale (effet «pervers» de l’aide alimentaire), ou d’une prédation de l’aide par des seigneurs de guerre, les ONG ont un devoir de responsabilité pour décider, ou non, de poursuivre leurs actions.

Si chaque situation particulière doit trouver une solution contextualisée, il parait possible que les ONG puissent s’engager à la fois dans une défense réaffirmée des principes de l’action humanitaire (humanité, impartialité, indépendance et neutralité opérationnelle), et dans la prévention et l’atténuation («mitigation») des risques de corruption, dans un souci de transparence renforcée, envers les bénéficiaires, mais aussi les donateurs privés et les bailleurs de fond.

Un sujet encore tabou en France ?

En France comme ailleurs, la mise à jour d’un cas de corruption au sein d’une ONG est perçue par beaucoup comme un risque majeur avec des conséquences irréversibles pour les acteurs humanitaires et leurs activités, pouvant provoquer une remise en cause de leur crédibilité et de leur notoriété (auprès des médias notamment), ainsi qu’une réduction significative de leurs ressources.

Pour ouvrir le débat sur ces problématiques et promouvoir des mesures anticipatoires, Médecins du Monde a mené en 2008 une étude auprès des 17 plus grosses ONG françaises, visant à les interroger sur leur perception des phénomènes de corruption, la façon dont elles estimaient les terrains et situations à risques, et les mesures prises pour minimiser et prévenir ces risques. De façon surprenante mais traduisant le caractère encore tabou de cette problématique, 65% des ONG contactées ont refusé de participer à cette enquête strictement anonyme. Les ONG ayant accepté de participé ont reconnu dans 75% des cas que la corruption faisait partie des enjeux opérationnels importants de l’aide humanitaire, et que les situations d’urgences, comme le tsunami en 2004, constituaient des situations particulièrement exposantes.

Il est toutefois important de rappeler que la plupart des contextes d’urgence se déroulent dans des pays où la corruption est déjà prégnante, 86% des personnes interrogées estimant que la corruption est d’abord d’origine contextuelle. Comme l’avait déjà démontré TI, cette enquête a confirmé que les domaines les plus exposés dans la logistique opérationnelle humanitaire sont ceux de l’achat et de la distribution de médicaments, de consommables, du fret de marchandises et les travaux de rénovation et de construction. Enfin, il semble que plus de 50% des personnes interrogées aient été témoins ou objet d’offres illicites.

Il convient donc que les ONG soient lucides sur les questions de gouvernance des pays dans lesquels ils interviennent – en s’aidant par exemple des documents produits régulièrement par l’OCDE ou TI-, mais aussi sur les facteurs de risques de corruption induits par leurs actions, et ce pour mieux les contrôler, les atténuer, voire les éradiquer. Certaines ONG, notamment suédoises, ont choisi l’affichage public des résultats de leurs cas de corruption mais aussi des politiques anti-corruption qu’elles mettent en œuvre. Même si cela relève aussi de choix qui sont plus «culturels» et qui ne préjugent pas de l’engagement réel des autres ONG –notamment françaises- sur cette problématique, cette visibilité a le mérite de la clarté.

Les ONG humanitaires : sans frontières mais pas sans contrôles !

Au niveau international, TI vient de finaliser un guide pratique permettant d’identifier les «maillons faibles» dans les dispositifs humanitaires, afin d’améliorer la prise de conscience mais aussi de prévenir, autant que faire se peut, les pratiques de corruption, qu’elles soient liés à l’acquisition de matériel, aux questions de ressources humaines, de gestion des fonds, ou de la distribution (médicaments, nourriture,…). Une place importante est également faite à la surveillance et à l’évaluation de ces mesures. Plusieurs ONG, notamment anglo-saxonnes, ont participé à l’élaboration de ce document, plus technique que politique. Depuis 2003, un consortium inter-ONG l’ «Humanitarian Accountability Partnership-International», est chargée de veiller à ce que l’action humanitaire soit comptable de ses actions envers les populations bénéficiaires.

La communauté des ONG humanitaires françaises n’a pas attendu les secousses médiatiques qui ont suivi le catastrophique tsunami en Asie du Sud-est pour mettre en place des mécanismes d’alertes et de contrôle (internes comme externes) concernant les questions de transparence et de lutte contre la corruption. Sur le plan externe, la plateforme des ONG françaises –Coordination Sud- travaille au sein de sa Commission «Ethique et Transparence» à la rédaction d’une charte de bonnes pratiques engageant l’ensemble de ses membres. Dans le même esprit, la plupart des «grosses» ONG françaises sont membres du Comité de la Charte, organisme indépendant dont le but est de promouvoir la transparence et la rigueur de la gestion pour permettre le «don en confiance».

De plus, chaque association ayant recours de façon significative à la générosité du public est tenue de faire certifier ses résultats chaque année par un commissaire aux comptes, et de nombreux audits externes (plusieurs dizaines par an) sont réalisées au sein de chaque ONG, par les bailleurs (EUROPAID, ECHO etc.) comme par la Cour des Comptes. En interne, en plus des messages à visée pédagogiques délivrés en amont des programmes, des mécanismes de contrôle – visant à vérifier et croiser la validité des informations fournies par les terrains – existent déjà.

Conclusion

Au-delà de la responsabilité de chacun, le système humanitaire contemporain est devenu, de part sa globalisation-fragmentation, son interdépendance, et la transversalité des contraintes qu’il affronte, un méta système que l’on peut qualifier d’«Humanitaire complexe». Les problématiques de gouvernance et de transparence sont au cœur de la légitimité des ONG, et l’enjeu aujourd’hui est donc d’ouvrir pleinement le débat sur les risques de corruption auxquelles elles font face, et dont elles sont plus souvent victimes qu’actrices, sans mettre en danger leur action auprès des bénéficiaires.

Un travail commun avec des associations comme Transparency International, mais aussi d’autres partenaires, institutionnels (OCDE, bailleurs de fonds) ou non (donateurs privés), est donc indispensable pour renforcer et afficher des stratégies opérationnelles efficaces dans la lutte contre la corruption. Un des enseignements de l’étude de MDM, confirmé dans le rapport récent de TI, est qu’il est primordial d’affiner les stratégies d’intervention (cadre logique précis, bonne connaissance du terrain, formation des équipes aux risques de corruption, systèmes d’alerte guidés par des indicateurs,…).

Par ailleurs, une implication communautaire renforcée dans l’élaboration, la réalisation et l’évaluation des programmes sur le terrain, améliore l’adhésion des populations et a montré son efficacité dans la lutte contre les phénomènes de corruption et dans la promotion d’une meilleure gouvernance locale. Enfin, l’attitude proactive et sans complexe des ONG sur cette problématique limitera sans doute les dérives d’instrumentalisation de la transparence, comme celle de la Fondation Prometheus à l’agenda trouble, et freinera peut-être la volonté de certains d’instaurer une labellisation des ONG, dont l’objectif est plus d’instaurer un contrôle politique sur des associations parfois dérangeantes que de répondre aux vraies priorités et aux besoins des populations.

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