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De la crise somalienne à la crise financière : une rentrée périlleuse

Posté par Jérôme Larché le 31 août 2011

 Edito de Grotius International – Septembre 2011

par Jérome Larché, Directeur Délégué de Grotius International

Terminées les vacances ! Grotius.fr est désormais devenu Grotius International, « Géopolitiques de l’Humanitaire ». Dans un précédent édito, j’avais exposé les raisons de ces modifications, qu’il est possible de retrouver au niveau de la rubrique « Pourquoi ce site ? ». Mais revenons sur deux aspects de cette rentrée qui pourrait se révéler périlleuse pour les ONG humanitaires. 

Ces deux derniers mois ont vu l’urgence de la Corne de l’Afrique éclipser le reste de l’actualité humanitaire, oubliant facilement le Darfour, Haïti, la RDC, ou l’Afghanistan. Tels des papillons de nuit, les médias se sont précipités vers les lumières intenses des roquettes et des détresses humaines, allumées en Somalie, au Kenya, et en Ethiopie. D’une situation chronique perdurant depuis des mois, ayant de profondes racines structurelles et accentuée momentanément par les Shebab somaliens (l’instrumentalisation de la faim étant une tactique vieille comme l’art de la guerre), ils en ont fait une crise aigue, brutale, surgie d’ex-nihilo, méritant une mobilisation aux connotations cathartiques. Si certaines ONG ont fait le choix d’emboîter le pas aux médias sur cette posture simplificatrice pour récolter des fonds auprès du public ou des bailleurs, aucune n’a osé le pari de la pédagogie complexe, ce qui n’enlève rien à la valeur de leurs actions sur le terrain, mais les ramène un peu plus au simple rang d’opérateurs privés, et non d’organisations humanitaires indépendantes issue de la société civile. Abritant désormais le plus gros camp de réfugié au monde, le Kenya est devenu un pays pivot de cette crise, tant par sa relative stabilité comparé aux autres pays de la zone, que par le « hub » (logistique, financier, en ressources humaines) qu’il constitue. Toutefois, outre les réflexions de fond que chaque humanitaire devrait se poser avant d’aller intervenir dans un camp de déplacés/réfugiés – et notamment lire l’excellent bouquin de Michel Agier[1]-, le camp de Dabaad – qui accueille désormais plus de 400 000 réfugiés somaliens – peut devenir rapidement un facteur de déstabilisation politique interne, dans un pays qui cicatrise encore avec peine des violences survenues à la fin du mois de décembre 2007, après les élections présidentielles, et qui avaient fait plus de 1500 morts. En bref, l’interaction médias-humanitaires n’a de sens que si chacune des parties comprend et respecte la temporalité de l’autre et ne tente pas, dans un effort inutile et potentiellement dommageable, de la remplacer. Que les journalistes parlent des crises aux conséquences humanitaires, c’est leur droit. Que des journalises exercent sans discernement un tri « échologique » entre ces crises, c’est probablement une erreur.  L’autre évènement structurant de cet été restera la crise financière et bancaire qui secoue les bourses et les Etats, notamment en Europe. La dette des pays européens et des Etats-Unis, ajoutées à la poursuite de la spéculation sur les marchés financiers, vont impacter de plein fouet les budgets de ces Etats pour les années à venir. En France, près de 10 milliards vont devoir être économisés et, au-delà des annonces gouvernementales, comment ne pas croire que l’actuel financement des activités humanitaires ne sera pas touché par des coupes budgétaires ? La crise de la dette se jouant aussi à l’échelle européenne, il est fort probable que la mutation d’ECHO, de plus en plus intégré au Service d’Action Extérieure de l’UE, s’accentuera, et que la « méthode des consortiums », utilisée déjà au Pakistan, en Afghanistan ou en Indonésie, ne soit étendue à l’ensemble des terrains déjà financés par l’institution européenne.

Un certain nombre d’ONG britanniques ont crée, sous l’égide de DFID (le Département  chargé du Développement et de la Coopération Internationale) un « Consortium d’ONG britanniques », pré-identifiées et pré-qualifiées auprès des autorités, dont l’objectif est d’accélérer la mise en œuvre des programmes en cas de crises, comme lors des inondations de juillet dernier à Cox Bazar au Bangladesh. Pour les ONG françaises et les autres ONG européennes (notamment celles de taille moyenne) qui n’auront pas anticipé ces changements, et dont souvent la majorité de leurs actions à l’international est financée par ECHO, il n’y aura pas énormément d’alternatives. Soit elles intègrent le  « moule » des consortiums, et deviennent indubitablement des prestataires de services et des opérateurs privés, fruits très reconnaissables de la logique économique libérale et mondialisée. Soit elles renoncent à participer à ces consortiums, mais renoncent aussi à rester des acteurs importants, et donc s’exposent – à brève ou moyenne échéance – à disparaître ou à fusionner. 

La redistribution des cartes dans l’humanitaire ne fait probablement que débuter, mais la crise financière et les pressions que subissent les gouvernements pour diminuer leur dette, ont sonné le début d’une partie périlleuse pour les ONG humanitaires. Notamment pour celles qui veulent défendre les principes de l’action humanitaire dans un cadre éthique et opérationnel, mais n’en ont peut-être plus aujourd’hui les moyens, faute d’avoir su préparer une réelle diversification financière.  


[1] « Gérer les indésirables. Des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire» M. Agier, Ed Flammarion, 2008

Publié dans Reflexions et prospectives | Pas de Commentaires »

Guantanamo : l’éthique médicale mise au pas

Posté par Jérôme Larché le 2 mai 2011

Article paru sur www.grotius.fr

 

        Avec l’annonce de la mort de Ben Laden, tué la semaine dernière par les forces spéciales américaines au Pakistan, l’organisation Al Qaida a subi – en peu de temps[1] – un deuxième revers et la lutte anti-terroriste, a remporté indéniablement une victoire. Les moyens de cette lutte ont été à l’origine de nombreuses polémiques, la plus violente d’entre elles concernant les violations répétées aux droits de l’homme perpétrées dans la prison de Guantanamo. 

Parler d’éthique dans ce contexte est donc toujours délicat. Cela renvoie à des valeurs morales et des normes de comportement que l’on estime universelles, et que la réalité tend toujours à relativiser. L’éthique médicale n’échappe pas à cette règle. La diversité des situations et des cultures dans lesquels peuvent exercer les médecins serait-elle donc une explication – voire une justification – aux dérives avérées de certains confrères, face aux principes mêmes de l’éthique médicale ? 

Le récent article de Iacopino et al., intitulé « Neglect of Medical Evidence of Torture in Guantanamo Bay: A Case Series »[2] et qui a permis de documenter la passivité (voire la complicité) des autorités médicales militaires américaines face aux maltraitances physiques et psychologiques de prisonniers de la fameuse base de Gitmo[3] est, de ce point de vue, très éclairant. 

Les auteurs de cet article n’ont pas eu accès directement à tous les prisonniers concernés, mais ont pu consulter leurs dossiers médicaux et ceux de leurs avocats. Les conséquences sanitaires des violences physiques et psychologiques subies, sur une période moyenne de 7 ans (la plupart des prisonniers ayant été incarcérés en violation du droit international en 2002), n’ont jamais amené les médecins qui les ont pris en charge, à investiguer et faire cesser les causes de ces violences[4]. Au contraire, il semble même que ces « pauses » médicales aient été l’occasion de rassembler des informations très intimes et personnelles, afin de les utiliser à posteriori pour briser la résistance psychologique de ces « patients-prisonniers ». Ainsi, alors qu’aucun détenu n’était connu pour des problèmes psychologiques antérieurs, 90% d’entre eux souffrent actuellement d’un syndrome de stress post-traumatique, et les troubles psychiatriques rencontrés vont de la dépression à l’apparition de traits psychotiques. Pour preuve d’exemple, un médecin a expliqué à un patient sous antidépresseurs qu’il « devait se détendre quand les gardes devenaient plus agressifs » ! 

On voit donc que la fonction médicale est passée, du soin et du respect de l’intégrité de la personne,  à celle d’ « auxiliaire du renseignement » et de « support d’interrogatoire » pour des « terroristes » emprisonnés dans un univers carcéral extrajudiciaire et illégal, au regard du droit humanitaire international. 

Les questions posées sont donc les suivantes : le statut militaire des médecins de Guantanamo les exonère-t‘il d’une adhésion aux normes éthiques de leur profession et en quoi, ces normes, constituent-elles un socle légitime pour une profession qui compte presqu’autant de façons d’exercer que de praticiens eux-mêmes ? 

Même si cela parait futile, il est essentiel de rappeler que tous les médecins prêtent  serment, à l’issue de leurs études, sur un texte d’Hippocrate et que celui-ci pose un cadre inaltérable : celui de la relation privilégiée entre un patient et son médecin, dans lequel celui-ci s’engage (au moins) à ne pas nuire. La Déclaration de Genève[5] de l’Association Médicale Mondiale engage d’autre part les médecins en ces termes : « La santé de mon patient prévaudra contre toute autre considération » et le Code International d’Ethique Médicale déclare qu’ : « un médecin doit agir dans le meilleur intérêt du patient lorsqu’il le soigne ». 

La « guerre globale contre le terrorisme » initiée par G.W. Bush, et dont la prison de Guantanamo reste l’un des plus tristes symboles, montre aujourd’hui, au-delà de ses effets contre-productifs sur le terrorisme djihadiste et de son caractère illégal, ses effets pervers sur les pratiques médicales employées dans cet endroit (et dans combien d’autres ?)[6]. Cette altération des principes et des pratiques, où la fin est censée justifiée tous les moyens, atteste que l’instrumentalisation de la santé à des fins politiques (la guerre étant, selon la formule clausewitzienne, le prolongement de la politique par d’autres moyens) porte en elle sa propre perversion. 

Il ne s’agit donc pas de juger tout un corps de métier (en l’occurrence, les médecins militaires) ou un pays (ici, les Etats-Unis d’Amérique), car l’Histoire montre bien que ce type de jours sombres n’a épargné que peu de nations. Il s’agit plutôt de peser les responsabilités d’un discours politique qui a justifié la mise en place d’un système où la médecine et ses acteurs ont dévié de leur rôle, pour devenir supplétifs d’actions en rupture complète avec l’éthique médicale. 

En France, la tentative d’imposer des tests ADN, les restrictions d’accès aux soins pour les étrangers en situation irrégulière, les propos stigmatisants sur les Roms et autres « étrangers » – même légaux -, l’assimilation d’un infraction administrative (être « sans-papiers ») à une infraction pénale sous-tendue par un discours permanent de « sécurisation » (comme diraient les sociologues) et concrétisée par la création de multiples centres de rétention, forment également le périmètre d’un nouveau système où certains acteurs médicaux jouent déjà un jeu collaboratif extrêmement dangereux. 

Les pratiques médicales dénoncées dans l’article de Iacopino et al. ne doivent pas nous rassurer et nous exonérer d’une vraie réflexion sur ces enjeux, où l’intérêt médical et l’intérêt d’Etat créent une confusion. En effet, Guantanamo n’est que l’image caricaturale d’autres lieux et d’autres politiques qui n’ont pas ses excès, mais qui en ont l’esprit. 

Les médecins et tous les acteurs de soin, de part leur serment et les codes qui régissent leur profession, doivent conserver une vigilance et une réactivité suffisantes pour ne pas tomber dans le piège d’une médecine instrumentalisée. Cela reviendrait à mettre en péril non seulement le cadre éthique, et de facto opérationnel, de leur engagement professionnel, mais aussi les liens d’humanité et de confiance qui lient tout médecin à ses patients. 



[1] La première défaite étant les révolutions citoyennes du monde arabe ! 

[2] http://www.plosmedicine.org/article/info%3Adoi%2F10.1371%2Fjournal.pmed.1001027 

[3] Surnom donné par les américains à la base de Guantanamo, sur l’île de Cuba. 

[4] Privation de sommeil, températures extrêmes, positions forcées dégradantes, tabassages, menaces avec des chiens, privations d’eau et/ou de nourriture, agressions sexuelles, simulations d’exécution, mauvais traitements, etc…

[5] http://www.wma.net/fr/30publications/10policies/b3/index.html 

[6] Allégations de détentions secrètes dans des États membres du Conseil de l’Europe (2006) Dick Marty http://assembly.coe.int/Mainf.asp?link=/CommitteeDocs/2006/20060124_Jdoc032006_F.htm 

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ONG et corruption : le nouveau paradigme de la transparence ?

Posté par Jérôme Larché le 2 septembre 2010

      Phénomène global aux prismes multiples et aux conséquences locales significatives, la corruption – et la transparence – doivent faire partie désormais du champ de réflexion et d’action des acteurs humanitaires. Lors du tsunami meurtrier de 2004, des incidents de corruption et un manque de transparence de certaines ONG ont été portées à l’attention du grand public. Problématique sensible et encore tabou pour nombre d’ONG, il n’en reste pas moins nécessaire de mieux définir ce que recouvre la notion de corruption, d’évaluer son importance réelle, et mieux comprendre les conditions qui la favorisent.

De façon parallèle, il convient également d’identifier les mesures à mettre en place – ou à renforcer – pour la prévenir au mieux, même sur des terrains difficiles (dans des contextes de conflits armés, de post-conflit, ou dans des pays déjà ancrés dans des pratiques de corruption). En effet, il existe un devoir de redevabilité («accountability») des ONG – envers les bénéficiaires tout d’abord, mais aussi envers les potentiels bailleurs -, visant à prévenir une perte d’efficacité opérationnelle (par détournement de matériel ou de médicaments par exemple) et d’intégrité dans la gestion financière de ces projets.

La possible perte de crédibilité et d’image, tant vis-à-vis de l’opinion publique que des partenaires, est aussi un facteur essentiel qui doit inciter les ONG à agir de façon proactive. Il conviendra néanmoins de réfléchir aussi au piège moralisateur de ce nouveau paradigme de la transparence, dont les écueils potentiels (perte d’efficacité opérationnelle dans certains contextes, instrumentalisation, labellisation…) sont réels.

Quelles définitions pour la corruption ?

Comme l’a défini Transparency International (TI), la corruption correspond à «l’abus de pouvoir ou de position à des fins de gains privés». De cette manière, la corruption active –corrompre- ou passive –se laisser corrompre-, tout comme le détournement, sont pris en considération. La quantification exacte des problèmes de corruption ou de manque de transparence dans le secteur de l’aide humanitaire sont par essence difficiles à déterminer mais très probablement sans commune mesure avec ce qui a pu être observé dans le secteur commercial privé.

Tout en gardant la même définition, une autre typologie des phénomènes de corruption peut être envisagée, prenant en compte les sources d’où émanent ces risques de corruption. On peut distinguer tout d’abord la corruption «contextuelle», liée au milieu dans laquelle se fait l’intervention (régimes, administrations, polices corrompues), puis la corruption «systémique» en rapport avec le fonctionnement complexe du système humanitaire actuel (nombreux acteurs en interrelation et interdépendance), et enfin la corruption «intra-organisationnelle», liés aux contraintes inhérentes à chaque ONG (ressources humaines, stratégies de prévention active des risques de corruption, procédures de contrôles au siège comme sur le terrain).

Plus opérationnelle, cette typologie a le mérite d’opérer une certaine hiérarchisation et d’identifier la marge de manœuvre réelle des ONG face à ces risques. Ainsi, si l’éradication de la corruption «contextuelle» par une ONG parait très peu probable, il n’en va pas de même pour celle concernant les mesures internes à prendre au sein de chaque organisation. Les actions à envisager pour lutter contre les risques de corruption peuvent donc aller de la promotion de la transparence par le biais de la société civile (contextuel), à un système efficient d’échanges d’informations (systémique) et à la formation des équipes de terrain à cette problématique (intra-organisationnel).

Un certain nombre de facteurs prédisposant aux pratiques de corruption ont pu être identifiés. Outre le contexte d’urgence, il s’agit des incertitudes liées au manque, voire à l’impossibilité, de planification, du nombre d’acteurs humanitaires présents, et des volumes financiers en jeu. Mais il apparait évident aujourd’hui que le cadre même dans lequel le système humanitaire international s’est développé des dernières années (croissance exponentielle du nombre d’ONG, sur-médiatisation des crises, et l’accroissement du «business humanitaire») a renforcé ces prédispositions. Comme l’a souligné Nicolas Stockton, directeur de l’ «Humanitarian Accountability Partnership-International» (HAPI), l’absence de la moindre irrégularité financière, constatée suite à un audit portant sur un montant de 220 millions de livres sterling pour des projets au Kosovo rassemblant 44 organisations différentes et 217 contrats, peut donc laisser perplexe !

Enfin, comme l’attestent de nombreux rapports (TI, OCDE, Banque mondiale) et l’actualité récente, de nombreuses entreprises de pays dits-développés, et pas seulement les pays en voie de développement, ont de telles pratiques. Il s’agit donc d’un phénomène globalisé, favorisé par les dérives de l’économie financière, et contre lequel il faut se prémunir d’un dangereux «ethnocentrisme occidental».

Risque de corruption et aide humanitaire : un nouveau dilemme ?

Depuis 20 ans, la sphère humanitaire s’est particulièrement développée avec une croissance exponentielle du nombre d’ONG, en France (40800 répertoriées à ce jour) comme ailleurs. En 2005, on estimait que l’ensemble des actions humanitaires au niveau mondial avaient mobilisé des sommes de l’ordre de 17 milliards d’euros. Certaines ONG, essentiellement nord-américaines et européennes, devenues transnationales, ont des budgets très importants, allant de quelques centaines de millions d’euros (Médecins du Monde, Action contre la Faim, Médecins sans Frontières) jusqu’à plusieurs milliard de dollars (World Vision International).

En moyenne, 40% du budget des ONG françaises proviennent de financement publiques et 60% de financements privés. Ainsi, fortement dépendantes de la générosité du public pour leurs dons privés, garantie aussi d’une réelle indépendance financière et politique, les ONG sont parfois réticentes à communiquer sur ce thème, de peur que cela n’engendre une mauvaise publicité et, en conséquence, une perte de financement.

Au-delà du thème de la corruption, la question du dilemme est centrale pour les humanitaires car elle renvoie à la dialectique permanente de l’intention de leur action et de l’impact (positif ou non) qu’elle génère sur son environnement. Le «primum non nocere» et la balance risque / bénéfice, évalués avant tout acte médical par le médecin qui l‘accomplit, devraient voir leur champ d’utilisation élargi à la probabilité de détournement de l’aide (ou d’autres formes de corruption), et donc mieux pris en compte par les ONG.

Il convient néanmoins de rappeler que l’ «ADN» des ONG, leur mandat – notamment dans les situations de conflits, de catastrophes socio-naturelles, ou d’urgences complexes – est d’accéder aux populations. En impliquant ces dernières d’emblée dans les actions, il s’agit dans un premier temps de pallier les urgences vitales puis de les accompagner dans la reconstruction. Ainsi, il y a plus de 20 ans, lorsque les équipes de MDM ont fait le choix de passer clandestinement la frontière pakistano-afghane pour aider les populations afghanes, ces questions se posaient déjà… La réalité «vécue» actuelle des équipes de terrain face à des hommes en armes lors des passages de check-points, seuls moyens parfois pour accéder aux populations vulnérables et répondre à leurs besoins, se pose dans les mêmes termes.

En conséquence, des humanitaires peuvent se retrouver dans une situation où l’aboutissement de l’aide est mis en question par une demande illicite d’indemnisation financière (ou en nature). Si l’objectif prioritaire est de sauver des vies, le dilemme peut être partiellement résolu au profit de l’aboutissement rapide de l’aide. Ce nouveau «dilemme humanitaire» ne peut souffrir d’une attitude manichéenne et doit donc trouver des réponses pragmatiques, au cas par cas, sans pour cela gommer le questionnement moral et éthique que ces situations induisent.

Néanmoins, les humanitaires ne peuvent pas ignorer les conséquences potentielles de ces pratiques, notamment dans les conflits armés. Qu’il s’agisse du renforcement possible d’une économie de guerre (vol ou détournement de l’aide par les belligérants), d’une recrudescence de tensions ethniques (répartition de l’aide), d’un affaiblissement de l’économie locale (effet «pervers» de l’aide alimentaire), ou d’une prédation de l’aide par des seigneurs de guerre, les ONG ont un devoir de responsabilité pour décider, ou non, de poursuivre leurs actions.

Si chaque situation particulière doit trouver une solution contextualisée, il parait possible que les ONG puissent s’engager à la fois dans une défense réaffirmée des principes de l’action humanitaire (humanité, impartialité, indépendance et neutralité opérationnelle), et dans la prévention et l’atténuation («mitigation») des risques de corruption, dans un souci de transparence renforcée, envers les bénéficiaires, mais aussi les donateurs privés et les bailleurs de fond.

Un sujet encore tabou en France ?

En France comme ailleurs, la mise à jour d’un cas de corruption au sein d’une ONG est perçue par beaucoup comme un risque majeur avec des conséquences irréversibles pour les acteurs humanitaires et leurs activités, pouvant provoquer une remise en cause de leur crédibilité et de leur notoriété (auprès des médias notamment), ainsi qu’une réduction significative de leurs ressources.

Pour ouvrir le débat sur ces problématiques et promouvoir des mesures anticipatoires, Médecins du Monde a mené en 2008 une étude auprès des 17 plus grosses ONG françaises, visant à les interroger sur leur perception des phénomènes de corruption, la façon dont elles estimaient les terrains et situations à risques, et les mesures prises pour minimiser et prévenir ces risques. De façon surprenante mais traduisant le caractère encore tabou de cette problématique, 65% des ONG contactées ont refusé de participer à cette enquête strictement anonyme. Les ONG ayant accepté de participé ont reconnu dans 75% des cas que la corruption faisait partie des enjeux opérationnels importants de l’aide humanitaire, et que les situations d’urgences, comme le tsunami en 2004, constituaient des situations particulièrement exposantes.

Il est toutefois important de rappeler que la plupart des contextes d’urgence se déroulent dans des pays où la corruption est déjà prégnante, 86% des personnes interrogées estimant que la corruption est d’abord d’origine contextuelle. Comme l’avait déjà démontré TI, cette enquête a confirmé que les domaines les plus exposés dans la logistique opérationnelle humanitaire sont ceux de l’achat et de la distribution de médicaments, de consommables, du fret de marchandises et les travaux de rénovation et de construction. Enfin, il semble que plus de 50% des personnes interrogées aient été témoins ou objet d’offres illicites.

Il convient donc que les ONG soient lucides sur les questions de gouvernance des pays dans lesquels ils interviennent – en s’aidant par exemple des documents produits régulièrement par l’OCDE ou TI-, mais aussi sur les facteurs de risques de corruption induits par leurs actions, et ce pour mieux les contrôler, les atténuer, voire les éradiquer. Certaines ONG, notamment suédoises, ont choisi l’affichage public des résultats de leurs cas de corruption mais aussi des politiques anti-corruption qu’elles mettent en œuvre. Même si cela relève aussi de choix qui sont plus «culturels» et qui ne préjugent pas de l’engagement réel des autres ONG –notamment françaises- sur cette problématique, cette visibilité a le mérite de la clarté.

Les ONG humanitaires : sans frontières mais pas sans contrôles !

Au niveau international, TI vient de finaliser un guide pratique permettant d’identifier les «maillons faibles» dans les dispositifs humanitaires, afin d’améliorer la prise de conscience mais aussi de prévenir, autant que faire se peut, les pratiques de corruption, qu’elles soient liés à l’acquisition de matériel, aux questions de ressources humaines, de gestion des fonds, ou de la distribution (médicaments, nourriture,…). Une place importante est également faite à la surveillance et à l’évaluation de ces mesures. Plusieurs ONG, notamment anglo-saxonnes, ont participé à l’élaboration de ce document, plus technique que politique. Depuis 2003, un consortium inter-ONG l’ «Humanitarian Accountability Partnership-International», est chargée de veiller à ce que l’action humanitaire soit comptable de ses actions envers les populations bénéficiaires.

La communauté des ONG humanitaires françaises n’a pas attendu les secousses médiatiques qui ont suivi le catastrophique tsunami en Asie du Sud-est pour mettre en place des mécanismes d’alertes et de contrôle (internes comme externes) concernant les questions de transparence et de lutte contre la corruption. Sur le plan externe, la plateforme des ONG françaises –Coordination Sud- travaille au sein de sa Commission «Ethique et Transparence» à la rédaction d’une charte de bonnes pratiques engageant l’ensemble de ses membres. Dans le même esprit, la plupart des «grosses» ONG françaises sont membres du Comité de la Charte, organisme indépendant dont le but est de promouvoir la transparence et la rigueur de la gestion pour permettre le «don en confiance».

De plus, chaque association ayant recours de façon significative à la générosité du public est tenue de faire certifier ses résultats chaque année par un commissaire aux comptes, et de nombreux audits externes (plusieurs dizaines par an) sont réalisées au sein de chaque ONG, par les bailleurs (EUROPAID, ECHO etc.) comme par la Cour des Comptes. En interne, en plus des messages à visée pédagogiques délivrés en amont des programmes, des mécanismes de contrôle – visant à vérifier et croiser la validité des informations fournies par les terrains – existent déjà.

Conclusion

Au-delà de la responsabilité de chacun, le système humanitaire contemporain est devenu, de part sa globalisation-fragmentation, son interdépendance, et la transversalité des contraintes qu’il affronte, un méta système que l’on peut qualifier d’«Humanitaire complexe». Les problématiques de gouvernance et de transparence sont au cœur de la légitimité des ONG, et l’enjeu aujourd’hui est donc d’ouvrir pleinement le débat sur les risques de corruption auxquelles elles font face, et dont elles sont plus souvent victimes qu’actrices, sans mettre en danger leur action auprès des bénéficiaires.

Un travail commun avec des associations comme Transparency International, mais aussi d’autres partenaires, institutionnels (OCDE, bailleurs de fonds) ou non (donateurs privés), est donc indispensable pour renforcer et afficher des stratégies opérationnelles efficaces dans la lutte contre la corruption. Un des enseignements de l’étude de MDM, confirmé dans le rapport récent de TI, est qu’il est primordial d’affiner les stratégies d’intervention (cadre logique précis, bonne connaissance du terrain, formation des équipes aux risques de corruption, systèmes d’alerte guidés par des indicateurs,…).

Par ailleurs, une implication communautaire renforcée dans l’élaboration, la réalisation et l’évaluation des programmes sur le terrain, améliore l’adhésion des populations et a montré son efficacité dans la lutte contre les phénomènes de corruption et dans la promotion d’une meilleure gouvernance locale. Enfin, l’attitude proactive et sans complexe des ONG sur cette problématique limitera sans doute les dérives d’instrumentalisation de la transparence, comme celle de la Fondation Prometheus à l’agenda trouble, et freinera peut-être la volonté de certains d’instaurer une labellisation des ONG, dont l’objectif est plus d’instaurer un contrôle politique sur des associations parfois dérangeantes que de répondre aux vraies priorités et aux besoins des populations.

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Humanitaires, éthique et principes de l’action humanitaire

Posté par Jérôme Larché le 10 juin 2010

Ethique et principes fondamentaux de l’action humanitaire 

Comme souvent dans des situations difficiles, une des solutions consiste à revenir aux fondamentaux, à ce qui fait sens, surtout lorsque le cadre lui-même dans lequel s’inscrit la problématique est remis en cause. L’action humanitaire moderne, au-delà de la nécessité (et de l’obligation) de s’adapter aux nouveaux contextes, doit également réaffirmer son identité en interrogeant ses « basiques ». En effet, ne parle t’on pas  aussi bien d’humanitaire que d’action humanitaire ? Si le substantif a pu supplanter, ou au moins, devenir le corollaire de l’adjectif, c’est qu’il y a justement plus que de l’action dans l’humanitaire. Revenir sur les principes humanitaires et essayer d’en dégager une lecture critique, c’est aussi s’interroger  sur ce qu’il y a avant l’action.  La motivation, le sens et la signification préalables donnés au geste à venir paraissent ainsi primordiaux, sauf si l’on estime, comme dans la tradition réaliste, que « la fin justifie les moyens ». Il existe donc une éthique humanitaire à redéfinir, ou en tous les cas, à remettre en valeur tant les valeurs sur lesquelles nous fondons nos actions peuvent être remises en cause. Si la philosophie a souvent fait le lien entre éthique et humanité, serait-ce parce que cette situation où chacun se retrouve seul face à sa propre conscience est indiciblement liée à notre propre condition d’humanité, ce lien fort qui lie tous les êtres humains ? Au-delà du raisonnement philosophique abstrait, la (les) réalité(s) vécue(s) sur le terrain nous enseignent que des choix cruciaux relèvent de décisions individuelles qui nécessitent un travail sur soi, indépendamment des cadres moraux ou juridiques « externes ». La complexité grandissante des terrains dans lesquels s’inscrivent les acteurs humanitaires (la terminologie « terrain humanitaire » me paraissant inappropriée car réduisant de facto l’ouverture de ces terrains à d’autres acteurs, et en premier lieu aux populations elles-mêmes) et la nécessité d’en saisir les clefs de lectures historiques, géographiques, anthropo-sociologiques, économiques et politiques, rend aujourd’hui l’application –voire même la justification- de lois « universelles » très délicates.  Aristote a lui-même décrit comme complémentaires ce que l’on pourrait qualifier d’éthique individuelle et collective. Au-delà de la tentation très humaine de codifier et de réguler ce qui relève de la complexité, il y a quand même nécessité de définir des standards moraux qui, selon leur caractère participatif ou coercitif, s’appelleront chartes (voire  codes de conduites) ou lois. Toutefois, toute volonté de définir l’éthique sera liée à une subjectivité (qu’il ne faut pas confondre avec le relativisme culturel, notion très pratique pour ne pas faire de choix moraux !) dépendante de nos représentations, dont la valeur universelle est par conséquence remise en cause. Ainsi la question de l’éthique renvoie t’elle inexorablement à celle de l’intention mais aussi à celle de la responsabilité, aussi bien individuelle que collective. Comment cette éthique de l’action et de la responsabilité, d’abord liée à chaque individu, peut-elle être intégrée au sein d’un groupe d’individus tous différents, et devenir une éthique organisationnelle ? La fonction de cette dernière est importante à considérer en termes d’utilisation au sein de chaque organisation. A-t-elle une fonction utilitariste, opérationnelle, censée répondre à des problèmes concrets du terrain, ou ne sert-elle pas justement à définir par anticipation le cadre des valeurs et « l’esprit »  dans lesquels va fonctionner le groupe ? Ainsi, l’éthique humanitaire apparait dans un champ qui est plus celui de la signification des problématiques que dans la résolution de celles-ci. Elle permet également d’éviter l’écueil de « l’approche flexible », diluant la responsabilité collective d’une organisation aux seuls choix individuels de ses membres. C’est pour cela que la clarification et l’énonciation des principes, comme ceux caractérisant aujourd’hui l’action humanitaire, revêtent de l’importance. Adoptés et défendus par les dits « puristes » de l’humanitaire, ils sont justement battus en brèche par tous ceux qui considèrent que la « fin » humanitaire justifient tous les « moyens », humanitaires ou non. Au regard des nombreux acteurs qui revendiquent aujourd’hui l’appellation humanitaire, s’agissant d’Etats ou de sociétés privées, il ne s’agit pas de définir les « bons » et les « mauvais » humanitaires. Il s’agit plutôt, dans une considération détachée de toute volonté moralisante, de déterminer ceux qui respectent ou non les principes de l’humanitaire. Le respect sémantique est ici crucial car la force intrinsèque du discours humanitaire, selon qu’il est approprié ou non,  génère conviction ou confusion dans la réalité opérationnelle. Encore une fois, l’intention –et les principes qui la guident- sous-tendant l’action apparaissent fortement discriminants pour distinguer les acteurs « humanitaires », des acteurs fournissant une assistance de quelque nature que ce soit (médicale, logistique, informationnelle,…). Plus inquiétante est la propension de certains « spécialistes » de l’humanitaire à ne plus opérer cette distinction, dans une sorte d’attitude politiquement correcte, en phase avec le discours souvent dominant des Etats. Les organisations non gouvernementales (ONG) ont donc la tâche de défendre les principes de l’action humanitaire que nous allons détailler. Il s’agira également de les prioriser et de permettre leur translation opérationnelle, en bref de les concrétiser pour les rendre visibles et lisibles sur les situations dans lesquelles elles interviennent ou elles sont sollicitées. Le cœur de l’action humanitaire est supposé être rattaché à trois principes fondamentaux, qui sont l’humanité, l’impartialité et l’indépendance. Le principe d’humanité renvoie immédiatement à l’altérité et à cette conscience humaine qui, empreinte d’empathie pour la souffrance de l’autre, guide le geste de solidarité. Retrouvé dans de nombreuses traditions religieuses (islamique ou judéo-chrétienne), ce principe porte également en lui cette capacité ambivalente et paradoxale de l’Homme à reconstruire ce qu’il met tant d’énergie à détruire. Respecter le principe d’humanité, c’est aussi travailler en respectant la dignité des autres, de l’ « Autre ». Le principe d’impartialité, quant à lui, est là pour affirmer que la réponse humanitaire est une réponse adaptée aux besoins exprimés ou constatés par les populations qui en bénéficieront. Elle est indépendante de toute autre considération, notamment idéologique ou partisane. L’impartialité renforce le droit des victimes et suppose une absence d’instrumentalisation quelconque. Le troisième principe majeur de l’humanitaire est l’indépendance. Cette dernière est évocatrice de liberté, qu’elle soit dans l’initiative, les moyens utilisés, et l’action entreprise. La recherche d’indépendance est aussi source de tensions intrinsèques à toute ONG, dans sa dimension opérationnelle, politique et symbolique. Concrètement, il s’agit de rechercher la moins mauvaise des options et le compromis acceptable. Comme le disait fort justement Camus dans « l’Homme révolté », « la vertu toute pure est meurtrière ». Ainsi donc, la problématique de ce dernier principe n’est-elle pas de rechercher les meilleures indépendances, plutôt qu’une indépendance totale ? Hormis ces trois principes fondamentaux, on peut citer d’autres principes qui ont également leur importance comme l’universalité, l’engagement, la responsabilité, ou la transparence mais dont certains, comme la neutralité, font débat au sein même de la communauté humanitaire. 

   La neutralité est-elle un principe critiquable ? 

La neutralité n’est pas un principe secondaire de l’action humanitaire mais un principe important, sujet à discussion pour les uns et intouchable pour les autres. Historiquement, l’humanitaire moderne est né au lendemain de la bataille de Solférino, imposé intelligemment par le suisse Henri Dunant qui a introduit, avec l’aide des femmes du village de Castiglione, les notions importantes d’impartialité et de neutralité, et qui a su mobiliser les sociétés civiles pour faire changer l’attitude des gouvernements. Permettant une acceptation par l’ensemble des belligérants, mais conditionnée par un silence sur ce qui se passait, le Comité International pour la Croix-Rouge et les sociétés Croix-Rouge et Croissant-Rouge en ont fait une régle d’or. En 1968, des médecins travaillant pour le CICR au Biafra décident de rompre le pacte de silence, et sont à l’origine de la création de MSF. 40 ans plus tard, l’ironie de l’histoire fait de MSF une des ONG défendant le plus ardemment l’importance de la neutralité, presqu’autant que le CICR. La neutralité signifiant ne prendre le parti de personne mais rester dans une position « extérieure », notamment lorsqu’il s’agit d’un conflit. 

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L’ « humanitaire complexe » : une opportunité pour penser les enjeux différemment?

Posté par Jérôme Larché le 9 juin 2010

A tort ou à raison, la perception sur les acteurs humanitaires occidentaux s’est altérée en quelques années, substituant un état de quasi « immunité morale » à celui de cibles occasionnelles faciles et de réceptacle à la critique. La pléthore actuelle d’ONG a encore accentué la fragmentation et l’hétérogénéité de cette « classe » sociale[1], dévoilant ses impairs, comme ce fut le cas en 2007 au Tchad, avec l’affaire politico-humanitaire de l’Arche de Zoé. Après avoir dressé un rapide état des lieux de l’humanitaire contemporain, il s’agira de montrer comment le paradigme de la complexité[2], associé à une méthodologie de « systémique sociale » peut nous aider à approfondir notre réflexion et améliorer  nos pratiques parfois contestables, et rappeler surtout la nécessité  du rapport à l’« Autre ». 

  

Un « sans-frontiérisme » à bout de souffle 

Le sans-frontiérisme, acte fondateur des « french doctors », et son prolongement idéologique, le « devoir d’ingérence », ont montré leurs potentialités, mais aussi leurs limites lorsqu’ils servent de prétexte aux guerres « justes »[3]. Ils ont également occulté la place réelle qu’occupent aujourd’hui les ONG confessionnelles, islamiques comme évangéliques, sur les terrains d’intervention. Des acteurs, comme les militaires (d’Etat ou privés)[4] et les entreprises, sont également présents, et notre positionnement à leur égard manque parfois de cohérence et de lisibilité. Ce nouvel « environnement » nécessite un décryptage à l’aide d’outils inhabituels pour l’ «  homo humanitarius » (géopolitique, sociologie, démographie, urbanisme, anthropologie…) et impose une attitude privilégiant plutôt le pragmatisme à l’idéologie. La fragmentation des contextes auxquels nous sommes désormais confrontés s’est paradoxalement opérée dans une période de globalisation culturelle et économique qui, au lieu d’entraîner une mondialisation des valeurs, a puissamment révélé la diversité et l’hétérogénéité d’un monde polymorphe. Aujourd’hui, le véritable défi de l’ensemble des acteurs humanitaires est d’opérer simultanément une reconquête identitaire avec une stratégie d’ouverture et d’intelligence collective,  quitte à casser le mythe et à dépasser les cadres préétablis. En acceptant de révéler leur part d’ombre et leurs incertitudes, les organisations humanitaires s’inscriraient dans l’engagement d’une réflexion susceptible de modifier certaines pratiques, signe d’une réelle maturité politique. 

  

L’apport de la théorie des systèmes à l’humanitaire contemporain 

Faire de l’humanitaire signifie remettre l’humain au centre des préoccupations, et assumer que cette altérité renforce notre condition d’humanité. Toutefois, si les principes éthiques de l’action humanitaire (humanité,  impartialité et indépendance) ne changent pas, les modalités de sa mise en œuvre ont évolué, et continueront de la faire avec les contextes et les sociétés. Les problématiques auxquelles nous sommes désormais confrontés, mais aussi celles que nous engendrons, sont autant de mécaniques complexes qu’il faut démonter pour pouvoir les comprendre. Sommes-nous « outillés » pour cela et avons-nous choisi la bonne méthode? 

La déconstruction/reconstruction des problématiques humanitaires ne peut pas être exhaustive et encore moins répondre à toutes les questions posées, mais entend démontrer l’enchevêtrement de celles-ci, dans un monde en sursis environnemental et où l’homme, dans la pure tradition « hobbesienne »,  reste le prédateur majeur. 

Appartenant plutôt aux sciences humaines, discipline transversale dédiée à la compréhension de l’Homme dans sa production sociale et symbolique, la reconnaissance universitaire de l’humanitaire contemporain doit aller de pair avec une « re-connaissance » de son cadre général qui, comme le monde entier, s’est globalisé et singulièrement complexifié dans ses interdépendances locales. 

Pour analyser correctement cet humanitaire renouvelé, passé du champ de batailles au champ social, la méthodologie analytique a montré un certain intérêt mais également ses limites. En effet, l’analyse linéaire qui en découle, fondée sur les cas analogues et les précédents historiques[5], ne permet pas de rendre compte de la dynamique des changements en cours. C’est pourquoi une méthode empruntant à la « théorie des systèmes »[6], permettrait probablement de mieux saisir le tout dans ses parties et les parties du tout. Sans tomber dans les travers d’un modèle holistique qui expliquerait uniquement le tout, et à la différence d’un modèle analytique décomposant les enjeux dans une logique disjonctive et « mutilante », le modèle systémique vise aussi à l’émergence de problématiques originales afin d’orienter de façon prospective, si l’on prend l’exemple de l’action humanitaire,  les politiques stratégiques des organisations humanitaires. Tout en privilégiant la connaissance des interactions et des relations des composants entre eux, plutôt que les composants eux-mêmes, la démarche systémique peut également aboutir à la rupture de certains cadres conventionnels figés, dans un effort de multidisciplinarité  voire d’« indisciplinarité »  intellectuelles[7]

  

Les prémices de l’ « humanitaire complexe » 

Il paraît donc intéressant d’appliquer la « théorie générale des systèmes » à l’humanitaire, comme cela a pu être fait dans les domaines militaire et des relations internationales. Le méta-système de l’humanitaire contemporain peut ainsi être analysé comme différents sous-systèmes en interrelation qui se régulent par des boucles de rétroactions, entraînant de nouveaux équilibres et une évolution permanente du paradigme humanitaire. Cette capacité de transformation réciproque nécessite toutefois un certain degré d’ouverture, suffisant pour laisser des influences agir, tout en préservant l’intégrité du système. 

Le concept de l’ « humanitaire complexe » a également pour objectif, au-delà de la réflexion et de la méthode, d’infléchir les pratiques des uns et des autres. Il s’agit en effet de reconnaître l’impossibilité pour l’ensemble des acteurs (humanitaires, bénéficiaires, et acteurs de l’ « environnement » humanitaire[8]) de détenir une compréhension totale des situations intriquées auxquelles ils sont collectivement confrontés, et de tendre à transformer cette connaissance partielle en une volonté de savoir partagé et d’actions adaptées à chaque contexte. Aujourd’hui, deux domaines de l’humanitaire contemporain se prêtent particulièrement bien à une analyse par le prisme de la complexité. D’une part, la place des humanitaires dans les camps de déplacés et de réfugiés. En effet, dans ces camps qui ne cessent de croître lors de conflits armés ou de catastrophes naturelles, et où les besoins biologiques semblent annihiler tous les autres, « l’homme citoyen »[9] devient, dans la lingua humanitaria, un « déplacé » ou un « réfugié ». D’autre part, le sujet sensible des enjeux de sécurité, aux nombreux déterminants, préfigurant déjà un rétrécissement de l’espace humanitaire physique comme symbolique, et qui signifie de facto une restriction inacceptable de l’accès aux populations civiles les plus vulnérables[10]. Ces deux thématiques, illustrées sur de nombreux terrains (Somalie, Darfour, République Démocratique du Congo, Irak, Afghanistan, Sri Lanka, Palestine,…), témoignent des interdépendances – voulues ou non – qui associent les acteurs présents, nationaux comme internationaux, ainsi que leurs dérives parfois guidées par des objectifs extra-humanitaires (approches intégrées, intérêts commerciaux, …). 

Cet « humanitaire complexe » pose donc plus de questions qu’il n’amène de réponses, mais rend compte d’une nécessaire mise en tension de l’ensemble des acteurs (du Nord comme du Sud) plutôt que la recherche à tout prix d’une intégration de ces derniers. Enfin, cette tentative de définir aujourd’hui un « humanitaire complexe » s’intègre plus largement dans le champ de l’anthropolitique[11], c’est-à-dire l’ambition de comprendre le monde qui a émergé ces dernières décennies, et ce à l’aide – à défaut d’une grande théorie sociale unificatrice – d’un désenclavement des disciplines et des hommes qui les possèdent. 

  

Conclusion 

Aurons-nous ainsi l’envie et la capacité de ré-humaniser des pratiques humanitaires de plus en plus technicisées et dépolitisées, de les enrichir de façon plus systématique par l’apport des sciences sociales, et de réduire leur biopouvoir normatif – illustré caricaturalement par les critères de SPHERE[12] – pour tendre vers un peu plus d’humanité ? Le travail d’Edgar Morin nous aidera peut-être à transformer progressivement le  » sentiment de…complexité » qui parfois nous paralyse, en une « conscience de la complexité » permettant une meilleure compréhension des contextes mais un aussi un vrai regard critique sur nos stratégies et nos pratiques, dont certaines sont indéniablement à modifier. 

  

  

  


[1]              J. Siméant, P. Dauvin (Dirs.), ONG et humanitaire, Paris, L’Harmattan, 2004

[2]              E. Morin. Introduction à la pensée complexe, Points, 2005

[3]              F. Weissman (Dir), A l’ombre des guerres justes, Flammarion, 2003

[4]           A. Stoddard et al. The use of private security providers and services in humanitarian operations, HPG n°27, 2008 

[5]              R. Kent. Comment adapter les organisations humanitaires à un « autre futur » ?, Le Banquet n°22, 2005/1

[6]              J.C. Lugan. La systémique sociale, PUF, 2009

[7]              E. Morin. Mon chemin, Fayard, 2008

[8]              Etats, organisations supra- ou interétatiques, bailleurs internationaux, mouvements armés, …

[9]              M. Agier. Gérer les indésirables : des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire, Flammarion, 2008

[10]         J. Larché, A. Carle. La sécurité est-elle devenue le nouveau paradigme identitaire des humanitaires ?? , Humanitaire n°16, 2007 

[11]             E. Morin. Introduction à une politique de l’homme, Seuil, 1965

[12]             http://www.sphereproject.org

  

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Les ONG humanitaires: victimes et sentinelles des conflits armés

Posté par Jérôme Larché le 25 avril 2010

       La nature des conflits armés s’est profondément modifiée depuis la chute du Mur de Berlin et les attaques terroristes du 11 Septembre 2001. L’internalisation, l’urbanisation, l’instrumentalisation ethnico-religieuse, l’asymétrie et la privatisation (au moins partielle) de ces conflits se sont imposés. Cette nouvelle grille de lecture complexe et fragmentée tente d’être intégrée par les ONG humanitaires, pour lesquelles « humanité, impartialité, indépendance» restent des principes intangibles. Ce cadre éthique et opérationnel doit servir de repère au dilemme auquel nous sommes confrontés en permanence sur les terrains, qui nous fait naviguer en permanence entre une attitude pragmatique et le respect des principes de l’action humanitaire. 

hivernucleaire.jpgPar leur souplesse et leur flexibilité, les ONG peuvent se permettre d’initier des programmes innovants et originaux  dans des environnements instables, à l’instar des programmes de réductions des risques menés pour les toxicomanes en Serbie ou en Afghanistan. L’accès aux populations civiles est aujourd’hui essentiellement dicté par des contraintes de sécurité, aux facteurs multiples et enchevêtrés, et pour lesquelles il s’agit de développer des réponses locales et contextuelles, sans dogmatisme ou idées préconçues. L’enjeu de la sécurité est devenu pour les ONG bien plus qu’une simple composante opérationnelle. Nouveau paradigme de l’humanitaire pour les uns, il peut aussi devenir pour d’autres, alibi d’une intervention armée ou de corridors humanitaires. Néanmoins, les ONG ont aussi un devoir de responsabilité, aussi bien en termes d’efficience et de qualité des programmes, que de transparence dans la mise en œuvre de ceux-ci. 

Depuis la fin du siècle dernier, on peut s’interroger sur les nouvelles dynamiques des conflits qui secouent la planète. Dans ce contexte, le rôle des humanitaires semble devenu plus exigeant, plus complexe, et certainement plus dangereux qu’avant. L’accès à des territoires contigus et la captation de ressources naturelles telles l’eau, le bois, les terres de pâturages, voire le pétrole, sont devenus des enjeux majeurs. Parallèlement à ces causes « pragmatiques », une idéologisation ethnique et religieuse de la haine de l’autre a été orchestrée par différents protagonistes, aboutissant à des massacres de voisinage, à une fragmentation de sociétés déjà fragilisées et à une altération durable de leurs capacités endogènes de reconstruction. La responsabilité de sécurité incombe à chaque ONG et impose plus que jamais une lecture pertinente des déterminants en présence.  Afin de comprendre et de quantifier le phénomène d’insécurité, plusieurs études ont déjà été menées. Une étude réalisée en 2000, et fondée sur l’analyse de 382 décès de travailleurs humanitaires survenus entre 1985 et 1998, a montré que les actes de violence intentionnelle seraient à l’origine de 68% des décès[1]. Il s’agit plutôt d’hommes (90%), souvent expérimentés (âge moyen légèrement inférieur à 40 ans), dont le décès survient, pour un tiers des cas, dans les trois premiers mois de la mission. L’assassinat délibéré de plusieurs travailleurs humanitaires, que ce soit en République Démocratique du Congo, au Rwanda, en Tchétchénie ou en Irak, révèle à quel point l’emblème des ONG ou des organismes internationaux humanitaires n’est plus protecteur, mais peut constituer une cible. Une cible facile : une « soft target ». Une étude plus récente[2] indique que 83 acteurs humanitaires ont perdu la vie en 2006, soit trois fois le nombre de soldats tués en mission de maintien de la paix pour les Nations Unies.  Le même rapport conclue que « les organisations humanitaires ont largement échoué à considérer l’éthique de transférer le risque vers des personnels ou des locaux ou des ONG locales ». En effet, les personnels nationaux représentent 80% des victimes des incidents de sécurité qui touchent les acteurs humanitaires. De plus, la prise en compte systématique du personnel local est loin d’être systématique dans les plans d’évacuation ou les formations à la sécurité. Cette situation est d’autant plus paradoxale que ce sont justement ces personnes qui seront les plus exposées à d’éventuelles représailles ou mesures de rétorsion après le départ des équipes expatriées. Il s’agit donc d’un véritable devoir de responsabilité auquel doivent faire face les ONG internationales, notamment sur les terrains de conflit. La dernière étude réalisée en 2009 montre clairement la relation entre conditions de sécurité et accès aux populations. 

Il parait important de décrypter la signification du mot « sécurité », qui n’est pas la même selon les divers acteurs, et qui conditionne grandement la réponse faite. Avant tout, la sécurité ne doit pas être uniquement considérée sur son mode opérationnel, mais également comme d’un sujet politique qui vient questionner l’action humanitaire sur son indépendance et sur la façon dont elle affirme son identité propre face aux autres acteurs. On peut schématiquement distinguer deux grilles de lecture,  l’une formatée et très procédurale, l’autre plus souple et moins normative. La première option, adoptée notamment par les agences onusiennes et des ONG anglo-saxonnes, privilégie l’usage de la dissuasion avec ses aspects militaires, comme par exemple les escortes armées, et logistiques comme l’utilisation de matériel perfectionné de télécommunication. Leur stratégie primordiale consiste en l’établissement de procédures formelles et strictes de sécurité. D’autres ONG, à l’instar de Médecins du Monde, essayent toutefois d’adopter une autre approche, moins normative, qui consiste à analyser avec justesse, dans une dynamique de réseaux, la situation locale et les enjeux qui s’y rapportent, afin den avoir la meilleure compréhension possible, et de pouvoir pro-activement adapter programmes et comportements. Néanmoins, le respect de règles de sécurité adaptées à chaque contexte, associé à la formation correcte du personnel, constituent des exigences valables pour chaque ONG. Il parait donc important de ne pas s’enfermer dans une problématique de « sécurité sécuritaire » mais, au contraire, de décloisonner la sécurité en termes de perception, d’acceptation, de démarche inclusive des populations locales, de contextualisation dynamique et de grande flexibilité des programmes. Il faut que chaque ONG l’intègre pleinement à sa propre culture identitaire et privilégie la relation à l’autre.  Dans ce champ humanitaire devenu si complexe, l’enjeu de la sécurité est également celui de la survie d’un espace humanitaire indépendant, d’une action de proximité et d’une capacité conservée de témoignage. En bref, il s’agit de s’ouvrir au monde et non de se fermer. La situation en Irak, et notamment à Bagdad, où quasiment plus aucune ONG occidentale ne travaille, et où Margaret Hassan – de l’organisation CARE – a été kidnappé et a trouvé la mort en novembre 2004, malgré la présence à ses côtés de gardes armés, montre bien les limites du concept de sécurité sécuritaire, mais souligne aussi la nécessité d’un partage de l’information parmi les membres de la communauté humanitaire[3]. D’autres terrains, comme la Tchétchénie, paraissent un peu plus accessibles mais nécessitent des modalités opérationnelles innovantes comme le support à distance de programmes (« remote support »). Au Darfour, la nature disparate des actes de violences – associant banditisme, prédation et volonté délibérer d’instaurer la peur et d’empêcher la présence d’ONG internationales – cible les populations civiles et les travailleurs humanitaires, acteurs « non armés » de ce conflit. 

L’action humanitaire parait ainsi à la fois victime et sentinelle des conflits armés dans lesquels elle s’inscrit. Aujourd’hui plus qu’hier, l’accès aux populations vulnérables passe par la capacité des humanitaires à appréhender, comprendre, maîtriser leur environnement. Ce décryptage « intelligent » est également censé permettre de conserver les possibilités d’action et la liberté de témoigner que revendiquent les organisations humanitaires. 



[1] Sheik M. et al. British Medical Journal 2000 ; 321 : 161-168 

[2] Stoddard A. et al. Providing Aid in Insecure Environments: trends in policy and operations 2006. ODI-HPG

[3] Au moins deux tentatives de kidnapping avaient eu lieu sur d’autres expatriés dans le même secteur de la ville les jours précédents, mais l’information n’avait pas été diffusée.

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La « diplomatie du charter » de Mr Besson

Posté par Jérôme Larché le 19 avril 2010

Albert Camus écrivait dans L’Homme révolté qu’  « […] Il faut une part de réalisme à toute morale : la vertu toute pure est meurtrière ; et […] une part de morale à tout réalisme : le cynisme est meurtrier. » Retour sur une expulsion qui a « ému » une partie de la classe politique et fait couler de l’encre pendant 72 heures. Outre l’absolu cynisme politique du Ministre de l’Immigration Eric Besson, sa décision démontre l’absence de réalisme et d’anticipation politiques en amont de l’expulsion de ces clandestins afghans. Cela fait déjà plusieurs années que
la France n’est plus la patrie des Droits de l’Homme, mais aujourd’hui marque une vraie rupture avec le passé. La situation difficile de ces afghans en France a été mise en lumière ces dernières semaines avec la destruction de
la Jungle de Calais, nom qui porte en lui les germes d’inhumanité que l’on souhaite attribuer à toutes ces personnes et qui justifie, à priori comme à posteriori, les décisions dégradantes (centres de rétention, expulsions par charter) que le gouvernement a pris à leur encontre. 

 Sur un plan humain et humanitaire, leur départ forcé par charter, dans un climat de dissimulation rappelant les trajets aériens clandestins des avions de la CIA, et dénoncés par la justice européenne, doit être considéré comme inacceptable et fermement combattu. Sur un plan politique, il est important d’essayer de décrypter les logiques qui ont amené à cette décision moralement condamnable et politiquement inefficace. Dans une perspective nationale et européenne, l’argument avancé sera celui de la dissuasion pour tous ceux qui essaieraient de venir en France, ou tout au moins de franchir les murs de la désormais fameuse « Forteresse Europe ». Outre le fait que jamais les expulsions n’ont eu un quelconque effet sur la motivation de ceux qui veulent s’extraire de situations bien plus dures qu’une reconduction aux frontières, ni sur la dynamique des réseaux de trafiquants, l’impact quantitatif est aussi peu efficient  que l’impact symbolique en termes de dissuasion. De récentes études sur les flux migratoires montrent que ceux-ci sont essentiellement Sud-Sud, et la posture gouvernementale sur le sujet semble plus reposer sur une volonté d’altérer une perception positive des migrants que de régler sur le fond la délicate question migratoire. 

Sur le plan international, l’expulsion par charter de clandestins afghans soulève des questions d’ordre juridique mais aussi stratégique et constitue une contradiction d’ordre quasi-schizophrénique avec l’évaluation qui est faite par le Ministère des Affaires Etrangères (MAE) français sur la situation actuelle en Afghanistan. En effet, le site internet du MAE écrit explicitement que « la situation de sécurité en Afghanistan s’est beaucoup dégradée depuis un an. La rébellion a étendu ses actions en province dans de nombreux districts du sud et de l’est du pays ainsi que dans ceux limitrophes de Kaboul. […] Les attentats se multiplient à l’approche du scrutin notamment à Kaboul (attentat contre le quartier général de l’OTAN le 15 août, tirs de roquette sur la présidence et attentat-suicide le 18 août). Dans ces conditions, il est plus que jamais impérativement recommandé de différer tout projet de voyage en Afghanistan, et, pour les personnes présentes sur place, de proscrire tout déplacement non indispensable […]. Au-delà du risque sécuritaire immédiat, le risque d’enlèvement (politique ou crapuleux) demeure important, y compris dans la capitale. A partir de Kaboul, toutes les routes sont devenues très dangereuses et les déplacements en voiture ou en transports collectifs doivent être absolument proscrits ». La perspective d’un second tour des élections présidentielles, avortée après l’abandon du Dr Abdullah Abdullah,  n’altère en rien la validité de cette analyse. Mieux encore, sur le plan sanitaire, le site du MAE français continue d’enfoncer le clou en précisant que « l’hygiène est préoccupante compte tenu de la destruction d’une partie des réseaux d’assainissement. Les conditions sanitaires sont précaires, le système hospitalier étant sinistré. Des antennes médicales existent au sein des forces de l’ISAF mais ne traiteraient également que les urgences avérées. L’eau n’est potable pratiquement nulle part […] »Sur le plan juridique,
la Cour Européenne des Droits de l’Homme a déjà condamné des expulsions de « sans-papiers » (être sans papiers constituant une irrégularité administrative et non une infraction pénale), et il est fort probable que
la France risque à nouveau de se faire reprocher l’irrégularité même de la procédure, et de s’exposer aux critiques de
la Communauté internationale. 

En termes stratégiques, dans une période où l’implication de
la France  en Afghanistan se renforce (notamment à travers sa réintégration dans l’OTAN), où les attaques dirigées contre les forces occidentales mais aussi contre les ONG perçues comme alliées par les groupes insurgés se multiplient, cette décision d’expulsion « charterisée » d’afghans sera perçue par l’ensemble de leurs concitoyens comme un signe supplémentaire de l’hypocrisie des bonnes intentions affichées, et du mépris de facto des pays occidentaux, et notamment de
la France, à leur égard. Que cela se passe le lendemain où le Ministre des Affaires Etrangères français soit allé faire pression sur le Président Karzaï pour qu’il se conforme aux règles de droits lors des élections présidentielles, est d’autant plus regrettable… Il est donc étonnant que la « diplomatie du charter » soit maintenant celle préconisée car elle décrédibilise toute la  « diplomatie des Droits de l’Homme » que Mr Kouchner a défendu depuis toujours, même si elle fait plus fonction d’affichage que de réalité. La stratégie retenue met aussi en péril la « diplomatie  réaliste », sensée répondre aux questions politiques par des réponses politiques,  et pour laquelle une certaine éthique de la responsabilité doit être maintenue. 
La décision réitérée de Mr Besson d’expulser des afghans dans leur pays en guerre est donc politiquement nuisible, juridiquement condamnable, inefficace dans l’exemplarité, et constitue en soi une régression inédite dans la manière de considérer des êtres humains face à leur histoire. 

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