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Faut-il fermer le centre de rétention administrative de Mayotte?

Posté par Jérôme Larché le 26 avril 2010

Les collectifs Migrants Mayotte et Migrants Outre-Mer ont publié le 9 février 2010 le communiqué de presse suivant:

             « Par six saisines simultanées du Comité contre la torture des Nations Unies, du Commissaire aux Droits de l’Homme et du Comité européen pour la prévention de la torture du Conseil de l’Europe ainsi qu’au niveau national du Contrôleur général des lieux de pr ivation de liberté, de la Défenseure des enfants et, par voie indirecte, de la Commission nationale de déontologie de la sécurité, les collectifs Migrants Mayotte et Migrants Outre-mer (Mom) entendent obtenir :

* la fermeture d’un des pires bas-fonds ultramarins de la République, le centre de rétention de Pamandzi à Mayotte ;

* la fin d’un droit d’exception qui fabrique des « clandestins » en dépit des normes internationales et les prive notamment de tout accès à un recours effectif contre une mesure d’éloignement.

http://www.dailymotion.com/video/x7rdn9

         La commission nationale de déontologie de la sécurité avait déjà dénoncé, par un avis en date du 14 avril 2008, ce centre de rétention administrative (CRA) « indigne de la République ». Au mois de juillet 2008, le Comité des droits de l’homme de l’ONU avait exprimé son « inquiétude » sur « la situation des mineurs non accompagnés placés dans de tels centres de rétention » en Outre-mer. Le Commissaire aux Droits de l’homme du Conseil de l’Europe, après une visite en France en mai 2008, a appelé les autorités françaises « à ce que les droits de l’homme et la dignité humaine soient respectés dans l’ensemble des centres de rétention et que les conditions de vie offertes aux étrangers retenus à Mayotte soient immédiatement améliorées ».

Le 18 décembre, Contrôleur général des lieux privatifs de liberté estimait que « la situation du centre de rétention de Pamandzi est préoccupante » et qu’il dépêcherait dès que possible « sur place une mission pour procéder à une analyse approfondie de la situation et faire les recommandations qui s’imposent ».

          Ce CRA de Mayotte n’est cependant que la partie visible de l’iceberg des violations des droits du tiers de la population vivant Mayotte qualifié de « clandestin ». Cela commence par la « fabrique de sans-papiers » par le refus de titres de séjour censés être de plein droit ou par les obstacles rencontrés par des Français être reconnus comme tels. Cela se poursuit, par 16000 de ces « clandestins », soit un 10ème de la population, éloignés chaque année depuis 2006. Ces chiffres impressionnants ne sauraient être atteints sans des violations massives des droits de l’homme. Les faits sont est parfaitement connus depuis plusieurs années des autorités policières, judiciaires, ministérielles ainsi que des commissions parlementaires qui se sont rendues sur l’île. L’ensemble des contrôles exercés par ces autorités ont pourtant été défaillants et ont laissé perdurer cette situation.Les Collectifs Migrants Mayotte [1] et Migrants Outre-mer (Mom) [2] demandent à la France de prendre la mesure du caractère insupportable dans un État de droit de procédures d’exception conduisant à des violations systématiques des droits de l’Homme.« 

 

Concrètement, les contrôles quotidiens effectués sur le territoire de Mayotte ont permis l’interpellation depuis le début de l’année 2010 d’au moins 5000 personnes en situation irrégulière. Si le rythme reste identique, cela représenterait aux alentours de 20000 / an, et constituerait un nouveau record (?!).

Communiqué et texte de la saisine en ligne http://www.gisti.org/spip.php ?article1376

Notes

[1] Cimade Mayotte ; CCCP (Coordination pour la Concorde, la convivialité et la paix) ; Médecins du monde Mayotte ; Resfim (Réseau éducation sans frontières île de Mayotte) et Solidarités-Mayotte

[2] ADDE (avocats pour la défense des droits des étrangers) ; AIDES ; Anafé (association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers) ; CCFD (comité catholique contre la faim et pour le développement) ; Cimade (service œcuménique d’entraide) ; Collectif Haïti de France ; Comede (comité médical pour les exilés) ; Gisti (groupe d’information et de soutien des immigrés) ; Elena (les avocats pour le droit d’asile) ; Ligue des droits de l’homme ; Médecins du monde ; Secours Catholique / Caritas France

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Les ONG humanitaires: victimes et sentinelles des conflits armés

Posté par Jérôme Larché le 25 avril 2010

       La nature des conflits armés s’est profondément modifiée depuis la chute du Mur de Berlin et les attaques terroristes du 11 Septembre 2001. L’internalisation, l’urbanisation, l’instrumentalisation ethnico-religieuse, l’asymétrie et la privatisation (au moins partielle) de ces conflits se sont imposés. Cette nouvelle grille de lecture complexe et fragmentée tente d’être intégrée par les ONG humanitaires, pour lesquelles « humanité, impartialité, indépendance» restent des principes intangibles. Ce cadre éthique et opérationnel doit servir de repère au dilemme auquel nous sommes confrontés en permanence sur les terrains, qui nous fait naviguer en permanence entre une attitude pragmatique et le respect des principes de l’action humanitaire. 

hivernucleaire.jpgPar leur souplesse et leur flexibilité, les ONG peuvent se permettre d’initier des programmes innovants et originaux  dans des environnements instables, à l’instar des programmes de réductions des risques menés pour les toxicomanes en Serbie ou en Afghanistan. L’accès aux populations civiles est aujourd’hui essentiellement dicté par des contraintes de sécurité, aux facteurs multiples et enchevêtrés, et pour lesquelles il s’agit de développer des réponses locales et contextuelles, sans dogmatisme ou idées préconçues. L’enjeu de la sécurité est devenu pour les ONG bien plus qu’une simple composante opérationnelle. Nouveau paradigme de l’humanitaire pour les uns, il peut aussi devenir pour d’autres, alibi d’une intervention armée ou de corridors humanitaires. Néanmoins, les ONG ont aussi un devoir de responsabilité, aussi bien en termes d’efficience et de qualité des programmes, que de transparence dans la mise en œuvre de ceux-ci. 

Depuis la fin du siècle dernier, on peut s’interroger sur les nouvelles dynamiques des conflits qui secouent la planète. Dans ce contexte, le rôle des humanitaires semble devenu plus exigeant, plus complexe, et certainement plus dangereux qu’avant. L’accès à des territoires contigus et la captation de ressources naturelles telles l’eau, le bois, les terres de pâturages, voire le pétrole, sont devenus des enjeux majeurs. Parallèlement à ces causes « pragmatiques », une idéologisation ethnique et religieuse de la haine de l’autre a été orchestrée par différents protagonistes, aboutissant à des massacres de voisinage, à une fragmentation de sociétés déjà fragilisées et à une altération durable de leurs capacités endogènes de reconstruction. La responsabilité de sécurité incombe à chaque ONG et impose plus que jamais une lecture pertinente des déterminants en présence.  Afin de comprendre et de quantifier le phénomène d’insécurité, plusieurs études ont déjà été menées. Une étude réalisée en 2000, et fondée sur l’analyse de 382 décès de travailleurs humanitaires survenus entre 1985 et 1998, a montré que les actes de violence intentionnelle seraient à l’origine de 68% des décès[1]. Il s’agit plutôt d’hommes (90%), souvent expérimentés (âge moyen légèrement inférieur à 40 ans), dont le décès survient, pour un tiers des cas, dans les trois premiers mois de la mission. L’assassinat délibéré de plusieurs travailleurs humanitaires, que ce soit en République Démocratique du Congo, au Rwanda, en Tchétchénie ou en Irak, révèle à quel point l’emblème des ONG ou des organismes internationaux humanitaires n’est plus protecteur, mais peut constituer une cible. Une cible facile : une « soft target ». Une étude plus récente[2] indique que 83 acteurs humanitaires ont perdu la vie en 2006, soit trois fois le nombre de soldats tués en mission de maintien de la paix pour les Nations Unies.  Le même rapport conclue que « les organisations humanitaires ont largement échoué à considérer l’éthique de transférer le risque vers des personnels ou des locaux ou des ONG locales ». En effet, les personnels nationaux représentent 80% des victimes des incidents de sécurité qui touchent les acteurs humanitaires. De plus, la prise en compte systématique du personnel local est loin d’être systématique dans les plans d’évacuation ou les formations à la sécurité. Cette situation est d’autant plus paradoxale que ce sont justement ces personnes qui seront les plus exposées à d’éventuelles représailles ou mesures de rétorsion après le départ des équipes expatriées. Il s’agit donc d’un véritable devoir de responsabilité auquel doivent faire face les ONG internationales, notamment sur les terrains de conflit. La dernière étude réalisée en 2009 montre clairement la relation entre conditions de sécurité et accès aux populations. 

Il parait important de décrypter la signification du mot « sécurité », qui n’est pas la même selon les divers acteurs, et qui conditionne grandement la réponse faite. Avant tout, la sécurité ne doit pas être uniquement considérée sur son mode opérationnel, mais également comme d’un sujet politique qui vient questionner l’action humanitaire sur son indépendance et sur la façon dont elle affirme son identité propre face aux autres acteurs. On peut schématiquement distinguer deux grilles de lecture,  l’une formatée et très procédurale, l’autre plus souple et moins normative. La première option, adoptée notamment par les agences onusiennes et des ONG anglo-saxonnes, privilégie l’usage de la dissuasion avec ses aspects militaires, comme par exemple les escortes armées, et logistiques comme l’utilisation de matériel perfectionné de télécommunication. Leur stratégie primordiale consiste en l’établissement de procédures formelles et strictes de sécurité. D’autres ONG, à l’instar de Médecins du Monde, essayent toutefois d’adopter une autre approche, moins normative, qui consiste à analyser avec justesse, dans une dynamique de réseaux, la situation locale et les enjeux qui s’y rapportent, afin den avoir la meilleure compréhension possible, et de pouvoir pro-activement adapter programmes et comportements. Néanmoins, le respect de règles de sécurité adaptées à chaque contexte, associé à la formation correcte du personnel, constituent des exigences valables pour chaque ONG. Il parait donc important de ne pas s’enfermer dans une problématique de « sécurité sécuritaire » mais, au contraire, de décloisonner la sécurité en termes de perception, d’acceptation, de démarche inclusive des populations locales, de contextualisation dynamique et de grande flexibilité des programmes. Il faut que chaque ONG l’intègre pleinement à sa propre culture identitaire et privilégie la relation à l’autre.  Dans ce champ humanitaire devenu si complexe, l’enjeu de la sécurité est également celui de la survie d’un espace humanitaire indépendant, d’une action de proximité et d’une capacité conservée de témoignage. En bref, il s’agit de s’ouvrir au monde et non de se fermer. La situation en Irak, et notamment à Bagdad, où quasiment plus aucune ONG occidentale ne travaille, et où Margaret Hassan – de l’organisation CARE – a été kidnappé et a trouvé la mort en novembre 2004, malgré la présence à ses côtés de gardes armés, montre bien les limites du concept de sécurité sécuritaire, mais souligne aussi la nécessité d’un partage de l’information parmi les membres de la communauté humanitaire[3]. D’autres terrains, comme la Tchétchénie, paraissent un peu plus accessibles mais nécessitent des modalités opérationnelles innovantes comme le support à distance de programmes (« remote support »). Au Darfour, la nature disparate des actes de violences – associant banditisme, prédation et volonté délibérer d’instaurer la peur et d’empêcher la présence d’ONG internationales – cible les populations civiles et les travailleurs humanitaires, acteurs « non armés » de ce conflit. 

L’action humanitaire parait ainsi à la fois victime et sentinelle des conflits armés dans lesquels elle s’inscrit. Aujourd’hui plus qu’hier, l’accès aux populations vulnérables passe par la capacité des humanitaires à appréhender, comprendre, maîtriser leur environnement. Ce décryptage « intelligent » est également censé permettre de conserver les possibilités d’action et la liberté de témoigner que revendiquent les organisations humanitaires. 



[1] Sheik M. et al. British Medical Journal 2000 ; 321 : 161-168 

[2] Stoddard A. et al. Providing Aid in Insecure Environments: trends in policy and operations 2006. ODI-HPG

[3] Au moins deux tentatives de kidnapping avaient eu lieu sur d’autres expatriés dans le même secteur de la ville les jours précédents, mais l’information n’avait pas été diffusée.

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La nécessité de lutter contre les violences faites aux femmes

Posté par Jérôme Larché le 25 avril 2010

femmes223d87.jpg Depuis plusieurs années Médecins du Monde (MdM) met en œuvre, sur tous les continents, des actions de prévention et de réponse aux violences subies par les femmes. Ces interventions sont menées dans des contextes variés et concernent presque toutes les formes de violences perpétrées à l’encontre des femmes. Les équipes de MdM sont ainsi confrontées, dans la conduite de leurs activités, à des violences physiques, sexuelles, psychologiques, socio-économiques (accès aux soins) ou encore liées à des pratiques traditionnelles préjudiciables. Il peut s’agir de violences perpétrées à l’intérieur de la famille (domestiques), au sein du groupe social, ou encore commise au cours d’un conflit armé (les viols utilisés comme armes de guerre).  En réponse à ce large spectre des situations de violence, MdM met en œuvre plusieurs types d’actions et s’implique dans différents domaines d’intervention, destinés à répondre à la spécificité des besoins et de la prise en charge des femmes ayant été victimes de violences. Soigner est le premier mandat de Médecins du Monde. Cependant, pour répondre aux violences faites aux femmes, la prise en charge médicale est essentielle mais pas suffisante. Il faut savoir identifier, écouter la victime et la référer de manière appropriée afin de lui assurer un accès à un suivi psychologique, une assistance juridique et une aide sociale (réinsertion). C’est l’association de ces différentes interventions qui permet une véritable guérison et réhabilitation de la victime. Dans le contexte sensible des Violences Faites aux Femmes, l’action médicale peut également être une « porte d’entrée » permettant d’intervenir sur des questions de protections. MdM intervient aussi via des actions de prévention, de sensibilisation des communautés, de formation des professionnels (soignants et non-soignants) se trouvant sur le parcours de la victime, et de plaidoyer auprès des autorités. Au-delà des projets spécifiquement axés sur cette problématique (Guatemala, Algérie, Pakistan, Nicaragua, Moldavie, Haïti), Médecins du Monde intègre la prise en charge de femmes victimes de violences parmi les activités de programmes plus larges (Egypte, RDC, Niger, Pérou, Libéria).  En outre, MdM travaille aujourd’hui à renforcer la prise en compte des violences subies par les femmes dans l’ensemble de ses actions et plus particulièrement dans les projets de lutte contre le VIH/SIDA et de Santé Reproductive. Sur la plupart des terrains, Médecins du Monde travaille en appui et de concert avec des structures locales partenaires, institutionnelles ou issues de la société civile. C’est uniquement la collaboration de l’ensemble des acteurs et l’accès à des compétences variées qui offriront aux femmes ayant subie des violences la possibilité d’une reconstruction entière et pérenne. 

Considérant la multiplicité des contextes, la diversité des interventions et des partenaires, ainsi que l’ampleur du phénomène, MdM s’est engagé dans un développement plus structuré et un renforcement de ses actions touchant aux Violences Faites aux Femmes. Aujourd’hui, MdM met en œuvre une approche globale et pluridisciplinaire de la problématique des violences perpétrées contre les femmes et ce, à travers l’ensemble de ses programmes.

L’exposition « Femmes, après coup » est une installation photographique et sonore de Médecins du Monde pour dire les violences et témoigner des possibles reconstructions. Il s’agit de témoignages photo et audio de femmes victimes de violences recueillis par Lâm Duc Hiên, photographe, dans 7 des pays où MdM intervient : Guatemala, Haïti, Moldavie, Nicaragua, Pakistan, RDC (Goma et Kinshasa) et France. Catherine Hiegel de la Comédie Française prête sa voix à un audio guide, un récit dramaturgique qui accompagne le visiteur dans l’exposition, pour en savoir plus sur les violences, l’action de Médecins du Monde et nos demandes de plaidoyer. L’exposition est itinérante. Elle voyagera en France et en Europe dans les villes des délégations de Médecins du Monde. La question de présenter cette exposition sur les terrains est à l’étude actuellement. 

http://www.femmesaprescoup.com/

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Une ONG italienne accusée en Afghanistan

Posté par Jérôme Larché le 20 avril 2010

Le 10 avril dernier, des membres des forces de police et du renseignement ont investi l’hôpital dans lequel travaillent les membres de l’ONG italienne Emergency, à Lashkargard, la capitale de la province du Helmand. Trois italiens et six afghans de l’ONG otalienne, présente en Afghanistan depuis plusieurs années, et notamment dans cette région du Sud de l’Afghanistan ont été arrêtés et  inculpés  pour « terrorisme et assassinat, ainsi que de complot visant à tuer le gouverneur de la province, Golab Mangal. Ce dernier a notamment accusé le chef de mission d’Elmergency d’implication dans des détournements de fonds importants et de soutenir des activités terroristes, en lien avec les Talibans.

imageafgha.jpgLa gravité des accusations et la violation du droit international humanitaire lors de l’arrestation des travailleurs humanitaires a provoqué un choc dans la communauté humanitaire, notamment au sein d’ACBAR (l’association des principales ONG travaillant en Afghanistan) et de l’ONG Emergency qui rejette toutes les allégations, considérées « sans fondements ».  Les personnes arrêtées ont été transférées à Kaboul par la sécurité nationale afghane.Il est important de se rappeler que l’ONG  Emergency a travaillé dans les structures de santé des endroits les plus difficiles en Afghanistan, et particulièrement durant le règne des talibans en 2001. Finalement, le Directorat de la Sécurité Nationale a libéré le 18 avril 2010 les 3 italiens et 5 des 6 afghans initialement retenus, à la désapprobation du gouverneur de la province du Helmand. Travaillant dans des conditions difficiles sur le terrain tout en préservant neutralité et impartialité en termes d’accès aux soins, mais critiquant l’intervention militaire de la coalition, Emergency pourrait aussi payer le prix de paroles considérées comme dérangeantes…

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La « saine distance » entre humanitaires et militaires/politiques

Posté par Jérôme Larché le 19 avril 2010

La lecture des contextes dans lesquels évoluent les acteurs humanitaires européens s’est profondément modifiée ces dernières années, notamment avec l’augmentation des terrains d’urgences complexes et de catastrophes, qu’elles soient naturelles ou induites par l’homme. Ces acteurs sont confrontés de multiples façons aux militaires (et à leurs donneurs d’ordre politiques), que ces derniers appartiennent à des opérations de maintien ou d’imposition de la paix onusiens, à des forces armées étatiques – y compris européennes ‑, à des groupes armé s non-étatiques ou qu’ils travaillent pour des sociétés militaires privées (les SMP), dont plusieurs sont basées en Europe.

hummil.jpg Les relations civilo-militaires constituent donc aujourd’hui une problématique d’importance pour les ONG européennes, aussi bien en termes de positionnement politique que de gestion opérationnelle. Dans ce contexte volatile, les ONG ont pour l’instant plutôt manqué de cohérence et de lien auprès des différentes instances de l’Union européenne (UE), pour mener un travail de plaidoyer efficace contre les velléités humanitaires des militaires et des responsables politiques. Depuis 2003, le collectif d’ONG européennes VOICE[1] est pourtant présent sur cette problématique, et la mise en place, en 2007, du « VOICE Working Group on EU civil-military relations » a abouti récemment à un positionnement clarifié -politique et opérationnel – sur cette question.  


[1] VOICE regroupe 85 ONG européennes www.voice.org

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Réflexions sur la « néo-piraterie » somalienne

Posté par Jérôme Larché le 19 avril 2010

Fait historique richement documenté aux XVIIème et XVIIIème siècle, la piraterie maritime revient en force en ce début de XXIème siècle, notamment dans le Golfe d’Aden et en mer Rouge, mais aussi au large du Nigeria, de l’Inde, de l’Indonésie ou des Philippines. Les côtes somaliennes sont devenues aujourd’hui l’une des zones les plus dangereuses du monde, avec, selon les statistiques du Bureau Maritime International, une augmentation de 200% des navires attaqués en 2008[1], par rapport à 2007. Les modes opératoires utilisés sont également en train d’évoluer. En effet, l’agression « traditionnelle » consistant à monter à bord, à maîtriser l’équipage, et à dérober les biens de valeur, est en passe d’être supplantée par une forme beaucoup plus agressive, à l’aide de vedettes rapides remorquées jusqu’au large (parfois jusqu’à 600 milles des côtes) par des « bateaux mères », et s’emparant de l’équipage et de la cargaison. Ces nouveaux modus operandi sont contrôlés par les organisations du crime organisé, structurées par les clans et les familles, notamment au Puntland où neuf groupes distincts de pirates ont déjà été identifiés,  et qui ont déjà engrangé des dizaines de millions de dollars.

Dans le même temps, ces attaques ont des conséquences humanitaires directes pour les populations somaliennes et celles des pays limitrophes. En effet, le détournement dans le Golfe d’Aden, depuis 2005, des navires du Programme Alimentaire Mondial (PAM) des Nations Unies[2], équivaut à la quantité nécessaire pour nourrir plus d’un million de personnes. En plus de l’insécurité qu’elles génèrent, ces activités délictueuses affaiblissent le difficile processus de reconstruction politique en cours, tout comme les institutions somaliennes, incapables de lutter efficacement contre ces trafics.

Face à cette situation, de nombreux pays européens (Allemagne, Belgique, Espagne, France, Grèce, Pays-Bas, Royaume-Uni, Suède) et non européens (Chine, Etats-Unis, Inde, Japon, Russie) ont décidé d’envoyer des bâtiments militaires pour protéger leurs navires marchands, dont certains ont fait le choix de ne plus passer par le stratégico-économique Canal de Suez lors du trajet entre Rotterdam et Mumbai[3]. En décembre 2008, l’Union Européenne (UE) a lancé l’Opération navale « Atalante » pour lutter contre la piraterie maritime dans l’Océan Indien. Composée d’une flottille de 12 navires appuyée par 2 avions de patrouille, elle mobilise actuellement 6 pays dont la France. Toutefois, la « néo-piraterie » somalienne et les opérations contre-insurrectionnelles maritimes que de nombreux pays initient, cachent mal  la lutte tacite qui s’engage entre ces derniers pour contrôler les voies de communication allant du détroit de Babel Manded au détroit de Mallaca, artères du commerce mondial maritime[4].

Outre les risques d’augmentation du prix de baril de pétrole, ces attaques de piraterie maritime imposent la révision, ou en tout cas le réexamen, du cadre juridique du droit de la mer composée pour l’instant de deux textes, partiellement ratifiés par les pays concernés[5]. Les histoires médiatisées de pirates somaliens – risquant parfois la prison à vie car extradés vers des juridictions françaises, hollandaises, ou américaines – portent en elles le risque d’une justice occidentale de substitution perçue comme partiale, et aboutissant à une majoration de la perception négative somalienne à l’égard du monde occidental.

L’opération « Atalante » de l’UE, comme celles menées par l’OTAN, apparaissent donc comme des solutions symptomatiques ne répondant pas aux causes sous-jacentes expliquant l’apparition (ou plutôt la réapparition) de cette « néo-piraterie » du XXlème siècle. Ces causes sont nombreuses et complexes : pillage préalable des ressources de pêche locale par les compagnies occidentales en mer Rouge[6], poursuite du conflit en Somalie réalimenté et déstabilisé par l’incursion éthiopienne, désespoir économico-politique du peuple somalien, mainmise par des groupes locaux organisés et structurés (à la fois dans leur dimension mafieuse et clanique). 

Il parait ainsi difficile d’aborder ce phénomène de piraterie au large du golfe d’Aden sans  parler aussi des populations civiles somaliennes, de leurs difficultés d’accès aux soins ou à la nourriture, comme du conflit qui oppose le gouvernement fédéral de transition (TFG) aux mouvements insurgés Al Chabab (la jeunesse) et Hizbul islam (parti islamique).

On comprend mieux alors la nécessité d’une approche multidimensionnelle (sécuritaire peut-être mais surtout politique, économique, anthropo-sociologique et humanitaire) pour répondre à ce phénomène. Il ne doit toutefois pas s’agir d’une approche intégrée, qui sous-tendrait que l’objectif politique doit devenir « cohérent » et le même pour tous. La multiplicité des déterminants de cette « néo-piraterie » imposent probablement aussi une réponse complexe, où des objectifs potentiellement contradictoires peuvent co-exister et cohabiter. Il s’agit en tout cas d’un enjeu allant bien au-delà de l’Océan Indien, car il interroge aussi bien les limites des stratégies contre-insurrectionnelles des forces armées traditionnelles en situation asymétrique que la réelle volonté politique de leurs Etats à résoudre des situations, et non pas les contenir.



[1] 130 navires ont été attaqués en 2008, et 19 navires et 250 marins environ seraient aujourd’hui aux mains des pirates somaliens dans le Golfe d’Aden et l’Océan Indien.

[2] Les navires du PAM transportent plus de 90% de l’aide alimentaire à la Somalie.

[3] Ces navires choisissent de passer par le Cap de Bonne Espérance, ce qui rallonge leur route maritime de 3000 milles environ.

[4] « La piraterie maritime : un nouveau rapport de forces dans l’Océan Indien ? » T. Struye de Swielande. Université Catholique de Louvain. Février 2009

[5]  La Convention des Nations Unies de Montego Bay (Jamaïque) adoptée en 1982 par 138 Etats, et la Convention de Rome, signée en 1988 par 74 Etats.

[6] Entraînant une déperdition significative de revenus pour les pêcheurs somaliens.

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Echologie des médias: le tri sélectif de l’information

Posté par Jérôme Larché le 18 avril 2010

            Les relations entre médias, humanitaires, et politiques font l’objet depuis quelques années d’une attention renouvelée et soutenue. Les interactions entre ces différents acteurs ont été maintes fois mises en exergue, aussi bien dans leurs interactions positives que dans les  situations de confusion qu’elles peuvent  générer. L’ambigüité, et souvent la porosité, de ces rapports sont sources d’interrogation et parfois de critiques. D’autre part, la nature de ces rapports, notamment entre médias et humanitaires, a évolué de façon significative au cours de ces dernières années. En effet, la proximité des débuts – associant un militantisme partagé à un intérêt commun bien compris – a été progressivement remplacée par un regard plus critique, et surement plus objectif, des médias sur l’action humanitaire, entrainant de fait une distension (distorsion ?) progressive de cette relation privilégiée. Il parait toutefois impossible de disjoindre la réflexion sur médias et humanitaires, de celle concernant médias et politiques. En effet, il s’agit d’une sorte de relation triangulaire, à la fois globale mais aussi s’exerçant de façon bilatérale entre chacun des acteurs. Le centre de gravité de cet ensemble n’est pas figé mais la tendance de ces dernières années est un renforcement des relations médias-politiques et un affaiblissement du couple médias-humanitaires, avec simultanément une volonté d’appropriation de la terminologie humanitaire par les politiques, notamment pour la mise en place d’actions civilo-militaires ou de stratégies dites « militaro-humanitaires ». Assiste-t-on aujourd’hui, de la part de certains journalistes, à un « tri sélectif » de l’information qui jetterait les bases d’une nouvelle « échologie » médiatique? L’exemple du traitement médiatique actuel de la situation au Darfour apporte un éclairage instructif pour répondre à cette question. Depuis plusieurs années, la question du Darfour  occupe de façon plus ou moins prégnante l’espace médiatique. Conflit fragmenté de lecture difficile, les racines de cette  urgence complexe sont multiples et enchevêtrées. En effet, la toile de fond de l’ensemble des causalités de la crise au Darfour – remise en cause du partage de la terre, pourrissement de conflits intercommunautaires déjà anciens, sécheresse et raréfaction des ressources exacerbant la compétition entre cultivateurs et éleveurs et provoquant des mouvements migratoires déstabilisateurs, affaiblissement continu des structures traditionnelles de gestion des conflit, multiplication des armes et de l’insécurité – est avant tout celle du sous-développement endémique d’une région périphérique délaissée par le pouvoir central de Khartoum. Presque sept ans après le début du conflit, en février 2003, la situation au Darfour demeure tragique : 2,5 millions de personnes, sur 7 millions au total, ont été déplacées ; les victimes directes du conflit s’élèvent à 200 000, mais l’ensemble des décès supplémentaires imputables à la crise serait plus proche de 300 000. 250 000 darfouriens se sont réfugiés au Tchad et en Centrafrique. Ce sont au total plus de 4 millions de personnes dont l’existence a été affectée par ce conflit. L’enlisement de la crise semble lié tout autant à la multiplicité et la complexité de ses déterminants (politiques, sociologiques, économiques, et historiques) qu’à la méthode utilisée par la communauté internationale pour parvenir, le plus rapidement possible (trop rapidement ?), à la signature d’un accord de paix – celui d’Abuja en 2006 – difficilement acceptable en l’état par les mouvements rebelles. Aujourd’hui, dans un contexte pré-électoral tendu au Soudan, il semble que la communauté internationale reproduise les mêmes erreurs, imposant une diplomatie du « deadline » aux factions rebelles, tout en répondant à la demande politique de Khartoum d’avoir un accord de paix signé avant les élections présidentielles du mois d’avril. Personne ne peut nier la nécessité d’une dynamique en faveur d’un accord de paix pour le Darfour, mais celui-ci peut-il se faire à n’importe quel prix et quel rôle les médias doivent-ils jouer dans la couverture de ce processus ? Sont-ils là pour se faire les relais d’une stratégie politique institutionnelle ou ne doivent-ils pas aussi rapporter et analyser les informations crédibles qui contredisent les positions officielles ? Ces interrogations, qui interpellent ouvertement les médias dans leur indépendance et leur impartialité du traitement de l’information, me paraissent légitimes au vu du déséquilibre – aussi bien quantitatif que qualitatif – de la gestion des informations très récentes entre  les pourparlers de paix à Doha et la crise humanitaire qui frappe les habitants du Jebel Mara, au Darfour. En effet, le jour même où le président El-Béchir affirmait que « la guerre au Darfour est terminée » et où le président français Sarkozy se félicitait du cessez-le-feu signé à Doha entre le Mouvement pour la Justice et l’Egalité (JEM) et le gouvernement soudanais, les combats entre forces armées soudanaises aidées de milices pro-gouvernementales et forces rebelles de l’Armée de Libération du Soudan d’Abdul Wahid El Nour (SLA-AW)[1] dans la vallée de Deribat, provoquaient le déplacement massif de plus de 50 000 personnes. Dans un communiqué de presse explicite, l’ONG Médecins du Monde y décrit les conséquences humanitaires et notamment sanitaires de ce déplacement de populations, portant à au moins 100 000 le nombre de personnes déplacées internes (IDPs- internal displaced persons), y compris nos équipes médicales soudanaises,  dans cette zone montagneuse du Darfour. De façon surprenante, la confrontation journalistique entre la parole « officielle » des politiciens impliqués dans les négociations de Doha, et celle des humanitaires révélant la réalité du terrain prouvant que la paix au Darfour n’est pour l’instant rien d’autre qu’une formule de communicant, a été plutôt rare et plutôt le fait de médias non français. Il est ainsi surprenant de voir qu’aucun grand quotidien ou de média audiovisuel de notre pays ne se soit fait l’écho, de façon adaptée, de l’ampleur de la crise humanitaire qui frappe les populations du Jebel Mara, et ne remette en cause avec un minimum d’objectivité journalistique, la parole officielle du (ou des) pouvoir(s). Cet exemple précis pose la question plus générale des leviers et des réseaux qui permettent à une information donnée d’être diffusée et traitée avec l’attention nécessaire. Comme tout processus humain, il s’agit d’un processus complexe et non-linéaire où l’objectivité et la preuve ne sont pas forcément les arguments prédominants. Néanmoins, lorsque les variations de traitement de l’information prennent une forme aussi caricaturale, il est nécessaire d’y prêter attention afin de comprendre et d’en corriger les déterminants. Ce court article n’a pas pour prétention de répondre à toutes ces interrogations. Il a simplement pour but d’initier une réflexion apaisée mais nécessaire avec les journalistes sur la réalité du « tri sélectif » de l’information, sur les enjeux qui se profilent derrière cette nouvelle « échologie » médiatique, et sur l’impact de cette asymétrie dans les relations actuelles médias-politiques / médias-humanitaires. 


[1] Selon l’AFP

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