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Conférence Nationale Humanitaire : un dialogue humanitaire renouvelé…et des doutes

Posté par Jérôme Larché le 21 juin 2012

Les mots ont un sens. Le dialogue engagé, ce 16 novembre 2011, à Paris, entre acteurs de l’humanitaire et pouvoirs publics, lors de  la Conférence Nationale Humanitaire (CNH), a-t-il tenu toutes ses promesses ?

Certes, il a été ponctué d’engagements réciproques, de bonne volonté affirmée et de reconnaissance mutuelle. Si tel était l’objectif de la Conférence Nationale Humanitaire, le pari a été gagné… Toutefois, revenir à des relations plus apaisées ne signifie pas un règlement des divergences de fond qui ont été plus effleurées que réellement discutées.

Vers un apaisement des relations entre Etat et ONG humanitaires ?

En effet, il y a quelques mois seulement, certains dirigeants des plus grosses ONG françaises écrivaient au Premier Ministre pour faire part de leurs inquiétudes sur « leur relation à l’Etat français », en insistant sur la nécessaire responsabilité du devoir d’assistance des ONG « qui ne peut être subordonné aux intérêts politiques, militaires et stratégiques »[1].

Pourtant, les questions essentielles de  perception, d’acceptation, de « confusion des genres » entre action humanitaire et civilo-militaire ont peu surgi dans le débat lors de la CNH. Quand Jérôme Larché, Directeur délégué de Grotius International, a précisé que les enjeux de sécurité majeurs pour les acteurs humanitaires étaient réels mais avant tout des phénomènes localisés à une demi-douzaine de pays en conflit, (et dans lesquels des interventions militaires internationales étaient parfois déployées), la réaction des autorités françaises a semblé un peu réactive et « épidermique », se rabattant sur les travailleurs humanitaires inexpérimentés envoyés sur le terrain. Agacement feint ? Sujet sensible ? Toujours est-il que la sérénité de façade a paru se lézarder à l’écoute de certaines vérités qui fâchent…

La déclaration de Serge Mostura, directeur du Centre de crise (CDC) au Ministère des Affaires étrangères et européennes (MAEE), concluant que : « La CNH est un point de départ, la suite des évènements sera ce que nous en ferons » reste toutefois encourageante pour la suite.  Pour mieux saisir l’importance de ce « point de départ » et l’absence de diabolisation  de l’Etat et de ses représentants par les acteurs humanitaires, nous proposons ici un verbatim non-gouvernemental et gouvernemental. Temps forts…

 

Verbatim non gouvernemental et gouvernemental

 

Alain Boinet, Directeur général de Solidarités International : « Il n’y a pas de fatalité dans le partenariat entre pouvoirs publics et acteurs humanitaires ».

Benoit Miribel, Président d’Action contre la Faim, reconnait « parfois, une certaine arrogance de la part des ONG humanitaires ».

« Non gouvernemental ne veut pas dire anti-gouvernemental » déclare Jean-Marc Boivin, Directeur général d’Handicap International France.

François Grünewald : « Nous avons besoin de l’argent de l’Etat, mais il ne faut pas que ce soit une prise de contrôle ». Le Directeur général et scientifique du Groupe URD souligne « l’éparpillement des financements » et « la multiplication des guichets », affirme qu’ « il ne faut pas opposer l’argent de l’humanitaire et l’argent du développement » et prône une plus grande cohérence.

Vers un dépassement des séquences Urgence et Développement ? « L’idée de reconstruction est ‘absorbable’ par le public donateur », explique Francis Charhon, Directeur général de la Fondation de France. En clair, l’opinion publique serait plus sensible à des appels aux dons pour reconstruire que pour développer.

La France, puissance économique et diplomatique. Mais pas humanitaire. « Que les ONG ne soient pas le stylo pour écrire la doctrine humanitaire de la France » a mis en garde Pierre Salignon, Directeur général de Médecins du Monde. « Les ONG doivent être dans le débat, apporter des retours sur expériences », mais demande en substance Pierre Salignon, qu’elles ne se substituent pas à l’Etat.

Henri de Raincourt, ministre chargé de la coopération : «  L’action humanitaire est une dimension essentielle de notre politique extérieure ». Henri de Raincourt qui souligne « la complémentarité entre l’action de l’Etat  et celle des acteurs de l’humanitaire » et la nécessité de renforcer la confiance entre partenaires.

Alain Juppé, ministre d’Etat, ministre des Affaires étrangères et européennes, a, dans son allocution de clôture, assuré « avoir pris bonne note des pistes de réflexion (…) Cette conférence nourrira nos réflexions (…) J’ai entendu votre appel au partenariat », affirmant que « ce dialogue indispensable doit être ponctué de rendez-vous réguliers », rappelant que l’engagement humanitaire de la France passe par l’Europe et le contexte actuel de crise de l’euro.

« Faire mieux et différemment avec autant » avait proposé plus tôt Sandrine Chopin, administratrice de Coordination Sud et représentante permanente de Handicap International à Paris.

Ce 16 novembre 2011, les pouvoirs publics n’ont donc pas écouté une complainte. Ni même une plainte. Quelques reproches, certes, vite couverts par des propositions, des pistes de réforme pour que la France prenne toute sa place dans le système humanitaire mondial.

Après la CNH, « le combat humanitaire continue » a lancé Alain Boinet. Comme pour prendre date… sur le terrain humanitaire et diplomatique.

Rony Brauman, ancien président de MSF et Directeur de recherche au CRASH/MSF, présent à cette conférence : « Je suis venu avec plaisir dans cette enceinte (ndlr : la CNH)… Ma présence ici ne doit pas être interprétée comme une adhésion à ce grand dessein de partenariat entre ONG et Etat (…) MSF n’a jamais voulu avoir de relations institutionnelles avec l’Etat français ». Ou, donc, le cavalier seul assumé. Dans l’historique humanitaire français, ce cavalier seul assumé pèse de tout son poids et influence. Nous touchons là à des particularités du paysage français. Contradictions  « à la française » en quelques sortes… qui suscitent intérêts au-delà de nos frontières. Et qui nous plonge, aussi, au cœur de débats portés bien au-delà de nos frontières hexagonales.

Les paroles d’un Ministre et d’une Commissaire Européenne

Alain Juppé, le Ministre des Affaires Etrangères et Européennes, a enfin énuméré  un certain nombre de priorités politiques de la France concernant l’action humanitaire. Priorités présentes et à venir.

Il a tout d’abord réaffirmé l’engagement de l’Etat sur l’action humanitaire, malgré les contraintes budgétaires, que ce soit pour la poursuite de contributions aux ONG, et dans le soutien à la défiscalisation des dons.

La seconde priorité affichée par le chef de la diplomatie française est de renforcer le dialogue avec les acteurs de l’humanitaire, l’Etat devant rester « un interlocuteur attentif ». Mr Juppé a alors préconisé la création d’un groupe de concertation humanitaire.

Sa troisième priorité a trait à la question de la coordination sur le terrain entre acteurs étatiques et non étatiques, qu’il souhaite meilleure.

Enfin, le Ministre a préconisé de travailler plus collectivement pour améliorer l’accès aux populations, ce qui implique un dialogue renforcé entre ONG, organisations internationales et Etats, notamment lorsque les enjeux de sécurité deviennent une contrainte majeure (comme en Libye ou en Somalie). Le gouvernement devrait donc s’atteler à la rédaction dune « Stratégie Humanitaire Nationale », définissant les critères d’engagement, les différents temps de la crise, ainsi que des modalités d’amélioration de l’efficacité de l’aide et de son évaluation.

Cet « exposé ministériel » serait incomplet si nous n’interrogions pas le niveau européen, symbolisé par la présence de Kristalina Georgevia, Commissaire Européenne à l’Action Humanitaire, à la CNH, et « patronne » de la DG-ECHO, principal bailleur mondial des ONG et autres agences humanitaires (ONU essentiellement) qui opèrent sur les terrains de crises.

La signature du Traité de Lisbonne – en créant le Service Européen pour l’Action Extérieure et en le plaçant sous l’autorité de Catherine Ashton – a entraîné certaines inquiétudes sur les critères de financement qui prévaudront à l’avenir pour répondre aux crises.

Le politique va-t-il supplanter l’impartialité qui caractérise aujourd’hui l’action de la DG-ECHO et cette dernière a-t’elle les atouts pour préserver son indépendance relative dans la complexité des institutions européennes ?

Kristalina Georgevia a tout d’abord rappelé que la CNH doit poser les bases d’une réflexion commune sur les enjeux humanitaires. Puis, elle a mis en avant le Consensus Humanitaire Européen comme principale clé de lecture de la Commission Européenne – y compris du Service d’Action Extérieure –, qui entendait préserver l’indépendance politique et l’impartialité de la DG-ECHO. Elle a également défendu le principe d’une autonomie financière conséquente, avec un budget annuel d’au moins 1 milliard d’euros pour la période 2014-2020.

Cette Conférence Nationale Humanitaire était une nécessité et l’ensemble des acteurs, gouvernementaux comme non gouvernementaux, ont honnêtement relevé ce pari. Il faut maintenant une suite à ce « point de départ », et nous verrons alors si la maturité des relations entre ces acteurs, qui semble souhaitée par tous,  a atteint le niveau requis. Après les mots et les maux, le temps des actes concrets est maintenant attendu par (presque) tous.

 

Auteurs :

Jérôme Larché, médecin, Directeur Délégué de Grotius International, Enseignant à l’IEP de Lille et Chercheur associé à la Fondation pour la Recherche Stratégique

Jean-Jacques Louarn, journaliste, fondateur et Directeur de Grotius International.

 

 

 

 


[1] Mettre ref Grotius

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Guerres et action humanitaire : l’importance des mots justes

Posté par Jérôme Larché le 21 juin 2012

          Après la Libye, l’actualité internationale a désormais comme focus essentiel la situation en Syrie où les massacres de civils se déroulent quotidiennement, et où il devient extrêmement difficile de faire la part des choses entre information vérifiable et désinformation de la part des différentes parties au conflit. A l’heure où le spectre d’une intervention armée se dessine à nouveau, un certain nombre de constats et de réflexions s’impose à l’aune des expériences récentes de ces guerres dites « humanitaires ».

Tout d’abord, notons le glissement sémantique progressif de la dernière décennie où le terme « guerre » a été accolé à de nombreuses situations qui ne recelaient aucun caractère militaire. On parle désormais de guerre économique,  des devises monétaires, de l’anchois…  Dans le même temps, l’affrontement entre deux Etats ou entre un Etat et des entités non-étatiques se dénomme désormais conflit ou intervention armée. L’utilisation concomitante de l’adjectif « humanitaire » a accentué cette  inversion des valeurs qui, politiquement, vise essentiellement à justifier la mise en œuvre de moyens militaires, mais aussi atténuer la perception dramatique de son coût réel.

La guerre est un « fait social total », et très souvent la poursuite logique d’une action politique menée par un ou plusieurs Etats. La légitimité morale de la guerre, et notamment des guerres dites « justes » est naturellement très polémique, car dépendante du corpus culturel et politique de chaque intervenant  au débat (et pas seulement des politiques et des militaires qui prennent la décision de l’engagement). Il est donc difficile de vouloir y associer une réelle objectivité car c’est le plus souvent de la parfaite subjectivité qui guide la position des uns et des autres. Les âpres discussions qui ont suivi chaque intervention militaire ces vingt dernières années témoignent de cela, qu’il s’agisse du Kosovo, de l’Irak, de l’Afghanistan, et même du Timor.

Le constat libyen

S’il faut accepter cette intersubjectivité dans les processus de légitimisation morale de ces guerres, on peut aussi souligner que « l’intervention militaire, pour des raisons humanitaires, est le reflet d’une vision utilitariste des relations internationales », en contradiction avec « la métaphysique originelle du jus ad bellum »[1]. Si la mise en avant des concepts de guerre préventive et préemptive s’est estompée avec le départ de G.W. Bush, le récent conflit en Libye montre que l’alibi humanitaire a encore de beaux jours devant lui. Les Etats de la coalition arabo-occidentale qui ont mené cette guerre pouvaient-ils en mesurer toutes les conséquences à venir ? Rien n’est moins sûr, mais la réalité libyenne actuelle suscite pourtant de graves inquiétudes, tant sur le plan humanitaire qu’en termes politiques. MSF s’est, par exemple, récemment retiré des prisons de Misrata en raison des nombreux cas de tortures constatées par ses équipes médicales, et très vraisemblablement perpétrées par les autorités libyennes actuellement au pouvoir. En outre, depuis le 1er juin dernier, une nouvelle loi interdit aux ONG libyennes de recevoir des financements d’ONG étrangères ou de bailleurs internationaux (sauf s’ils sont enregistrés au Ministère de la Culture et de la Société Civile). On peut aussi noter que  des ONG étrangères qui défendent les Droits de l’Homme, se sont vues interdites de déplacements dans le sud du pays, où persistent des foyers de violence. Sur le plan politique, la réalité de la fragmentation clanique et tribale des nouvelles autorités libyennes a fait voler en éclat l’impression d’unité qu’avait pu donner le CNT (Conseil National de Transition) dans ses négociations avec la « communauté internationale ».  Le changement d’attitude récent du CNT envers les ONG étrangères et les journalistes, tout comme l’adoption d’une loi autorisant la prise en compte des confessions obtenues sous la torture, ne sont surement pas des éléments rassurants.

Enfin, il faut reconnaitre aujourd’hui que le conflit en Libye a eu des répercussions bien au-delà des frontières de ce pays. La circulation renforcée d’armes et de mercenaires participent désormais à la déstabilisation de la zone sahélienne, et à l’insécurité croissante de cette région.

Une nécessaire mise à plat des enjeux

On pourra arguer que ne rien faire en Libye aurait été également condamnable, mais c’est là où la discussion bascule invariablement dans la subjectivité puisqu’il s’agit alors d’une hypothèse contrefactuelle, par nature invérifiable. Et donc difficilement attaquable. Le débat sur ces questions importantes est-il condamné à s’enliser dans un discours rhétorique et une dialectique stérile ?

A l’aune d’une possible intervention en Syrie et dans la perspective des incertitudes politiques liées au retrait progressif des troupes occidentales d’Afghanistan, un certain nombre de questions et de constats méritent d’être pris en considération par les décideurs.

Tout d’abord, reconnaître que les objectifs politiques sont prééminents dans le choix des actions (comme des inactions), et que les objectifs humanitaires servent, au pire, d’alibi et, au mieux, correspondent à des convergences conjoncturelles d’intérêt. Si les Etats entendent appliquer de véritables stratégies humanitaires, celles-ci ne doivent-elles pas pouvoir, à un moment donné, se dé-subordonner à la raison d’Etat pour rester crédibles. ?

Deuxièmement, bannir définitivement la sémantique humanitaire du vocabulaire politique et militaire concernant ces interventions armées, qui brouille les perceptions et accentue les risques d’insécurité pour les travailleurs humanitaires. Parler d’ « intervention armée à but humanitaire » est un oxymore, à la fois inopérant sur le plan conceptuel et dangereux sur le plan opérationnel. Si l’on ne peut reprocher aux médias de véhiculer ces expressions fourre-tout que d’autres prononcent, leur responsabilité ne consisterait-elle pas à y accorder  une vision plus critique ?

Troisièmement, il est parfaitement établi que les populations civiles, et particulièrement les plus vulnérables, sont les principales victimes des conflits armés internes, ou des conflits opposant des groupes armés à des coalitions d’Etats. Quelle va y être la place réelle de la « responsabilité de protéger » ? Un outil efficace pour la protection des civils ou encore une justification annexée par une minorité d’Etats ?  Les politiques étatiques de protection des personnes (ne participant pas de façon directe au conflit) doivent bien sûr rappeler l’obligation d’appliquer le droit humanitaire international. Mais au-delà du jus in bello, ne pourrait-on collectivement réfléchir à la manière dont les sociétés civiles des pays qui s’engagent dans un conflit armé pourraient avoir un droit de regard sur la façon dont le jus ad bellum et le jus post-bellum ont été pris en compte, au préalable, par leurs gouvernements respectifs ?

Enfin, les exemples récents de l’Irak, de l’Afghanistan et de la Libye montrent que l’action humanitaire des ONG nationales comme internationales – et qui sont souvent les seuls recours d’assistance aux populations dans ces contextes – est loin d’être facilitée, aussi bien pendant qu’après la survenue de ces conflits armés. Quelles sera la situation des ONG en 2014, après le retrait des troupes de l’OTAN, dans un Afghanistan fragmenté, au pouvoir central très fragile, et où les insurgés reprennent déjà leurs marques ? Quelle sera la marge réelle de négociation des ONG et acteurs humanitaires occidentaux après plus de dix ans de conflit post-11 septembre ? Aujourd’hui, les ONG travaillent-elles véritablement en Libye ou restent-elles à proximité de la frontière libyenne des pays limitrophes, comme la Tunisie ou l’Algérie?

 

Dans un monde de plus en plus gris et aux repères incertains, la responsabilité (et la difficulté) pour chaque acteur – ONG, gouvernements, organisations internationales – est donc de tenir son rôle et de savoir jusqu’où le curseur de l’acceptable peut être poussé. Se confronter à la réalité complexe des conflits armés aujourd’hui et tenter d’y apporter des solutions malgré les incertitudes, c’est affronter avant tout le champ des possibles sans démagogie,  dogmatisme idéologique ou pragmatisme purement cynique.


[1] A. Colonomos in « Justifier la guerre ? » Dir. G. Andréani et Pierre Hassner, Ed Sciences Po, 2005

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Table ronde « Les sentiers de la guerre », La Sorbonne 13 mars 2012

Posté par Jérôme Larché le 14 février 2012

Table ronde  Les sentiers de la guerre 

Le mardi 13 mars de 18h à 20h, à la Sorbonne

Amphithéâtre Gestion, Paris 5ème  (entrée par la rue Cujas)

 

Autour de l’ouvrage

« La Brutalisation du monde, du retrait des Etats à la décivilisation» (Editions Liber)

de Josepha Laroche

Table ronde

Modérateur :

Dr Jérôme Larché (médecin, Directeur délégué de Grotius International)

 

Intervenants :

Pr Jean-Jacques Roche (Université Paris 2 et directeur de l’ISAD)

Pr Frédéric Ramel (IEP de Paris et directeur scientifique de l’IRSEM)

Pr Josepha Laroche (Université Paris 1 Sorbonne et directrice de Chaos International)

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La « brutalisation du monde » ou le combat perdu d’Alétheia contre Thanatos

Posté par Jérôme Larché le 3 février 2012

Edito de Grotius International – Février 2012

Chers lecteurs de Grotius, cet édito m’a donné des sueurs froides… En effet, je dois bien avouer que de multiples sujets m’ont interpellé ces dernières semaines, qu’il s’agisse du retrait accéléré des troupes françaises en Afghanistan, de la poursuite des massacres de civils en Syrie, des manifestations anti-Poutine en Russie, ou même des reculades du Ministère de l’Intérieur sur les étudiants étrangers. Finalement, tous ces sujets –et bien d’autres que je ne peux citer – ont un point commun qui est la confrontation avec un ennemi, réel ou construit, palpable ou fantasmé.

Comme l’a écrit Freud, « les choses s’effacent devant leurs représentations »[1], et la perception, que l’on peut comparer à un mécanisme de défense psychique permettant à chacun d’éviter culpabilité et remise en cause internes, prend le pas sur la réalité. La réalité devient donc fabriquée, et son ennemi le devient aussi[2]. Ces mécanismes, qui relèvent à la fois de choix individuels et qui ont (et qui sont aussi) une traduction collective et sociale, deviennent des enjeux transversaux pour la compréhension de la genèse – voire de la sociogenèse – des conflits. Des clés de compréhension s’offrent à nous pour appréhender la construction, voire même l’extension, d’un certain dérèglement du monde.

La « brutalisation du monde » ou le combat perdu d’Alétheia contre Thanatos dans COUPS DE COEUR C1-et-C4-Brutalisation-2--1024x758

« La brutalisation du monde » : d’abord une réflexion épistémologique

Dans son dernier ouvrage, paru aux Editions Liber, Josepha Laroche, Professeur de Science Politique à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et directrice de Chaos International, nous interpelle avec ce titre évocateur : « La brutalisation du monde : Du retrait des Etats à la décivilisation ». En mobilisant les ressources et les concepts de la psychanalyse, de l’histoire et de la sociologie, elle introduit de la pensée complexe, transdisciplinaire, et pose un cadre original d’analyse des reconfigurations sociopolitiques à l’œuvre dans le monde contemporain.

Ce croisement des disciplines est non seulement original mais se révèle extrêmement pertinent. Cette démarche épistémologique peu orthodoxe risque, certes, de devenir objet de polémique mais la richesse et l’agencement des ressources mobilisées pour un dialogue cohérent entre psychanalyse et science politique, en font aussi un indéniable objet scientifique. Or l’objet de la science, et notamment de la science politique, n’est il pas d’amener des éléments supplémentaires de compréhension, poser de nouveaux cadres, sans pour autant gommer les doutes et les incertitudes ? Cette interrogation collective, d’ordre épistémologique au sein d’une discipline, n’est elle pas aussi une interrogation individuelle sur notre regard au monde ?

La première partie de l’ouvrage est consacrée au refoulement de la pulsion de mort, tandis que la deuxième l’est au retour du refoulé. Chacun des chapitres est construit sur un discours dialectique entre apports psychanalytiques, historiques et politistes. Le moi côtoie le surmoi, comme le micro jouxte le macro, l’individu la société et le national l’international. L’auteure souligne notamment qu’on ne peut opposer individu et société. Comme l’a en effet écrit Norbert Elias[3], «  la société n’est pas simplement un objet face aux individus ; elle est ce que chaque individu désigne lorsqu’il dit nous ».

Une « décivilisation » à l’oeuvre    

Si la fin de la guerre Froide a vu diminuer le nombre global de conflits, de nouveaux conflits interétatiques ont émergé, mettant en lumière l’action déterminante de nombreux groupes non étatiques infra et transnationaux. Dans un processus qui s’est accentué ces dernières années en raison de la crise financière globale qui concerne les Etats, et notamment les Etats occidentaux, on peut noter un nouveau basculement de l’Histoire sur la place et le rôle des Etats. L’idée d’Etat-nation sécularisée qui s’était imposée avec les traités de Westphalie en 1648 perd peu à peu son périmètre d’influence au profit de groupes communautaires, qui lui reconnaissent de moins en moins d’autorité et de légitimité. La diplomatie, monopole des Etats, et la judiciarisation des relations internationales (dont la création de la Cour Pénale Internationale est un exemple concret) avaient ainsi permis jusque là un refoulement de la pulsion de mort, c’est-à-dire la prééminence du principe de réalité sur le principe de plaisir.

Le monopole de l’Etat à exercer la violence physique légitime, comme l’a théorisé Max Weber, relevait de fait d’un processus civilisationnel, et sa mise à mal actuelle s’accompagne désormais d’une « brutalisation du monde ». En effet, pour Josepha Laroche, « avec la mondialisation des violences non étatiques et des communautarismes, les sociétés doivent faire face à la brutalisation du monde – affrontements identitaires, destruction du lien social et des solidarités, exclusion de la communauté nationale d’individus lentement réifiés avant d’être socialement néantisés ». 

Une psychanalyse politique des conflits

Mais ce livre n’est pas seulement politiste ; il est également politique. Pour que l’ « économie psychique » des individus appartenant à une société soit préservée, « l’instance étatique est en effet apparue comme le rempart à «la guerre de chacun contre chacun[4] », le seul espace politique de régulations et d’échanges capable d’engager les sociétés dans le processus civilisationnel si bien mis en relief par Elias ».

La dimension historique et l’évolution de nos sociétés face au contrôle exercé sur les processus de violences sont étudiées dans une perspective de « temps long », chère à Fernand Braudel et qui, tout en relativisant l’écume des micro-(r)évolutions, illustre avec acuité les vrais temps de rupture. On peut discuter pour savoir s’il s’agit plus d’une rupture ou d’un glissement, mais Josepha Laroche s’engage pour nommer ce qu’elle appelle un processus de décivilisation. Elle rend l’argumentation crédible, en s’appuyant à la fois sur les construits théoriques de Pierre Bourdieu ou René Girard, mais aussi sur des réalités tangibles comme l’action terroriste et la menace qu’elle fait peser sur les Etats de droit, en les poussant soit à sur-réagir (avec le danger de « compromettre leur identité institutionnelle ») soit sous-réagir (affaiblissant alors leur légitimité).

Dans une période socialement et économiquement tendue, où des pays européens commencent à être mis sous tutelle[5], et où la place centrale de l’Etat dans la société est ouvertement discutée pour cause de déficits budgétaires, ce livre désenchanté recèle de nombreuses pistes à méditer. Pour ne pas oublier d’où nous venons et pour réfléchir où nous allons… Intéressante clé de lecture pour comprendre les violences du monde d’aujourd’hui, cet ouvrage nous rappelle que l’homme est avant tout un animal social, dont la nature contradictoire lui fait souvent détester l’étranger proche. Celui dont les différences n’arrivent pas à gommer les ressemblances.

 

Ainsi, il semble bien que la dialectique entre principe de réalité et principe de plaisir fonctionne en permanence, et que les fragiles équilibres édifiés par les individus pour pacifier leurs sociétés n’aient rien d’acquis. La réalité dévoilée (alétheia) ne combat pas nécessairement à armes égales avec la pulsion de mort (thanatos). Pour s’éclairer dans le brouillard d’un monde présent qui se brutalise, le livre de Josepha Laroche est indiscutablement une lanterne bien utile…


[1] S. Freud, Totem et tabou

[2] P. Conesa, La fabrique de l’ennemi, Ed R. Laffont 2011

[3] N. Elias, La société des individus

[4] T. Hobbes, Leviathan

[5] rappelant les programmes d’ajustement structurels mis en œuvres par les institutions de Bretton Woods, et dont on connait le franc succès…

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Zones grises et idées noires : du conflit social aux conflits armés

Posté par Jérôme Larché le 19 janvier 2012

Depuis les émeutes de 2005, les banlieues, et aujourd’hui par effet capillaire, certaines périphéries de centres-villes, restent des enjeux complexes où la compréhension et la prise en charge du phénomène « banlieues » doivent être systémiques. Or, la vacuité des « plans banlieues » mis en place par les gouvernements successifs depuis des années, nie cette réalité. Faute d’envie et de moyens. Faute d’envie de coller à une réalité grise qui donne à beaucoup des idées noires.

« Clash à la kalash »

L’utilisation à Marseille de fusils mitrailleurs AK47 (kalachnikovs) par des truands de basse zone a récemment fait l’objet d’une grande attention médiatique, d’autant qu’elle s’est récemment soldée par la mort d’un policier[1] et d’un mineur de 17 ans[2]. Des armes de guerre, que l’on peut se procurer pour quelques centaines d’euros[3], brandies en pleine ville pour des braquages qui rapportent à peine plus… Ces armes provenant pour la plupart des stocks d’armement d’Europe de l’Est ont probablement déjà vécues quelques guerres africaines et balkaniques. Elles ont rencontré les trafics mafieux de drogue provenant d’Espagne et du Maghreb qui, elles, avaient le cash mais pas les armes. Cette complémentarité a opéré et se diffuse  aujourd’hui dans certaines banlieues de notre pays, nouvelles zones grises à la fois socio-économiques, mais aussi parfois de nature politique.

La réponse des autorités n’a pas tardé puisque, très médiatiquement, les policiers de la Brigade Anti-Criminalité (BAC) de Marseille se sont vus dotés de fusils à pompes. La réponse par la force à la force a un effet rassurant à très court terme, mais ses limites sont très vite atteintes et elle peut même, dans certaines circonstances, crée un effet d’attisement des conflits. La simplicité – on pourrait dire la linéarité -  de la réponse politique face à ces problèmes de violences reste toutefois inadaptée, car ne prenant pas en compte les nouveaux déterminants (sociologiques, économiques, culturels, et politiques) en jeu.

Militarisation du fait divers banal, banalisation du fait militaire

Ces zones périphériques de nos centres urbains semblent enrobées d’un brouillard, d’une brume, qui rend leur compréhension comme leur effraction, toujours plus difficiles. Les perceptions y valent toutes les réalités. Si dans ces segments urbains, la militarisation de la réponse policière parait nécessaire aux politiques, c’est qu’ils les perçoivent comme des « zones de conflits », ou tout au moins des zones grises. Zones grises et idées noires.

La récurrence des braquages à la kalachnikov et la réponse politico-policière prédominante illustrent deux phénomènes préoccupants. En effet, la militarisation du fait divers banal fait désormais écho à la banalisation du fait militaire. Considéré un braquage comme un acte de guerre est-il réellement approprié ? La réponse politico-policière actuelle questionne d’autant plus qu’elle combine une réduction des effectifs de fonctionnaires de police – rendant de facto la sécurité privée toujours plus forte – et une course à l’armement entre « flics » et «  voyous » dont on connait, par expérience, le cercle vicieux qui en résulte. Le rôle de la BAC dans les banlieues a d’ailleurs été récemment étudié par Didier Fassin[4] , qui conclut qu’elle se comporterait plus comme un élément d’alimentation des violences, et non de régulation ou d’extinction de celles-ci. Dans une perspective sociologique, on pourrait même avancer que ces méthodes policières permettent une justification réciproque des « flics » et des « voyous » dans leurs rôles et fonctions respectives.

Définition et compréhension des zones grises

Les processus de mondialisation / globalisation qui dominent notre époque se sont traduits par une progressive altération des frontières, symboliques et réelles, que les populations et le corps social avaient construites. Il n’existe plus de problématiques strictement locales ou strictement globales, mais un « glocal » qui a bousculé et brouillé les lignes, tout en soulignant l’interdépendance qui en résultait. Précarité, chômage, stigmatisation sociale (le phénomène des castes sociales, bien que non affiché, est aussi une réalité dans nos pays occidentaux), difficultés d’accès aux soins et au logement, trafics et criminalité transversale (prostitution, drogues, armes,…) voire transnationale. Que ce soit à la Courneuve, dans les ghettos new-yorkais, ou dans les bidonvilles de Calcutta, les ingrédients sont les mêmes, seuls varient leur proportion et leur déclinaison locale. Cela en fait-il nécessairement des zones grises ?

Trois critères permettent de définir l’espace hybride et volatile que constitue une « zone grise » : une concurrence d’autorité, une dérégulation sociale, et une privatisation du territoire. A l’instar de certains espaces du Tchad, du Soudan, de l’Afghanistan, ou de la Somalie, les banlieues françaises sont également devenues des zones grises. La « concurrence d’autorité » avec les forces de l’ordre, mais aussi avec les autorités civiles, est indéniable et la conquête des nouveaux territoires par les uns alterne avec la reconquête des territoires perdus par les autres. Ces zones grises françaises constituent avant tout des zones de « pathologies sociales »[5], où la construction des identités n’est plus en phase avec celle de la société, pouvant même aller jusqu’à un certain séparatisme entre gouvernement et gouvernés. Cette dérégulation sociale est complétée par une privatisation du territoire, où les bandes segmentent et partagent leurs aires d’influence et de contrôle. Mais cette privatisation du désordre fait aussi écho à une privatisation progressive de l’ordre, ce qui n’a rien de rassurant non plus. Zones grises et idées noires.

Banlieues : conflit social ou conflit armé ?

Dans ce monde liquide où l’on s’aperçoit qu’appliquer de la violence sur ces îlots de violence ne fait que les déplacer et les renforcer, il faut « changer de logiciel » et se départir des réponses politiques à courte-vue…et électoralistes. La militarisation, sémantique et opérationnelle, de la réponse politique actuelle semble d’emblée vouée à l’échec. Pensée comme une stratégie de pacification sur une zone de conflits, elle ne répond pas à la bonne question, et aucun conflit de société n’a jamais été réglé avec des armes. Traiter la question des trafics et des incivilités demande une réponse de police, et pas de milice. Traiter aussi la question sociale des banlieues, celle de la stigmatisation à l’embauche et d’un chômage surdéterminé, celle d’un accès aux soins rendu plus difficile par l’insécurité que constatent les services de secours d’urgence mais aussi par des barrières financières ou linguistiques. Les zones grises que sont devenues certaines banlieues françaises ne sont pas une fatalité ni une facilité. Elles sont le produit glocal de la mondialisation et des fractures engendrées. Elles sont un construit social et historique qu’il serait vain d’oublier. Elles sont un défi politique et sociétal car leur persistance en l’état pourrait déboucher sur des situations encore plus violentes. L’expérience des « Etats faillis » (les « failed states ») nous apprend que ces zones grises, présentes et disséminées en leur sein, ont été très souvent le prélude à des situations de conflits ouverts (la plupart du temps « intra-étatiques »). Prévenir ces évolutions aurait été probablement plus simple que de gérer après coup la résolution d’un conflit.

Quel rapport avec l’humanitaire, me direz-vous ? Tout, bien évidemment. Lorsqu’ils se rendent sur des terrains de conflits, les humanitaires évoluent la plupart du temps dans des zones grises, ou au sein d’Etats faillis, et leur insécurité y est d’ailleurs maximale. Ils sont confrontés, dans leur pratique, à la précarité socio-économique, aux difficultés d’accès aux soins et au logement, mais aussi aux trafics mafieux locaux, avec certaines ramifications transnationales, et aux forces de coercition (police, militaires), publiques comme privées. Les conflits identitaires ethnico-raciaux (très souvent instrumentalisés par différents protagonistes) comme les conflits de territoires (que ce soit pour l’accaparement d’une ressource naturelle ou pour sa situation stratégique) font également partie des éléments auxquels les humanitaires ont à faire face et qu’ils doivent décrypter.

 

Conclusion

La compréhension de ces zones grises, ici et là bas, de leurs acteurs et des dynamiques en cours, est une nécessité citoyenne. Elle concerne les humanitaires, émanations légitimes de la société civile, mais aussi chacun d’entre nous. Des solutions sont possibles, encore faut-il y mettre des moyens mais surtout une réelle volonté politique. Les associations et les municipalités s’investissent énormément dans la restauration des liens sociaux et dans la médiation des conflits locaux. Malgré cela, une perte de confiance s’est instaurée dans la parole et les actions des pouvoirs publics, faute de cohérence et d’occasions perdues. Les trafics y sont pourtant une réalité, tout comme la discrimination socioéconomique qui altère le quotidien de leurs habitants. Pas d’angélisme naïf, encore moins de diabolisation « karchérisée ». Juste la réalité, la réalité juste. La pire des hypothèses, qui dans certains endroits commence à pointer, serait que ces zones grises de nature essentiellement socioéconomique se transforment en zones grises politico-culturelles. La béance sociopolitique ouverte serait très difficile à refermer et pourrait constituer le terreau pour des conflits plus ouverts et plus violents. Dans le conflit social de nos banlieues se dessinent des conflits armés. Zones grises et idées noires.


[3] De 500 à 1500 euros

[4] D. Fassin « La force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers », Ed Seuil, Paris, 2011

[5] G. Minassian « Zones grises : quand les Etats perdent le contrôle », Ed Autrement, Paris, 2011

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Min Suryia (De Syrie)

Posté par Jérôme Larché le 6 décembre 2011

Dans un récent article du Monde du 24 novembre 2011, Rony Brauman et Bernard-Henri Lévy se sont violemment affrontés (joute verbale, s’entend) concernant le caractère  « juste » de la guerre menée en Libye par la coalition occidentale et qui a permis avec l’aide des insurgés libyens, la chute du régime du colonel Kadhafi. La virulence des postures réciproques donnait presqu’à penser qu’on ne parlait pas du même pays ! Cette controverse intellectuelle est peut-être l’occasion d’en tirer des leçons, pour s’interroger avec plus de finesse sur la situation en Syrie. 

Rony Brauman-Bernard-Henri Lévy, un dialogue de sourds  La population civile libyenne, qui a à la fois souffert des mesures de répression mises en place par le régime Kadhafi mais aussi des conséquences inévitables d’une guerre civile urbaine, n’apprécierait peut-être pas d’être ainsi mise au centre d’un débat essentiellement idéologique. Comme le Darfour hier, et peut-être demain la Syrie, la Libye n’était  plus, dans ce face-à-face Brauman-Levy,  l’objet principal d’intérêt mais le prétexte à la déclinaison idéologique de chacun. L’un cherche à convaincre par la raison, et l’autre à persuader par les sentiments et la morale.   Est-il si difficile d’affirmer son empathie et sa préoccupation pour les populations civiles, tout en réaffirmant la complexité d’une crise politico-militaire, tant dans ses origines historiques que dans la société dans laquelle elle se construit ? Il est probablement aussi déraisonnable de justifier une guerre pour des raisons humanitaires que de vouloir expliquer une crise politique par ses seules conséquences humanitaires… Primo Lévi a écrit dans Les Naufragés et les Rescapés qu’ « Il faut donc nous méfier de ceux qui cherchent à nous convaincre par d’autres voix que celle de la raison ». Je crois qu’il faut l’écouter, comme il faut d’abord écouter les peuples dont on se prétend le porte-parole, la plupart du temps de façon illégitime. 

La parole d’un écrivain syrien  Comme l’affirmait récemment dans Grotius International, l’écrivain syrien  Khaled Khalifa, la société syrienne est dans l’envie réelle dune (r)évolution démocratique, face à 40 ans d’un régime qui n’a pas ou peu bougé, si ce n’est le prénom de son président. Les réactions violentes des autorités, qui ont provoqué la mort de plusieurs milliers de manifestants, témoignent bien sûr de la peur face à ce changement cataclysmique qui s’annonce, et n’ont pas entamé la détermination d’une grande partie du peuple syrien à descendre dans la rue. S’agit-il réellement d’un « paradigme syrien », comme l’affirme Rony Brauman, « fait d’une mobilisation populaire large et d’un refus admirable de céder à la tentation des armes et à la spirale de la violence » ? Rien n’est moins sûr même si, pour l’instant, c’est actuellement le cas. 

Quelle(s) issue(s) possible(s) à la crise syrienne ? Sur un plan plus géopolitique, la Syrie est connectée à de nombreux pays (Irak, Liban, Turquie, Israël, Jordanie) dont certains sont encore très fragilisés, et pour lesquels une déstabilisation supplémentaire du Bilad-El-Cham[1]  aurait des conséquences difficiles à évaluer aujourd’hui. De plus, le coût financier et politique d’une nouvelle guerre menée par une coalition occidentale (voire élargie à un certain nombre de pays appartenant à la Ligue arabe) ne paraît plus possible à justifier vis-à-vis  d’une opinion publique, touchée de plein fouet par la crise de la dette et ses effets, notamment en Europe et aux Etats-Unis. Reste donc la voie diplomatique à emprunter, pour infléchir – par la négociation et des sanctions ciblées – la posture a priori inflexible du gouvernement syrien. Cette stratégie du « containment » risque d’être longue, sinueuse, de demander du temps, au risque que les rues de Homs ou de Damas soient encore le théâtre de combats asymétriques et sanglants entre manifestants et forces de l’ordre. Les sanctions économiques sévères à l’égard de la Syrie et les restrictions de circulation pour les dirigeants syriens, envisagées très récemment par la Ligue arabe, confirment que la technique de l’asphyxie progressive du régime a été choisie à celle de la démonstration de force internationale. 

De la légitimité de la parole Une lecture médiatique de la crise syrienne se résumant à un décompte des morts et à une indignation –humainement justifiée – sans décryptage pédagogique approfondi des déterminants réels de cette crise politique, dans l’une des régions les plus tendues au monde, ne permettra pas d’y poser un diagnostic correct, et encore moins d’en déduire les solutions appropriées.  J’aimerais, comme nous l’avons déjà fait dans Grotius International, que les syriens puissent s’exprimer pleinement dans nos médias. Qu’ils soient avocats, médecins, professeurs de sciences politiques, ou de simples citoyens, leur parole compte car ils connaissent leur pays, dans toute sa beauté et ses ellipses. Par sa légitimité, cette parole peut nous interpeller et peut-être nous indiquer comment agir. Mais cette parole, nous ne pouvons pas nous l’accaparer. Elle doit venir de Syrie. Min Suryia 



[1] Étymologiquement, le terme signifie « terre de la main gauche », http://fr.wikipedia.org/wiki/Bilad_el-Cham

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Corruption in the NGO world: what it is and how to tackle it

Posté par Jérôme Larché le 19 novembre 2011

Article published by the Humanitarian Policy Network at ODI

Corruption is a sensitive issue in the NGO world. Humanitarian actors need to understand what corruption is, recognise the forms it can take in humanitarian response, determine its true scale and better understand the conditions which lead to it. They also need to identify what mechanisms need to be put in place or strengthened to guard against corruption, even in  the most difficult contexts. Mitigating against corruption is necessary if NGOs are to achieve both operational efficiency and accountability to their stakeholders. However, it is also important to recognise that adopting a proactive and transparent approach to dealing with corruption may involve short-term risks to an NGO’s reputation.
 

What is corruption?

Transparency International (TI) defines corruption as ‘the abuse of power or position for private gain’.[1] This covers ‘active corruption’, such as bribery, and ‘passive corruption’, or allowing oneself to be bribed, as well as misappropriation. The exact scale of the problem in the humanitarian aid sector is by its nature very difficult to determine, but is assumed to be at much lower levels than corruption in the private commercial sector.

Another model of corruption takes into account the sources from which these risks emanate.[2] ‘Contextual’ corruption is linked to the environment surrounding the intervention (corrupt regimes, governments, police forces). ‘Systemic’ corruption refers to the humanitarian system, with its multiple, interacting and interdependent actors. ‘Intra-organisational’ corruption is linked to the constraints inherent within each NGO (human resources, active prevention strategies against corruption risks, verification procedures). This more operational model can help in prioritising and identifying NGOs’ scope of action in light of these risks. Thus, while NGOs have little hope of eradicating contextual corruption, they can and should take steps to prevent or address corruption within their own organisations.

A number of factors which can lead to corruption in humanitarian operations have also been identified.[3] These include lack of planning (or even the impossibility of planning), the number of humanitarian actors present and the financial resources at stake. The way in which the international humanitarian system has developed in recent years, including the exponential growth in the number of NGOs and the development of the humanitarian ‘industry’, has also been a contributing factor. Finally, we should not forget that corruption exists in developed countries, as well as developing ones.

Corruption and humanitarian aid: new dilemmas?

The number of NGOs has grown exponentially over the last 20 years, as has the scale of resources available. In 2010, it was estimated that humanitarian spending reached just shy of $17 billion.[4] Some NGOs have become transnational, with very large budgets. One American NGO, World Vision International, has a budget topping $2.6bn.

NGOs are often reluctant to talk about corruption for fear that it will lead to bad publicity and, consequently, a loss of funding. Working across borders to reach people in need can also give rise to allegations of corruption. The degree of confidentiality necessary to negotiate with those who control access can sometimes make transparency difficult to achieve. Moving clandestinely across borders to access affected populations, as NGOs have done over the years in many conflict situations, can also raise questions about the legitimacy and legality of such action. During the Afghan war in the 1980s, for instance, the Soviet-allied government in Kabul did not want humanitarian actors in Afghanistan, particularly in areas controlled by resistance factions. In this context, humanitarian NGOs had no choice but to cross the Pakistan–Afghanistan border illegally (without permission), through Peshawar and the North West Frontier Province. When humanitarian personnel were captured and held hostage by Soviet or Afghan forces, NGOs argued that the illegality of their actions did not decrease their legitimacy.

Humanitarian organisations cannot ignore the possible consequences of paying bribes or illegal taxes, especially in armed conflicts. Choosing to pay an illegal tax or bribe (in cash or in kind) when confronted by armed guards at a checkpoint may enable the organisation to access people in need, but can be misinterpreted as corruption. Choosing not to pay can mean that humanitarian needs go unmet and that lives may be lost or the risk of harm increased for NGO staff.

NGOs must widen the scope of risk assessment to consider whether their programmes are vulnerable to corruption, such as theft or misappropriation of funds or in-kind goods by warring parties, real or perceived inequities in the distribution of aid and sexual abuse and exploitation of beneficiaries by agency or partner staff. While every situation is different, in all cases NGOs have to balance their commitment to humanitarian principles with the need to control the risk of corruption so as to be truly accountable to their beneficiaries and donors. They should also be transparent with stakeholders about these challenges, and how they may affect decisions about whether or not to continue their work.


Still a taboo?

Some NGOs, particularly in Nordic countries, have chosen to publicise the results of corruption cases as well as the anti-corruption policies that they have implemented. For example, DanChurchAid (DCA) has a website page detailing corruption cases within the organisation and how they were dealt with.[5] Despite the financial crisis that began in 2008, DCA increased its 2009 budget to 498 million DKK (about $123m), a third of which came from private donors (the same proportion as in 2008). Being transparent about corruption does not appear to have negatively affected donor perceptions of DCA. Nonetheless, many NGOs believe that reporting cases of corruption is a major risk with potentially irreversible consequences for humanitarian organisations and their activities. They fear that such cases can undermine their credibility and reputation (particularly with the media), as well as discouraging public and private donations. In France, the Prometheus Foundation, a group of the largest French private companies, including oil, health insurance and pharmaceutical firms, has issued an ‘NGO Transparency Barometer’. The methodology, based only on available public data from NGOs’ websites, has been openly criticised by Coordination Sud, the French NGO forum.[6]

To open up the debate on corruption and to promote preventive measures, Médecins du Monde (MDM) led a study in 2008 which aimed to interview the 17 largest French NGOs regarding their perceptions of corruption, their approaches to field work and appraising and managing risks, and the procedures they had in place to minimise and prevent such risks.[7] Surprisingly, 11 of the 17 NGOs contacted refused to participate in this (strictly confidential) study. Among NGOs that agreed to take part, most recognised that cases of corruption were part of the significant operational challenges around humanitarian aid. The study confirmed what TI had already demonstrated: that humanitarian operations are most vulnerable to corruption in the procurement, transport and distribution of medicines, food, building materials and other consumables, particularly in large, rapid-onset emergencies.[8]

It is also important to remember that most emergency situations occur in countries where corruption is already widespread. The great majority of agency staff questioned in the 2008 study believed that corruption was primarily contextual in origin. Over half had witnessed incidents of corruption, been offered bribes or asked to pay them or had been invited to participate in corrupt activities.

NGOs need to ensure that they are well-informed about the nature and level of corruption in the countries in which they operate. This can be done by using, among other sources, Organisation for Economic Cooperation and Development (OECD) and TI reports on corruption levels. Although NGOs are unlikely to be able to address the root causes of ‘contextual’ corruption at a country level, individually or directly, by working with other NGOs and civil society it may be possible to mitigate the impact on humanitarian operations and local governance. In Bangladesh, for instance, 66.7% of households experienced some form of corruption when trying to access public services. Forty-eight percent of those interviewed encountered corruption in the health service, primarily bribery and nepotism. The most obvious examples were doctors charging for prescriptions and referring patients to their private clinics, and patients having to pay extra fees for tests in government hospitals. Community action at field level resulted in the creation of Committees of Concerned Citizens (CCCs), which acted as watchdogs on local governance and attitudes in both the education and health sectors. This led to dramatic improvements in the quality of care, and significantly reduced bribery, nepotism and negligence.[10] 

Accountability initiatives

At the international level, TI has just finalised a practical guide to identifying the weak links in the humanitarian response system in order to improve awareness and as far as possible prevent corrupt practices.[11] The guide also devotes significant attention to how to monitor and evaluate anti-corruption measures. Several NGOs, notably from English-speaking countries, participated in the development of this document, which is more technical than political.

In 1997, the Ethics and Transparency Committee of Coordination Sud drafted a charter of good practice.[12] Most large French NGOs are members of the Comité de la Charte, an independent organisation whose aim is to promote financial transparency. NGOs belonging to the committee are required to have their activities (financial and operational) audited each year by a certified auditor. NGO programmes and accounts are also subject to various external audits (several per year) commissioned by donors including EUROPAID and ECHO, as well as by the Cour des Comptes (the government audit office). In addition, most French NGOs have established internal control mechanisms which enable information from the field to be verified and cross-checked.

Conclusion

One of the lessons of the MDM study, which has also been confirmed by TI, is that it is extremely important for field teams to have appropriate and clearly defined intervention strategies, good knowledge of the field context and training on how to identify and reduce the risks of corruption, particularly operational risk factors associated with the procurement, transport, storage and distribution of relief goods.

As a complex global phenomenon with significant local consequences, corruption is a critical aspect of humanitarian thinking and action. Good governance and transparency are at the heart of NGO legitimacy. NGOs must work with Transparency International, the OECD and other institutional partners and private donors in order to fight corruption effectively. Strengthening community involvement in the implementation and evaluation of humanitarian (and development) programmes improves the ‘acceptance’ of NGOs by the beneficiary population and helps to mitigate against corruption and promote better local governance. We need an open debate on the risks of corruption and how to address them, without undermining donor funding to and beneficiary confidence in NGOs. As well as strictly operational considerations, corruption constitutes an important ethical and political challenge for humanitarian NGOs.

Jérôme Larché is a medical doctor, Associate Researcher at the Fondation pour la Recherche Stratégique and Delegate Director of Grotius International. He is a former board member of Médecins du Monde-France.


[1] Transparency International, Global Corruption Report, 2006.[2] Nicholas Stockton, Preventing Corruption in Humanitarian Relief Response, ADB/OECD Anti-Corruption Initiative for Asia and the Pacific, September 2005, http://www.oecd.org/dataoecd/63/49/35592702.pdf.[3] Daniel Maxwell et al., Preventing Corruption in Humanitarian Assistance: Final Research Report, Feinstein International Center, Humanitarian Policy Group and TI, 2008.[4] Development Initiatives, GHA Report 2011, http://www.globalhumanitarianassistance.org.

[5] See http://www.danchurchaid.org/about-us/quality-assurance/anti-corruption/cases.

[6] See http://www.promethee.fr/main.php.

[7] MDM in partnership with Sciences-Po Paris, Analyse de la corruption dans le secteur de l’aide humanitaire et perspectives, 2008. The 17 NGOs approached account for more than 80% of French humanitarian aid.

[8] See Preventing Corruption in Humanitarian Assistance.

[9] Michael Sheridan, ‘Massive Fraud Hits Tsunami Aid’, Times Online, http://www.timesonline.co.uk/tol/news/world/article706115.ece.

[10] C. Knox, ‘Dealing with Sectoral Corruption in Bangladesh: Developing Citizen Involvement’, Public Administration and Development, 29, 2009.

[11] TI, Preventing Corruption in Humanitarian Operations, 2010.

[12] See http://www.coordinationsud.org/wp-content/uploads/csud_charte.pdf.

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La santé : bien public, bien fragile…

Posté par Jérôme Larché le 1 novembre 2011

Edito de Grotius International – Novembre 2011 www.grotius.fr

Les conséquences politiques, économiques et sociales de la crise de la dette, comme les solutions préconisées vont vraisemblablement affecter l’intégrité des systèmes de santé en Europe et au delà. Effacement partiel de la dette, ajustement structurel avec réduction drastique des dépenses publiques et privatisation des services publics, rappellent les douloureux remèdes appliqués il y a quelques années au continent africain par le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale. Avec l’« efficacité thérapeutique » que l’on connait…

La santé, comme l’éducation, fait pourtant partie des piliers sur lesquels se construit une société, sur laquelle s’est construite notre société. En Europe comme ailleurs, le combat pour une santé solidaire et égalitaire[1] devient plus que jamais une nécessité, mais est-ce réellement l’objet d’initiatives comme le Global Health[2] ? Vaste débat que nous initions aujourd’hui au sein de Grotius International. 

La débâcle du système de santé en Grèce 

Un article récent de la revue médicale The Lancet a rapporté les effets sanitaires  de la crise économico-sociale sans précédent qui frappe la Grèce. Contrairement au raisonnement linéaire qui voudrait que le recul de prise en charge sanitaire de la population grecque soit uniquement lié à l’incapacité financière de se soigner, ce sont d’autres facteurs, principalement d’ordre organisationnel et gestionnaire au sein du système de santé grec, qui expliquent l’actuel déficit sanitaire dont souffre aujourd’hui la population grecque. Les délais d’attente, les distances à parcourir pour trouver une structure de santé, les coupes massives des budgets hospitaliers (-40%), le manque de personnel et les pratiques de corruption pour bénéficier d’un soin, en sont les principales causes. Comme le montre cette étude, les populations vulnérables sont les plus touchées par la dégradation du système de santé grec, mais ce ne sont plus les seules. Les activités de soins de santé primaire réalisées par les équipes de Médecins du Monde Grèce ont ainsi augmenté de façon exponentielle entre 2007 et 2010. Ainsi, les exclus sanitaires ne se comptent plus seulement à la périphérie – populations immigrées, sans papiers, toxicomanes… – mais atteignent désormais le centre – c’est-à-dire les classes moyennes – rendant cette précarisation bien plus visible et, de facto, bien plus effrayante. 

La médecine humanitaire : « ici » ou « là bas » ? 

Pendant longtemps, la médecine humanitaire a été pensée et perçue comme une médecine exotique, parfois même tropicale, avec le relent non-dit d’un néocolonialisme souvent critiqué[3]. A l’inverse, la médecine pratiquée dans nos pays occidentaux, et particulièrement en France,  a toujours bénéficié d’une image d’excellence et de technicité, particulièrement dans le système public. Pourtant, inexorablement, ces frontières tendent à s’estomper car la médecine elle aussi subit les transformations imposées par les dérives de la mondialisation.  La médecine humanitaire se pratique aujourd’hui « ici et là bas », et peut-être demain plus « ici » que « là bas », comme en France où plus de 8 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté.  Ainsi, les activités de MDM auprès des populations Roms en France s’apparentent énormément, tant sur les besoins identifiés que sur les modalités logistiques à déployer, à celles utilisées dans les camps de déplacés et de réfugiés, en Côte d’Ivoire, en République Démocratique du Congo, ou en Haïti. Et pourtant, l’attitude des autorités dans les pays européens à l’égard de ces différentes populations en situation de précarité (voire de danger) est bien celle du « deux poids, deux mesures ». Penser que la distance abolit les problèmes témoigne d’une incapacité à appréhender  la réalité contemporaine, celle d’une interdépendance permanente, que n’arrêtent ni les expulsions par charters, ni les patrouilles coûteuses de FRONTEX, ni les discours politiques démagogiques et sécuritaires.  Parler des grands brûlés en Afghanistan et de la difficulté de leur prise en charge,  renvoie aussi aux expulsions d’Afghans dans un pays en guerre. Exiger de tous les médecins hospitaliers français le signalement à leurs autorités sanitaires des libyens qui viendraient à être hospitalisés[4] relève d’une critiquable stigmatisation fondée sur la nationalité et d’un certain cynisme politique, alors que les cendres de la guerre en Libye sont encore fumantes ! 

Quelles solutions possibles ? 

Le vœu affiché par certains d’une Sécurité Sociale mondiale est certes louable mais difficilement réalisable, et cela pour au moins deux raisons. Tout d’abord les difficultés économiques actuelles et l’idéologie entrepreneuriale sous-tendant les  solutions dégagées, entre autres, par les pays de l’Union Européenne, rendent cette option politique très peu réaliste (les promesses sont bien sûr gratuites…). Ensuite,  parce qu’il s’agirait de décliner verticalement un modèle social occidental, prenant ses racines dans notre pays à l’issue de la seconde guerre mondiale, mais dont l’exportation mondialisée et uniforme parait beaucoup plus incertaine. Le modèle de solidarité observable dans chaque pays est un « construit » qui se fonde sur une histoire et sur une sociologie donnée, mais surtout qui relève de la volonté politique et collective d’une nation à faire preuve de solidarité. Les périodes de crises financières sont malheureusement plus propices à la rétractation et à la stigmatisation des différences qu’à l’ouverture et au partage des fardeaux.  Pourtant, si cette idée généreuse d’un « accès aux soins pour tous » mérite d’être défendue aujourd’hui,  elle doit l’être d’abord à l’échelon local, à la hauteur de la vie réelle des gens, et non dans des instances macro-politiques comme le G20 qui n’iront pas au-delà des déclarations de bonnes intentions. Elle doit également être défendue avec le regard critique de ceux qui en bénéficieraient, et non avec le regard bienveillant du « distributeur de bonheur ». 

Inverser le regard et se repositionner à l’échelle locale sont essentiel pour changer véritablement la donne. Cela n’empêche pas, bien au contraire, de faire de la santé un enjeu de débat public et politique, ici et là bas, car la « la solidarité est une politique d’avenir »[5] 


[1] A. Grimaldi et al. « Manifeste pour une santé égalitaire et solidaire » Ed Odile Jacob, 2011 

[2] Concept globalisant, transdisciplinaire, à la jonction de la médecine, de la démographie, de l’économie politique, de l’épidémiologie, et de la sociologie.

[3] B. Hours «  L’idéologie humanitaire ou le spectacle de l’altérité perdue » Ed L’Harmattan, 1998 

[4] sous prétexte d’une présence médicale française à l’hôpital de Benghazi et de patients libyens transférés en France qui seraient porteurs de germes multi-résistants aux antibiotiques 

[5] A . Grimaldi et al. Ibidem 

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From the Somali crisis to the Financial crisis : a precarious start to the autumn…

Posté par Jérôme Larché le 18 septembre 2011

Grotius.fr will be from here on Grotius International, with a new logo and the new feature, “The Geopolitics of Humanitarian aid”. I had explained the reasons for these changes in a previous edition, this can still be found in the section “Why this website?” But let’s get back to two aspects of the oncoming season which could prove problematic for humanitarian NGOs .

These last two months we have seen the emergency in Northeast Africa overshadow other humanitarian news and we have quickly forgotten the situations in Darfur, Haiti, the Democratic Republic of the Congo (DRC) and in Afghanistan. The media is drawn like a moth towards the bright lights of rockets and human suffering, lit in Somalia, Kenya and Ethiopia. From this dire situation which has endured for some months now, with deep structural roots and worsened in the interim by the Somali Shebabs (using hunger as a weapon is as old as warfare itself), they have made a desperate and brutal crisis. It sprang from nothing but now calls for a mobilization of cathartic connotation.

Whilst some NGOs have decided to jump on the Media bandwagon by adopting this simplistic view (in order to raise money from the general public or indeed from financial backers), none have risked explaining the more complex lessons of this crisis. This fact does not detract from their actions in the field but more relegates them to the category of simple private group as opposed to that of independent humanitarian aid organization (a product of civil society). Home to what is now the biggest refugee camp in the world, Kenya as a country plays a pivotal role in this crisis, as much due to its relative stability as compared to other countries in this zone, as due to the “hub” (logistical, financial, in human resources) that it represents.

Nevertheless, in addition to the main considerations that each humanitarian actor should think upon before intervening in a refugee camp (notably reading the excellent book of Michael Agier# – The Dabaad Camp currently holds more than 400,000 Somali refugees) we must not forget that this can quickly turn to a destabilizing factor of internal politics, in a country still nursing its wounds from the violence which sprang up at the end of December 2007 after the presidential elections, resulting in almost 1500 deaths. In short, the relationship of media and humanitarians only bears meaning if each part understands and respects the transience of the other and does not try, in a useless and potentially harmful effort, to change this. Journalists may talk of crisis with humanitarian consequence; this is their right. That they may make an indiscriminate “echo-logic” selection between these crises; is most likely error.

The other event which has shaped this summer remains the financial crisis which has shaken stock markets and states alike, most notably in Europe. The European and American debt, added to the continuing speculation in financial markets, will hit the budgets of these states head-on in the years to come. In France alone, almost 10 billion euros will have to be saved and, even beyond governmental forecasts, how could one fail to see that the current spending on humanitarian aid will be affected by budget cuts? This financial crisis impacts also at European level, it is most likely that the restructuring of ECHO, more and more integrated into the European Union External Action Service (EEAS), will become more pronounced, and that the “consortium method” already used in Pakistan, in Afghanistan or in Indonesia, will be extended to all European funded territories.

A certain number of British NGOs have formed, with support of the Department For International Development (DFID) a “Consortium of British NGOs”, pre-identified and pre-approved by authorities, whose objective is to aid and accelerate the implementation of programs in responses to crisis, as for example during the floods in Cox Bazar in Bangladesh July of this year. For French NGOs as for other European NGOs (especially those of medium size) who will not have anticipated these changes, and of which the majority are financed by ECHO, there will not be too many alternatives. Either they can embrace the “mould” of the consortium, and undoubtedly become service providers and private groups; the discernable result of a liberal and globalised economic logic. Or they refuse to participate in these consortiums, at the same time giving up their important status, therefore exposing themselves to the risk, in the short or medium term, of merger or of disappearing completely.

This is most likely just the start of the reshuffling and redistribution of roles in the humanitarian field, but the financial crisis and the pressure upon governments to reduce their debts marks the beginning of a precarious next step for humanitarian NGOs. Especially for those which aspire to defend the principles of humanitarian aid within and ethical and operational framework, but who no longer have the means, having been unable to prepare real financial diversification.

About the author:
Jérôme Larché is a doctor, a teacher at the IEP, the Deputy Director of Grotius International and a registered researcher of the Fondation pour la Recherche Stratégique.

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Les conséquences éthiques du 11 septembre: la prise en charge médicale des prisonniers de Guantanamo

Posté par Jérôme Larché le 10 septembre 2011

Le 2 mai 2011, suite à un article publié par des médecins américains dans la revue Plos One, j’ai écrit un éditorial intitulé « Guantanamo: l’éthique médicale mise au pas ».

Il ne remet absolument pas en cause la terrible tragédie qui a frappé les Etats-Unis mais dresse un tableau inquiétant des dérives éthiques commises au nom de la lutte anti-terroriste. Au final, elles n’ont pas permis de faire cesser le terrorisme (dont le rôle est dévolu aux forces civiles et militaires anti-terroristes, et en aucun cas aux médecins) et ont brisé des tabous au nom de la Sécurité Nationale.

 C’est une réflexion sur l’éthique médicale que je soumets aux lecteurs, et non pas une leçon que je donne.

En cette période de commémoration des attentats du 11 septembre, l’enjeu éthique est devenu un enjeu politique, et déterminera le cadre à venir des moyens utilisables au nom de la lutte contre le terrorisme.

Jérôme Larché

Médecin, Directeur Délégué de Grotius International

Enseignant à l’IEP de Lille – Chercheur associé à la Fondation pour la Recherche Stratégique

Ancien membre du CA de Médecins du Monde

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