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Conférence Nationale Humanitaire : un dialogue humanitaire renouvelé…et des doutes

Posté par Jérôme Larché le 21 juin 2012

Les mots ont un sens. Le dialogue engagé, ce 16 novembre 2011, à Paris, entre acteurs de l’humanitaire et pouvoirs publics, lors de  la Conférence Nationale Humanitaire (CNH), a-t-il tenu toutes ses promesses ?

Certes, il a été ponctué d’engagements réciproques, de bonne volonté affirmée et de reconnaissance mutuelle. Si tel était l’objectif de la Conférence Nationale Humanitaire, le pari a été gagné… Toutefois, revenir à des relations plus apaisées ne signifie pas un règlement des divergences de fond qui ont été plus effleurées que réellement discutées.

Vers un apaisement des relations entre Etat et ONG humanitaires ?

En effet, il y a quelques mois seulement, certains dirigeants des plus grosses ONG françaises écrivaient au Premier Ministre pour faire part de leurs inquiétudes sur « leur relation à l’Etat français », en insistant sur la nécessaire responsabilité du devoir d’assistance des ONG « qui ne peut être subordonné aux intérêts politiques, militaires et stratégiques »[1].

Pourtant, les questions essentielles de  perception, d’acceptation, de « confusion des genres » entre action humanitaire et civilo-militaire ont peu surgi dans le débat lors de la CNH. Quand Jérôme Larché, Directeur délégué de Grotius International, a précisé que les enjeux de sécurité majeurs pour les acteurs humanitaires étaient réels mais avant tout des phénomènes localisés à une demi-douzaine de pays en conflit, (et dans lesquels des interventions militaires internationales étaient parfois déployées), la réaction des autorités françaises a semblé un peu réactive et « épidermique », se rabattant sur les travailleurs humanitaires inexpérimentés envoyés sur le terrain. Agacement feint ? Sujet sensible ? Toujours est-il que la sérénité de façade a paru se lézarder à l’écoute de certaines vérités qui fâchent…

La déclaration de Serge Mostura, directeur du Centre de crise (CDC) au Ministère des Affaires étrangères et européennes (MAEE), concluant que : « La CNH est un point de départ, la suite des évènements sera ce que nous en ferons » reste toutefois encourageante pour la suite.  Pour mieux saisir l’importance de ce « point de départ » et l’absence de diabolisation  de l’Etat et de ses représentants par les acteurs humanitaires, nous proposons ici un verbatim non-gouvernemental et gouvernemental. Temps forts…

 

Verbatim non gouvernemental et gouvernemental

 

Alain Boinet, Directeur général de Solidarités International : « Il n’y a pas de fatalité dans le partenariat entre pouvoirs publics et acteurs humanitaires ».

Benoit Miribel, Président d’Action contre la Faim, reconnait « parfois, une certaine arrogance de la part des ONG humanitaires ».

« Non gouvernemental ne veut pas dire anti-gouvernemental » déclare Jean-Marc Boivin, Directeur général d’Handicap International France.

François Grünewald : « Nous avons besoin de l’argent de l’Etat, mais il ne faut pas que ce soit une prise de contrôle ». Le Directeur général et scientifique du Groupe URD souligne « l’éparpillement des financements » et « la multiplication des guichets », affirme qu’ « il ne faut pas opposer l’argent de l’humanitaire et l’argent du développement » et prône une plus grande cohérence.

Vers un dépassement des séquences Urgence et Développement ? « L’idée de reconstruction est ‘absorbable’ par le public donateur », explique Francis Charhon, Directeur général de la Fondation de France. En clair, l’opinion publique serait plus sensible à des appels aux dons pour reconstruire que pour développer.

La France, puissance économique et diplomatique. Mais pas humanitaire. « Que les ONG ne soient pas le stylo pour écrire la doctrine humanitaire de la France » a mis en garde Pierre Salignon, Directeur général de Médecins du Monde. « Les ONG doivent être dans le débat, apporter des retours sur expériences », mais demande en substance Pierre Salignon, qu’elles ne se substituent pas à l’Etat.

Henri de Raincourt, ministre chargé de la coopération : «  L’action humanitaire est une dimension essentielle de notre politique extérieure ». Henri de Raincourt qui souligne « la complémentarité entre l’action de l’Etat  et celle des acteurs de l’humanitaire » et la nécessité de renforcer la confiance entre partenaires.

Alain Juppé, ministre d’Etat, ministre des Affaires étrangères et européennes, a, dans son allocution de clôture, assuré « avoir pris bonne note des pistes de réflexion (…) Cette conférence nourrira nos réflexions (…) J’ai entendu votre appel au partenariat », affirmant que « ce dialogue indispensable doit être ponctué de rendez-vous réguliers », rappelant que l’engagement humanitaire de la France passe par l’Europe et le contexte actuel de crise de l’euro.

« Faire mieux et différemment avec autant » avait proposé plus tôt Sandrine Chopin, administratrice de Coordination Sud et représentante permanente de Handicap International à Paris.

Ce 16 novembre 2011, les pouvoirs publics n’ont donc pas écouté une complainte. Ni même une plainte. Quelques reproches, certes, vite couverts par des propositions, des pistes de réforme pour que la France prenne toute sa place dans le système humanitaire mondial.

Après la CNH, « le combat humanitaire continue » a lancé Alain Boinet. Comme pour prendre date… sur le terrain humanitaire et diplomatique.

Rony Brauman, ancien président de MSF et Directeur de recherche au CRASH/MSF, présent à cette conférence : « Je suis venu avec plaisir dans cette enceinte (ndlr : la CNH)… Ma présence ici ne doit pas être interprétée comme une adhésion à ce grand dessein de partenariat entre ONG et Etat (…) MSF n’a jamais voulu avoir de relations institutionnelles avec l’Etat français ». Ou, donc, le cavalier seul assumé. Dans l’historique humanitaire français, ce cavalier seul assumé pèse de tout son poids et influence. Nous touchons là à des particularités du paysage français. Contradictions  « à la française » en quelques sortes… qui suscitent intérêts au-delà de nos frontières. Et qui nous plonge, aussi, au cœur de débats portés bien au-delà de nos frontières hexagonales.

Les paroles d’un Ministre et d’une Commissaire Européenne

Alain Juppé, le Ministre des Affaires Etrangères et Européennes, a enfin énuméré  un certain nombre de priorités politiques de la France concernant l’action humanitaire. Priorités présentes et à venir.

Il a tout d’abord réaffirmé l’engagement de l’Etat sur l’action humanitaire, malgré les contraintes budgétaires, que ce soit pour la poursuite de contributions aux ONG, et dans le soutien à la défiscalisation des dons.

La seconde priorité affichée par le chef de la diplomatie française est de renforcer le dialogue avec les acteurs de l’humanitaire, l’Etat devant rester « un interlocuteur attentif ». Mr Juppé a alors préconisé la création d’un groupe de concertation humanitaire.

Sa troisième priorité a trait à la question de la coordination sur le terrain entre acteurs étatiques et non étatiques, qu’il souhaite meilleure.

Enfin, le Ministre a préconisé de travailler plus collectivement pour améliorer l’accès aux populations, ce qui implique un dialogue renforcé entre ONG, organisations internationales et Etats, notamment lorsque les enjeux de sécurité deviennent une contrainte majeure (comme en Libye ou en Somalie). Le gouvernement devrait donc s’atteler à la rédaction dune « Stratégie Humanitaire Nationale », définissant les critères d’engagement, les différents temps de la crise, ainsi que des modalités d’amélioration de l’efficacité de l’aide et de son évaluation.

Cet « exposé ministériel » serait incomplet si nous n’interrogions pas le niveau européen, symbolisé par la présence de Kristalina Georgevia, Commissaire Européenne à l’Action Humanitaire, à la CNH, et « patronne » de la DG-ECHO, principal bailleur mondial des ONG et autres agences humanitaires (ONU essentiellement) qui opèrent sur les terrains de crises.

La signature du Traité de Lisbonne – en créant le Service Européen pour l’Action Extérieure et en le plaçant sous l’autorité de Catherine Ashton – a entraîné certaines inquiétudes sur les critères de financement qui prévaudront à l’avenir pour répondre aux crises.

Le politique va-t-il supplanter l’impartialité qui caractérise aujourd’hui l’action de la DG-ECHO et cette dernière a-t’elle les atouts pour préserver son indépendance relative dans la complexité des institutions européennes ?

Kristalina Georgevia a tout d’abord rappelé que la CNH doit poser les bases d’une réflexion commune sur les enjeux humanitaires. Puis, elle a mis en avant le Consensus Humanitaire Européen comme principale clé de lecture de la Commission Européenne – y compris du Service d’Action Extérieure –, qui entendait préserver l’indépendance politique et l’impartialité de la DG-ECHO. Elle a également défendu le principe d’une autonomie financière conséquente, avec un budget annuel d’au moins 1 milliard d’euros pour la période 2014-2020.

Cette Conférence Nationale Humanitaire était une nécessité et l’ensemble des acteurs, gouvernementaux comme non gouvernementaux, ont honnêtement relevé ce pari. Il faut maintenant une suite à ce « point de départ », et nous verrons alors si la maturité des relations entre ces acteurs, qui semble souhaitée par tous,  a atteint le niveau requis. Après les mots et les maux, le temps des actes concrets est maintenant attendu par (presque) tous.

 

Auteurs :

Jérôme Larché, médecin, Directeur Délégué de Grotius International, Enseignant à l’IEP de Lille et Chercheur associé à la Fondation pour la Recherche Stratégique

Jean-Jacques Louarn, journaliste, fondateur et Directeur de Grotius International.

 

 

 

 


[1] Mettre ref Grotius

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Lady Ashton, ne cédez pas à l’alibi humanitaire de la Libye !

Posté par Jérôme Larché le 24 février 2011

      Alors que les « révolutions » du monde arabe, notamment en Libye,  continuent de déjouer tous les pronostics des adeptes de la  realpolitik, la réponse des Etats occidentaux – et notamment européens – reste mêlée d’indignation (réelle ou feinte) et de prudence calculatrice. Plusieurs de ces Etats, et notamment la France, sont pourtant depuis des années ceux qui leur ont vendu les armes et les munitions, utilisées aujourd’hui contre les manifestants dans la rue. On ne refait pas l’Histoire mais quand celle-ci s’accélère, on a le choix de monter dans le train du changement ou de s’accrocher aux vieux réflexes. Paradoxalement, autant l’assertion de Donald Rumsfeld sur notre « vieux continent »  était erronée concernant la guerre préemptive en Irak en 2003 et ses prétendues armes de destruction massive, autant elle parait reprendre aujourd’hui de la valeur  quand on regarde la réponse européenne face aux soulèvements populaires qui secouent le Proche- et Moyen-Orient depuis deux mois.  ashtonkadhafi.jpg

 La récente volonté de l’Union Européenne d’examiner la possibilité d’une « intervention militaire à but humanitaire en Libye»[1] traduit malheureusement l’incapacité des nations européennes et du nouveau Service Européen pour l’Action Extérieure, placé sous l’autorité de Catherine Ashton, à affirmer une posture politique clarifiée. Encore une fois, l’alibi humanitaire est brandi pour dissimuler une hésitation ou un refus d’engagement diplomatico-militaire lisible face à un pays qui pourrait faire vaciller des intérêts énergétiques, commerciaux, et politiques (comme par exemple la politique de contrôle migratoire et les accords signés avec l’Italie de Silvio Berlusconi). La réponse européenne, tardive et très peu audible (Mme Ashton en ayant fait une « marque de fabrique » sur des crises précédentes), semble se centrer sur l’évacuation des ressortissants de l’UE et la crainte d’un afflux migratoire massif. Ces préoccupations, pour légitimes qu’elles soient, ne constituent pas une réponse adaptée face aux défis présents et à venir, nés du réveil de peuples qui ont fait sauter le verrou mental de la peur face à des régimes qui avaient depuis longtemps perdu toute autorité crédible à leurs yeux. L’utilisation du terme « humanitaire » est encore une fois dévoyée de son sens propre, pour gommer  les aspérités d’un engagement véritable et de décisions politiques assumés par l’UE. Malgré le gel d’un accord de partenariat UE-Libye, lancé en 2008 par la France, les Vingt-Sept n’ont en effet toujours pas réussi à trouver une position commune concernant des sanctions ciblées contre le pouvoir libyen, comme le gel des avoirs ou des poursuites judiciaires internationales. 

Pourquoi l’UE ne peut-elle assumer pleinement, au nom des valeurs qui la structurent, la mise en place d’un dispositif militaro-diplomatique sous mandat des Nations-Unies ? Pourquoi s’abriter derrière la sémantique humanitaire, dont les principes sont d’intervenir auprès des populations vulnérables, mais dont la fonction n’est surement pas de résoudre des crises politiques ? L’ambivalence de l’UE n’est malheureusement pas simplement conjoncturelle. Elle est également structurelle, et ce depuis que les Vingt-Sept ont, quasi-simultanément, validé le Traité de Lisbonne qui consacre l’ « approche intégrée » pour la résolution des crises, et signé le Consensus Humanitaire Européen, qui rappelle les règles d’indépendance, de neutralité et d’impartialité de l’action humanitaire[2]. Cette contradiction interne à l’UE (bien que critiquables, les Etats-Unis ont une position beaucoup plus claire sur le rôle de « multiplicateur de forces » et de levier de la politique étrangère américaine des ONG humanitaires), véritable schizophrénie institutionnelle, est un frein supplémentaire à la lisibilité de la diplomatie européenne. Alignée sur les positions atlantistes et renforcée par le retour récent de la France dans le commandement intégré de l’OTAN, cette attitude ne correspond pourtant pas à la culture européenne des interactions entre aide humanitaire issue de la société civile et actions diplomatique et militaire. L’UE de Mme Ashton gagnerait à clarifier sa volonté de rechercher une solution politique à une crise politique en Libye, et non pas à déclencher une énième réponse « militaro-humanitaire », aux objectifs flous et contradictoires par nature. Probablement perçue par beaucoup comme une réponse incomplète et peu courageuse, elle resterait dans la droite ligne des attitudes de « realpolitik » que les peuples libyens, tunisiens et égyptiens viennent d’infirmer dans leurs rues. Soyez courageuse, Lady Ashton, ne cédez pas à l’alibi humanitaire de la Libye ! 



[1] http://www.lemonde.fr/afrique/article/2011/02/24/l-ue-examine-la-possibilite-d-une-intervention-a-but-humanitaire-en-libye_1484780_3212.html#ens_id=1481986

[2] Rappelant notamment que l’aide humanitaire n’est pas un « outil de gestion des crises ».

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