• Accueil
  • > Recherche : action humanitaire guerre

Résultats de votre recherche

La « sécurité » : nouveau piège pour les humanitaires

Posté par Jérôme Larché le 21 juin 2012

Depuis quelques années, les problèmes de sécurité sont devenus pour les acteurs humanitaires un véritable enjeu. Enjeu politique face à la multitude des problématiques et des nouvelles sémantiques de sécurité (sécurité opérationnelle, alimentaire, sanitaire, environnementale, humaine…) qui ont brouillé les lignes de vision en en faisant bien plus qu’une question uniquement diplomatico-militaire. Enjeu opérationnel car l’insécurité, réelle ou perçue, de certains terrains peut constituer une menace et une entrave pour les humanitaires et leurs projets. Il convient donc d’examiner pourquoi le nouveau cadre du concept de sécurité mais aussi la technicisation progressive des réponses apportées, peuvent constituer un piège insidieux pour les acteurs humanitaires et les populations concernées.

 

Un contexte favorisant l’insécurité

Depuis les années 90, le nombre et la violence de conflits intra-étatiques (Balkans, Grands Lacs, Soudan, Afghanistan) ont progressé, avec une tendance à la polarisation et la radicalisation. Un grand nombre d’Etats et de groupes armés non étatiques sont engagés dans des affrontements revêtant parfois un caractère mondial, collision de systèmes de valeurs et de croyances. La polarisation prend différents aspects comme « la guerre contre le terrorisme » et « la division Nord-Sud ».  La « guerre contre le terrorisme » a conduit des Etats à s’affronter à des mouvements non étatiques utilisant des stratégies asymétriques, déterminés à s’opposer à ce qu’ils perçoivent comme une influence occidentale « néo-coloniale ». La division Nord-Sud , certes ancienne, soulève des questions économiques fournissant le terreau d’idéologies militantes dans des communautés frappées par la pauvreté. En même temps le nombre d’acteurs humanitaires, comme leur capacité potentielle d’action, ont décuplé. Dans cet environnement, les organisations humanitaires sont exposées au risque d’être rejetées ou manipulées.

Les humanitaires ont de plus été mis, et se sont mis, sous les feux médiatiques ce qui a pu faire croire à certains que l’action humanitaire pouvait constituer un substitut à l’action politique. Des Etats comme certains organismes internationaux, ont ainsi été convaincus que l’action humanitaire pouvait devenir un instrument de gestion des crises, au même plan que des actions militaires ou politiques .

 

L’insécurité des humanitaires : bien réelle mais localisée

Dans les conflits armés et sur les terrains complexes, la sécurité des acteurs humanitaires conditionne directement leurs capacités d’accès et d’assistance aux populations civiles.  Leur acceptation locale et la compréhension fine de leur environnement doivent devenir de perpétuelles interrogations, sans quoi la probabilité de survenue d’un incident grave s’accroît considérablement. Il est aujourd’hui bien démontré que les pertes de travailleurs humanitaires civils sont plus importantes que celles des troupes assurant les opérations (maintien ou imposition de la paix). Depuis 3 ans, plus de 200 humanitaires ont été tués, blessés sérieusement ou kidnappés chaque année.

La répartition de ces incidents graves de sécurité n’est cependant pas uniforme, et certains conflits armés sont particulièrement en cause. En effet, lorsque l’on sépare la fréquence des violences perpétrées contre des humanitaires au Darfour, en Afghanistan et en Somalie (ainsi que dernièrement au Pakistan et au Tchad), de celles perpétrées dans les autres pays, la figure globale perd de son homogénéité. En fait, hormis dans ces cinq pays, la sécurité des humanitaires s’est plutôt améliorée. Il est important aussi de savoir que les travailleurs nationaux sont les principales victimes, essentiellement en raison de leur nombre (90% environ de l’ensemble des acteurs humanitaires) qui augmente de façon mathématique leur exposition au risque. Néanmoins, ces attaques de nature de délibérées, violentes et létales sont de plus en plus motivées par des raisons politiques – visant des ONG internationales et surtout occidentales -. 

 

La sécurité des humanitaires : un « business intra-humanitaire » florissant

Les problèmes de sécurité rencontrés par les acteurs humanitaires sur les terrains de conflits ne sont donc pas une mais des réalités. Les solutions adaptées à ces réalités ne peuvent être trouvées que dans une démarche contextuelle, et non dans un cadre formaté, reproductible à l’identique sur chaque terrain.

Le maître-mot est l’adaptation, qui nécessite une certaine souplesse dans les schémas d’organisation liée à une autonomie relative des terrains.

Pourtant, bien que la plupart des ONG revendiquent cette capacité d’adaptation, les schémas organisationnels comme les formations délivrées sur les enjeux de sécurité deviennent de plus en plus standardisés et externalisés. Certaines organisations sont désormais devenues des prestataires de formations rémunérées (comme RedR), et d’autres, comme l’International NGO Safety and Security Association (INSSA), entendent promouvoir des « normes » de sécurité qui seraient, à terme, nécessaires à une labellisation des ONG. Cette tendance normative est portée par une vision occidentalo-centrée de l’humanitaire, qui ne correspond plus forcément aux attentes des populations, et encore moins à celles des différentes parties au conflit. Les différents bailleurs internationaux soutiennent largement ce cadrage, et exigent désormais que le volet  « sécurité » soit explicitement précisé dans les projets de programmes proposés à financement. Dans certains cas, l’enveloppe « sécurité » peut aller jusqu’à 20% du budget total ! Pourtant, force est de constater aujourd’hui que les ONG diluent encore leur ligne budgétaire « sécurité » au sein des autres lignes car les gouvernements hôtes restent très sensibles sur cette question (comme au Soudan par exemple), et qu’il n’en existe pas d’évaluation financière précise.

 

Privilégier l’intelligence au renseignement

Les ONG sont donc confrontées à une double contrainte  et à une double réflexion. Tout d’abord, assurer sans discrimination la sécurité des acteurs humanitaires opérant dans la petite dizaine de pays comportant des risques majorés objectifs et réels. Et le faire d’une manière qui ne « militarise » pas leurs interventions mais qui, au contraire, exploite au maximum les avantages d’une acceptation par les populations. Deuxièmement, prendre en compte le cadre désormais élargi du concept de sécurité, et éviter de participer aux approches globales qui lient dans une connexion étroite la sécurité et l’aide (humanitaire et développement). Il s’agirait donc de prendre une position politique plus ferme et plus visible sur un refus de la stratégie 3D (Defense-Development-Diplomacy), comme l’a fait récemment OCHA (le Bureau de Coordination de l’Aide Humanitaire). Le Consensus Humanitaire Européen a également clarifié que l’aide humanitaire ne pouvait être un instrument de gestion des crises, mais le récent conflit en Libye a montré que beaucoup de gouvernements n’hésitaient pas à se servir de l’alibi humanitaire pour des interventions militaires aux objectifs éminemment politiques.

La technicisation et la privatisation croissantes des questions de sécurité par les ONG, officiellement motivées par des raisons d’efficacité opérationnelle et d’efficience économique, est également préoccupante. La gravité des enjeux soulevés, et le coût humain qui en résulte, interdisent toute polémique stérile, l’objectif étant bien évidemment de gérer au mieux la multitude de contraintes. Néanmoins, il ne faut pas renoncer à analyser cette question dans tous ses aspects – opérationnels, politique, sémantique -  ni à se remettre en permanence en question quant à sa potentielle instrumentalisation. Il ne peut donc exister de réponse globale à des situations majoritairement explicables par des facteurs locaux. Pour ne pas tomber dans le piège du discours d’une insécurité globale qui justifierait des mesures normatives généralisées, les ONG n’ont pas d’autre choix que de privilégier l’intelligence au renseignement.

Publié dans Crises et conflits, Securite et relations militaires-humanitaires | Pas de Commentaires »

La Syrie extrême et l’ « Empire du Milieu »

Posté par Jérôme Larché le 21 juin 2012

Les combats qui font rage en Syrie ont déjà faits plus de 8500 morts et les populations civiles des villes de Homs, Rastan ou Idleb en sont les principales victimes. L’accès humanitaire y est toujours extrêmement difficile  malgré les négociations menées par le CICR, l’accès est soins y étant même devenu un élément tactique de contre-insurrection pour le pouvoir syrien.  Contrairement à ce que l’on pouvait pressentir voici quelques mois, aucune solution politique directe et cohérente ne semble se dégager à présent, sauf si l’on pense que le référendum constitutionnel récemment proposé par Bachar El-Assad représente un renouveau de démocratie…  L’attitude de la Chine, extrêmement soucieuse de ne pas interférer dans les affaires internes des pays, est perçue par les pays occidentaux comme un déni des droits humains et en cela, critiquable. Au-delà de cette émotion première, il convient de s’interroger si l’ « Empire du Milieu » n’est pas autant une solution qu’un problème aux blocages de la crise syrienne.

 

Un pouvoir syrien démocide

La complexité des enjeux autour de la situation en Syrie ne parvient plus à en masquer l’horrible simplicité. Un pouvoir aux abois est en train d’assassiner son peuple, empêchant toute forme d’aide élémentaire de parvenir à ceux qui en ont besoin. La ville de Homs, ville martyre, et toute sa population, sont ainsi sacrifiées par le président El-Assad, dans une vaine tentative pour désarmer le processus qui, inexorablement, mènera à sa destitution. Ce médecin, qui avait le sang en horreur, en a désormais les mains pleines. La mort récente de plusieurs journalistes, l’exfiltration difficile des blessés vers des pays voisins, la défection régulière de plusieurs ministres, illustrent le point de non-retour qui a été atteint.

 

Une absence de « communauté internationale »

Même si la déstabilisation de la Syrie, pays pivot du Moyen-Orient, apporte une réelle incertitude sur les jeux politiques et militaires des pays avoisinants (comme le Liban, Israël ou l’Iran), la poursuite du massacre en Syrie est porteuse de dangers encore plus grands. Les positions fermes des Etats-Unis, de l’Europe et de la Ligue Arabe, ponctuées de sanctions diplomatiques et économiques, ne parviennent toutefois pas à faire plier ce régime. Cette incapacité des grandes puissances pointe d’une part  la nécessaire réforme du Conseil de Sécurité des Nations Unies, garant de la paix et de la sécurité internationales, mais aussi les différences importantes de concept des relations internationales exprimées par les régimes russes et chinois. On est loin d’un consensus sur l’application d’une « paix libérale », pourtant le modèle dominant actuel. 

L’attitude hostile de Moscou et Pékin à toutes ces initiatives diplomatiques traduit-elle la « puissance » réelle de ces deux pays, face à un « bloc occidental » – et ses alliés -, trop confiant dans sa capacité de dissuasion politico-militaire après l’épisode libyen ? Au fond, à quoi assiste-t-on ? A un défi diplomatique ouvert entre deux conceptions d’exercice du pouvoir et de la place des peuples face à ce pouvoir. Leur soutien au régime syrien semble pour l’instant intact (du moins en façade), même s’ils tentent de lui faire comprendre que la violence exagérée contre les civils ne fera qu’accentuer la désapprobation internationale, rendant toute négociation ultérieure encore plus difficile. De leur côté, les gouvernements occidentaux et leurs alliés arabes (la plupart sunnites) approuvent et légitiment les mouvements rebelles, sans franchir le pas de l’aide militaire, craignant sans doute d’attiser le conflit.

La « porte de secours » humanitaire

Ne pouvant trouver d’issue politique, les gouvernements occidentaux et leurs alliés arabes tentent maintenant de trouver une issue humanitaire, avec l’aide des Nations Unies. Si la critique diplomatique est aujourd’hui partagée par ces derniers, le régime autocratique syrien a pourtant semblé fréquentable de nombreuses années, car l’absence de démocratie était compensée par une utilité de négociation (avec l’Iran) voire même de stabilisation (au Liban) à l’échelle régionale. C’est donc plus contraints et forcés par l’extrémité des violences syriennes, inacceptables aux yeux de l’opinion publique, que les occidentaux ont « lâché » le pouvoir de Damas. On notera toutefois la quasi-silence de la diplomatie européenne, et en particulier du Service d’Action Extérieure de l’Union Européenne, affaiblissent de facto les négociations en cours, aussi bien avec la Syrie qu’avec la Russie ou la Chine.

L’Histoire récente montre que lorsque les Etats commencent à brandir l’argument humanitaire, c’est qu’ils se trouvent à court d’option stratégique, politique comme militaire. On se souviendra de l’incongruité des « corridors humanitaires » proposés par la diplomatie française au Darfour, alors qu’il s’agissait (et s’agit toujours) d’une zone de conflit sans ligne de front délimitée, en tâches de léopard. Que des propositions similaires soient faites aujourd’hui concernant la Syrie manque singulièrement de clairvoyance sur les réalités opérationnelles de ces « guerres de guérilla » (pour paraphraser Ernesto Che Guevara), conflits asymétriques où combattants et civils sont intimement mêlés, devenant tous  des cibles légitimes pour les violences des forces de l’ordre et des milices chahiba syriennes. Que 90 000 civils, dont bon nombre de blessés – soignés souvent très sommairement voire amputés -,  aient déjà gagné le camp jordanien de Riba Al-Sarhan, témoigne aussi de cette indiscrimination dans le choix des cibles. Les efforts actuels du CICR, tout comme de l’ancien Secrétaire Général  des Nations Unies, Kofi Annan, pour négocier un accès humanitaire en faveur des populations civiles sont ardus, sans preuve tangible d’un accord en vue.

Le destin syrien suivra-t’il le destin soudanais ? Celui d’un régime autocrate, violent, doté de forts leviers de coercition militaro-politique, mais aussi disposant précieux appuis internationaux comme ceux de la Chine et de la Russie, leur assurant une survie politique et institutionnelle…

La « solution » chinoise

Comme au Darfour, une des clés majeures pour déverrouiller le conflit syrien se trouve sans doute en Chine, à des milliers de kilomètres de la ville de Homs et de ses morts.  Puissance à l’économie puissante mais intégrée aux flux mondiaux, l’ « Empire du Milieu » possède-t’elle  en fait tous les atouts politiques pour rester totalement sourde au message que les pays occidentaux cherchent à lui faire passer ? Le temps qu’elle mettra à infléchir sa stratégie de soutien absolu à Bachar El-Assad – et ce,quelle qu’en soit la manière -, sera le marqueur de sa réserve de « puissance ».

Ces deux dernières décennies ont, en effet, vu la Chine montrer des signes d’ouverture pour jouer un rôle plus actif dans les affaires internationales, considérant qu’il s’agit d’une période d’opportunité stratégique.  Elle le fait toutefois avec ses concepts, ses valeurs millénaires, mais aussi ses rapports de force interne qui oscillent entre un « Rêve chinois », militairement conquérant, et la volonté d’un développement pacifique pour « cultiver l’harmonie ».  Eloigné géographiquement et idéologiquement du régime syrien, aligné conjoncturellement avec la Russie (avec qui, elle partage plus de frictions que de passions !), conceptuellement peu sensible aux droits de l’Homme dans sa politique étrangère, le pouvoir chinois a très certainement dégagé une vision élargie et à long terme (favorable à ses intérêts) de la crise syrienne.

Une autre crise régionale, toute proche, pourrait toutefois modifier la posture de la Chine plus rapidement que prévu, mériterait au moins d’être étudiée dans ses interactions possibles avec la Syrie : l’Iran et le développement de son arsenal nucléaire. En effet, une fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran, soumis à de fortes pressions internationales, serait probablement peu appréciée  par la Chine, à la forte dépendance énergétique en gaz et en pétrole. Dans ce cas, les soutiens mutuels et triangulaires entre Chine, Iran et Syrie pourraient changer de nature…

Ouvrir les perspectives et déterminer les bonnes stratégies

Outre les droits humains et humanitaires que les ONG doivent continuer à défendre, la recherche d’une véritable solution politique doit inclure une lecture au moins régionale, couplant les deux crises – plus dans leurs interactions possibles que dans leurs identité individuelle, et fondamentalement dynamiques dans leur évolution possible.  Les dérives violentes du régime syrien ne semblant pas devoir s’arrêter,  les  efforts de coopération diplomatique entre les grandes puissances (occidentales, eurasiatique et asiatique), les organisations politiques régionales, et le régime de Bachar El-Assad  doivent se poursuivre.

Sun Tzu écrivait dans L’Art de la Guerre : « La guerre est une grave affaire de l’Etat, […] un lieu de vie et de mort, […] une affaire à méditer soigneusement. […] L’armée victorieuse est victorieuse d’abord et cherche la bataille plus tard ; l’armée vaincue livre d’abord bataille et cherche la victoire ensuite. »

S’agit-il d’une partie d’échecs dont le contrôle du « centre de gravité » de l’échiquier amènera à une offensive clausewitzienne  rapide, « point décisif » cher à la vision occidentale ? Ou s’agit-il d’un jeu plus subtil, plus proche du wei-qi (l’équivalent du jeu de go), où la meilleure des attaques (diplomatiques) est indirecte et où l’équilibre des forces se modifie insensiblement. Favoriser la souplesse de l’encerclement stratégique, en jouant sur l’avantage psychologique, et en essayant d’éviter le conflit direct : telles sont les concepts fondamentaux de la stratégie chinoise. Si la position diplomatique actuelle de la Chine reste critiquable, il convient néanmoins de mieux réfléchir à la stratégie qui guide cette position. Une vision univoque purement moralisante, tout comme purement réaliste, n’est pas adaptée. Essayons plutôt d’en deviner le shi, l’ « énergie potentielle » exploitable qui permettra de faire évoluer la situation.

 

 

Publié dans Crises et conflits, HOT SPOT | Pas de Commentaires »

Guerres et action humanitaire : l’importance des mots justes

Posté par Jérôme Larché le 21 juin 2012

          Après la Libye, l’actualité internationale a désormais comme focus essentiel la situation en Syrie où les massacres de civils se déroulent quotidiennement, et où il devient extrêmement difficile de faire la part des choses entre information vérifiable et désinformation de la part des différentes parties au conflit. A l’heure où le spectre d’une intervention armée se dessine à nouveau, un certain nombre de constats et de réflexions s’impose à l’aune des expériences récentes de ces guerres dites « humanitaires ».

Tout d’abord, notons le glissement sémantique progressif de la dernière décennie où le terme « guerre » a été accolé à de nombreuses situations qui ne recelaient aucun caractère militaire. On parle désormais de guerre économique,  des devises monétaires, de l’anchois…  Dans le même temps, l’affrontement entre deux Etats ou entre un Etat et des entités non-étatiques se dénomme désormais conflit ou intervention armée. L’utilisation concomitante de l’adjectif « humanitaire » a accentué cette  inversion des valeurs qui, politiquement, vise essentiellement à justifier la mise en œuvre de moyens militaires, mais aussi atténuer la perception dramatique de son coût réel.

La guerre est un « fait social total », et très souvent la poursuite logique d’une action politique menée par un ou plusieurs Etats. La légitimité morale de la guerre, et notamment des guerres dites « justes » est naturellement très polémique, car dépendante du corpus culturel et politique de chaque intervenant  au débat (et pas seulement des politiques et des militaires qui prennent la décision de l’engagement). Il est donc difficile de vouloir y associer une réelle objectivité car c’est le plus souvent de la parfaite subjectivité qui guide la position des uns et des autres. Les âpres discussions qui ont suivi chaque intervention militaire ces vingt dernières années témoignent de cela, qu’il s’agisse du Kosovo, de l’Irak, de l’Afghanistan, et même du Timor.

Le constat libyen

S’il faut accepter cette intersubjectivité dans les processus de légitimisation morale de ces guerres, on peut aussi souligner que « l’intervention militaire, pour des raisons humanitaires, est le reflet d’une vision utilitariste des relations internationales », en contradiction avec « la métaphysique originelle du jus ad bellum »[1]. Si la mise en avant des concepts de guerre préventive et préemptive s’est estompée avec le départ de G.W. Bush, le récent conflit en Libye montre que l’alibi humanitaire a encore de beaux jours devant lui. Les Etats de la coalition arabo-occidentale qui ont mené cette guerre pouvaient-ils en mesurer toutes les conséquences à venir ? Rien n’est moins sûr, mais la réalité libyenne actuelle suscite pourtant de graves inquiétudes, tant sur le plan humanitaire qu’en termes politiques. MSF s’est, par exemple, récemment retiré des prisons de Misrata en raison des nombreux cas de tortures constatées par ses équipes médicales, et très vraisemblablement perpétrées par les autorités libyennes actuellement au pouvoir. En outre, depuis le 1er juin dernier, une nouvelle loi interdit aux ONG libyennes de recevoir des financements d’ONG étrangères ou de bailleurs internationaux (sauf s’ils sont enregistrés au Ministère de la Culture et de la Société Civile). On peut aussi noter que  des ONG étrangères qui défendent les Droits de l’Homme, se sont vues interdites de déplacements dans le sud du pays, où persistent des foyers de violence. Sur le plan politique, la réalité de la fragmentation clanique et tribale des nouvelles autorités libyennes a fait voler en éclat l’impression d’unité qu’avait pu donner le CNT (Conseil National de Transition) dans ses négociations avec la « communauté internationale ».  Le changement d’attitude récent du CNT envers les ONG étrangères et les journalistes, tout comme l’adoption d’une loi autorisant la prise en compte des confessions obtenues sous la torture, ne sont surement pas des éléments rassurants.

Enfin, il faut reconnaitre aujourd’hui que le conflit en Libye a eu des répercussions bien au-delà des frontières de ce pays. La circulation renforcée d’armes et de mercenaires participent désormais à la déstabilisation de la zone sahélienne, et à l’insécurité croissante de cette région.

Une nécessaire mise à plat des enjeux

On pourra arguer que ne rien faire en Libye aurait été également condamnable, mais c’est là où la discussion bascule invariablement dans la subjectivité puisqu’il s’agit alors d’une hypothèse contrefactuelle, par nature invérifiable. Et donc difficilement attaquable. Le débat sur ces questions importantes est-il condamné à s’enliser dans un discours rhétorique et une dialectique stérile ?

A l’aune d’une possible intervention en Syrie et dans la perspective des incertitudes politiques liées au retrait progressif des troupes occidentales d’Afghanistan, un certain nombre de questions et de constats méritent d’être pris en considération par les décideurs.

Tout d’abord, reconnaître que les objectifs politiques sont prééminents dans le choix des actions (comme des inactions), et que les objectifs humanitaires servent, au pire, d’alibi et, au mieux, correspondent à des convergences conjoncturelles d’intérêt. Si les Etats entendent appliquer de véritables stratégies humanitaires, celles-ci ne doivent-elles pas pouvoir, à un moment donné, se dé-subordonner à la raison d’Etat pour rester crédibles. ?

Deuxièmement, bannir définitivement la sémantique humanitaire du vocabulaire politique et militaire concernant ces interventions armées, qui brouille les perceptions et accentue les risques d’insécurité pour les travailleurs humanitaires. Parler d’ « intervention armée à but humanitaire » est un oxymore, à la fois inopérant sur le plan conceptuel et dangereux sur le plan opérationnel. Si l’on ne peut reprocher aux médias de véhiculer ces expressions fourre-tout que d’autres prononcent, leur responsabilité ne consisterait-elle pas à y accorder  une vision plus critique ?

Troisièmement, il est parfaitement établi que les populations civiles, et particulièrement les plus vulnérables, sont les principales victimes des conflits armés internes, ou des conflits opposant des groupes armés à des coalitions d’Etats. Quelle va y être la place réelle de la « responsabilité de protéger » ? Un outil efficace pour la protection des civils ou encore une justification annexée par une minorité d’Etats ?  Les politiques étatiques de protection des personnes (ne participant pas de façon directe au conflit) doivent bien sûr rappeler l’obligation d’appliquer le droit humanitaire international. Mais au-delà du jus in bello, ne pourrait-on collectivement réfléchir à la manière dont les sociétés civiles des pays qui s’engagent dans un conflit armé pourraient avoir un droit de regard sur la façon dont le jus ad bellum et le jus post-bellum ont été pris en compte, au préalable, par leurs gouvernements respectifs ?

Enfin, les exemples récents de l’Irak, de l’Afghanistan et de la Libye montrent que l’action humanitaire des ONG nationales comme internationales – et qui sont souvent les seuls recours d’assistance aux populations dans ces contextes – est loin d’être facilitée, aussi bien pendant qu’après la survenue de ces conflits armés. Quelles sera la situation des ONG en 2014, après le retrait des troupes de l’OTAN, dans un Afghanistan fragmenté, au pouvoir central très fragile, et où les insurgés reprennent déjà leurs marques ? Quelle sera la marge réelle de négociation des ONG et acteurs humanitaires occidentaux après plus de dix ans de conflit post-11 septembre ? Aujourd’hui, les ONG travaillent-elles véritablement en Libye ou restent-elles à proximité de la frontière libyenne des pays limitrophes, comme la Tunisie ou l’Algérie?

 

Dans un monde de plus en plus gris et aux repères incertains, la responsabilité (et la difficulté) pour chaque acteur – ONG, gouvernements, organisations internationales – est donc de tenir son rôle et de savoir jusqu’où le curseur de l’acceptable peut être poussé. Se confronter à la réalité complexe des conflits armés aujourd’hui et tenter d’y apporter des solutions malgré les incertitudes, c’est affronter avant tout le champ des possibles sans démagogie,  dogmatisme idéologique ou pragmatisme purement cynique.


[1] A. Colonomos in « Justifier la guerre ? » Dir. G. Andréani et Pierre Hassner, Ed Sciences Po, 2005

Publié dans Crises et conflits, Reflexions et prospectives | 1 Commentaire »

Zones grises et idées noires : du conflit social aux conflits armés

Posté par Jérôme Larché le 19 janvier 2012

Depuis les émeutes de 2005, les banlieues, et aujourd’hui par effet capillaire, certaines périphéries de centres-villes, restent des enjeux complexes où la compréhension et la prise en charge du phénomène « banlieues » doivent être systémiques. Or, la vacuité des « plans banlieues » mis en place par les gouvernements successifs depuis des années, nie cette réalité. Faute d’envie et de moyens. Faute d’envie de coller à une réalité grise qui donne à beaucoup des idées noires.

« Clash à la kalash »

L’utilisation à Marseille de fusils mitrailleurs AK47 (kalachnikovs) par des truands de basse zone a récemment fait l’objet d’une grande attention médiatique, d’autant qu’elle s’est récemment soldée par la mort d’un policier[1] et d’un mineur de 17 ans[2]. Des armes de guerre, que l’on peut se procurer pour quelques centaines d’euros[3], brandies en pleine ville pour des braquages qui rapportent à peine plus… Ces armes provenant pour la plupart des stocks d’armement d’Europe de l’Est ont probablement déjà vécues quelques guerres africaines et balkaniques. Elles ont rencontré les trafics mafieux de drogue provenant d’Espagne et du Maghreb qui, elles, avaient le cash mais pas les armes. Cette complémentarité a opéré et se diffuse  aujourd’hui dans certaines banlieues de notre pays, nouvelles zones grises à la fois socio-économiques, mais aussi parfois de nature politique.

La réponse des autorités n’a pas tardé puisque, très médiatiquement, les policiers de la Brigade Anti-Criminalité (BAC) de Marseille se sont vus dotés de fusils à pompes. La réponse par la force à la force a un effet rassurant à très court terme, mais ses limites sont très vite atteintes et elle peut même, dans certaines circonstances, crée un effet d’attisement des conflits. La simplicité – on pourrait dire la linéarité -  de la réponse politique face à ces problèmes de violences reste toutefois inadaptée, car ne prenant pas en compte les nouveaux déterminants (sociologiques, économiques, culturels, et politiques) en jeu.

Militarisation du fait divers banal, banalisation du fait militaire

Ces zones périphériques de nos centres urbains semblent enrobées d’un brouillard, d’une brume, qui rend leur compréhension comme leur effraction, toujours plus difficiles. Les perceptions y valent toutes les réalités. Si dans ces segments urbains, la militarisation de la réponse policière parait nécessaire aux politiques, c’est qu’ils les perçoivent comme des « zones de conflits », ou tout au moins des zones grises. Zones grises et idées noires.

La récurrence des braquages à la kalachnikov et la réponse politico-policière prédominante illustrent deux phénomènes préoccupants. En effet, la militarisation du fait divers banal fait désormais écho à la banalisation du fait militaire. Considéré un braquage comme un acte de guerre est-il réellement approprié ? La réponse politico-policière actuelle questionne d’autant plus qu’elle combine une réduction des effectifs de fonctionnaires de police – rendant de facto la sécurité privée toujours plus forte – et une course à l’armement entre « flics » et «  voyous » dont on connait, par expérience, le cercle vicieux qui en résulte. Le rôle de la BAC dans les banlieues a d’ailleurs été récemment étudié par Didier Fassin[4] , qui conclut qu’elle se comporterait plus comme un élément d’alimentation des violences, et non de régulation ou d’extinction de celles-ci. Dans une perspective sociologique, on pourrait même avancer que ces méthodes policières permettent une justification réciproque des « flics » et des « voyous » dans leurs rôles et fonctions respectives.

Définition et compréhension des zones grises

Les processus de mondialisation / globalisation qui dominent notre époque se sont traduits par une progressive altération des frontières, symboliques et réelles, que les populations et le corps social avaient construites. Il n’existe plus de problématiques strictement locales ou strictement globales, mais un « glocal » qui a bousculé et brouillé les lignes, tout en soulignant l’interdépendance qui en résultait. Précarité, chômage, stigmatisation sociale (le phénomène des castes sociales, bien que non affiché, est aussi une réalité dans nos pays occidentaux), difficultés d’accès aux soins et au logement, trafics et criminalité transversale (prostitution, drogues, armes,…) voire transnationale. Que ce soit à la Courneuve, dans les ghettos new-yorkais, ou dans les bidonvilles de Calcutta, les ingrédients sont les mêmes, seuls varient leur proportion et leur déclinaison locale. Cela en fait-il nécessairement des zones grises ?

Trois critères permettent de définir l’espace hybride et volatile que constitue une « zone grise » : une concurrence d’autorité, une dérégulation sociale, et une privatisation du territoire. A l’instar de certains espaces du Tchad, du Soudan, de l’Afghanistan, ou de la Somalie, les banlieues françaises sont également devenues des zones grises. La « concurrence d’autorité » avec les forces de l’ordre, mais aussi avec les autorités civiles, est indéniable et la conquête des nouveaux territoires par les uns alterne avec la reconquête des territoires perdus par les autres. Ces zones grises françaises constituent avant tout des zones de « pathologies sociales »[5], où la construction des identités n’est plus en phase avec celle de la société, pouvant même aller jusqu’à un certain séparatisme entre gouvernement et gouvernés. Cette dérégulation sociale est complétée par une privatisation du territoire, où les bandes segmentent et partagent leurs aires d’influence et de contrôle. Mais cette privatisation du désordre fait aussi écho à une privatisation progressive de l’ordre, ce qui n’a rien de rassurant non plus. Zones grises et idées noires.

Banlieues : conflit social ou conflit armé ?

Dans ce monde liquide où l’on s’aperçoit qu’appliquer de la violence sur ces îlots de violence ne fait que les déplacer et les renforcer, il faut « changer de logiciel » et se départir des réponses politiques à courte-vue…et électoralistes. La militarisation, sémantique et opérationnelle, de la réponse politique actuelle semble d’emblée vouée à l’échec. Pensée comme une stratégie de pacification sur une zone de conflits, elle ne répond pas à la bonne question, et aucun conflit de société n’a jamais été réglé avec des armes. Traiter la question des trafics et des incivilités demande une réponse de police, et pas de milice. Traiter aussi la question sociale des banlieues, celle de la stigmatisation à l’embauche et d’un chômage surdéterminé, celle d’un accès aux soins rendu plus difficile par l’insécurité que constatent les services de secours d’urgence mais aussi par des barrières financières ou linguistiques. Les zones grises que sont devenues certaines banlieues françaises ne sont pas une fatalité ni une facilité. Elles sont le produit glocal de la mondialisation et des fractures engendrées. Elles sont un construit social et historique qu’il serait vain d’oublier. Elles sont un défi politique et sociétal car leur persistance en l’état pourrait déboucher sur des situations encore plus violentes. L’expérience des « Etats faillis » (les « failed states ») nous apprend que ces zones grises, présentes et disséminées en leur sein, ont été très souvent le prélude à des situations de conflits ouverts (la plupart du temps « intra-étatiques »). Prévenir ces évolutions aurait été probablement plus simple que de gérer après coup la résolution d’un conflit.

Quel rapport avec l’humanitaire, me direz-vous ? Tout, bien évidemment. Lorsqu’ils se rendent sur des terrains de conflits, les humanitaires évoluent la plupart du temps dans des zones grises, ou au sein d’Etats faillis, et leur insécurité y est d’ailleurs maximale. Ils sont confrontés, dans leur pratique, à la précarité socio-économique, aux difficultés d’accès aux soins et au logement, mais aussi aux trafics mafieux locaux, avec certaines ramifications transnationales, et aux forces de coercition (police, militaires), publiques comme privées. Les conflits identitaires ethnico-raciaux (très souvent instrumentalisés par différents protagonistes) comme les conflits de territoires (que ce soit pour l’accaparement d’une ressource naturelle ou pour sa situation stratégique) font également partie des éléments auxquels les humanitaires ont à faire face et qu’ils doivent décrypter.

 

Conclusion

La compréhension de ces zones grises, ici et là bas, de leurs acteurs et des dynamiques en cours, est une nécessité citoyenne. Elle concerne les humanitaires, émanations légitimes de la société civile, mais aussi chacun d’entre nous. Des solutions sont possibles, encore faut-il y mettre des moyens mais surtout une réelle volonté politique. Les associations et les municipalités s’investissent énormément dans la restauration des liens sociaux et dans la médiation des conflits locaux. Malgré cela, une perte de confiance s’est instaurée dans la parole et les actions des pouvoirs publics, faute de cohérence et d’occasions perdues. Les trafics y sont pourtant une réalité, tout comme la discrimination socioéconomique qui altère le quotidien de leurs habitants. Pas d’angélisme naïf, encore moins de diabolisation « karchérisée ». Juste la réalité, la réalité juste. La pire des hypothèses, qui dans certains endroits commence à pointer, serait que ces zones grises de nature essentiellement socioéconomique se transforment en zones grises politico-culturelles. La béance sociopolitique ouverte serait très difficile à refermer et pourrait constituer le terreau pour des conflits plus ouverts et plus violents. Dans le conflit social de nos banlieues se dessinent des conflits armés. Zones grises et idées noires.


[3] De 500 à 1500 euros

[4] D. Fassin « La force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers », Ed Seuil, Paris, 2011

[5] G. Minassian « Zones grises : quand les Etats perdent le contrôle », Ed Autrement, Paris, 2011

Publié dans Crises et conflits | 7 Commentaires »

Min Suryia (De Syrie)

Posté par Jérôme Larché le 6 décembre 2011

Dans un récent article du Monde du 24 novembre 2011, Rony Brauman et Bernard-Henri Lévy se sont violemment affrontés (joute verbale, s’entend) concernant le caractère  « juste » de la guerre menée en Libye par la coalition occidentale et qui a permis avec l’aide des insurgés libyens, la chute du régime du colonel Kadhafi. La virulence des postures réciproques donnait presqu’à penser qu’on ne parlait pas du même pays ! Cette controverse intellectuelle est peut-être l’occasion d’en tirer des leçons, pour s’interroger avec plus de finesse sur la situation en Syrie. 

Rony Brauman-Bernard-Henri Lévy, un dialogue de sourds  La population civile libyenne, qui a à la fois souffert des mesures de répression mises en place par le régime Kadhafi mais aussi des conséquences inévitables d’une guerre civile urbaine, n’apprécierait peut-être pas d’être ainsi mise au centre d’un débat essentiellement idéologique. Comme le Darfour hier, et peut-être demain la Syrie, la Libye n’était  plus, dans ce face-à-face Brauman-Levy,  l’objet principal d’intérêt mais le prétexte à la déclinaison idéologique de chacun. L’un cherche à convaincre par la raison, et l’autre à persuader par les sentiments et la morale.   Est-il si difficile d’affirmer son empathie et sa préoccupation pour les populations civiles, tout en réaffirmant la complexité d’une crise politico-militaire, tant dans ses origines historiques que dans la société dans laquelle elle se construit ? Il est probablement aussi déraisonnable de justifier une guerre pour des raisons humanitaires que de vouloir expliquer une crise politique par ses seules conséquences humanitaires… Primo Lévi a écrit dans Les Naufragés et les Rescapés qu’ « Il faut donc nous méfier de ceux qui cherchent à nous convaincre par d’autres voix que celle de la raison ». Je crois qu’il faut l’écouter, comme il faut d’abord écouter les peuples dont on se prétend le porte-parole, la plupart du temps de façon illégitime. 

La parole d’un écrivain syrien  Comme l’affirmait récemment dans Grotius International, l’écrivain syrien  Khaled Khalifa, la société syrienne est dans l’envie réelle dune (r)évolution démocratique, face à 40 ans d’un régime qui n’a pas ou peu bougé, si ce n’est le prénom de son président. Les réactions violentes des autorités, qui ont provoqué la mort de plusieurs milliers de manifestants, témoignent bien sûr de la peur face à ce changement cataclysmique qui s’annonce, et n’ont pas entamé la détermination d’une grande partie du peuple syrien à descendre dans la rue. S’agit-il réellement d’un « paradigme syrien », comme l’affirme Rony Brauman, « fait d’une mobilisation populaire large et d’un refus admirable de céder à la tentation des armes et à la spirale de la violence » ? Rien n’est moins sûr même si, pour l’instant, c’est actuellement le cas. 

Quelle(s) issue(s) possible(s) à la crise syrienne ? Sur un plan plus géopolitique, la Syrie est connectée à de nombreux pays (Irak, Liban, Turquie, Israël, Jordanie) dont certains sont encore très fragilisés, et pour lesquels une déstabilisation supplémentaire du Bilad-El-Cham[1]  aurait des conséquences difficiles à évaluer aujourd’hui. De plus, le coût financier et politique d’une nouvelle guerre menée par une coalition occidentale (voire élargie à un certain nombre de pays appartenant à la Ligue arabe) ne paraît plus possible à justifier vis-à-vis  d’une opinion publique, touchée de plein fouet par la crise de la dette et ses effets, notamment en Europe et aux Etats-Unis. Reste donc la voie diplomatique à emprunter, pour infléchir – par la négociation et des sanctions ciblées – la posture a priori inflexible du gouvernement syrien. Cette stratégie du « containment » risque d’être longue, sinueuse, de demander du temps, au risque que les rues de Homs ou de Damas soient encore le théâtre de combats asymétriques et sanglants entre manifestants et forces de l’ordre. Les sanctions économiques sévères à l’égard de la Syrie et les restrictions de circulation pour les dirigeants syriens, envisagées très récemment par la Ligue arabe, confirment que la technique de l’asphyxie progressive du régime a été choisie à celle de la démonstration de force internationale. 

De la légitimité de la parole Une lecture médiatique de la crise syrienne se résumant à un décompte des morts et à une indignation –humainement justifiée – sans décryptage pédagogique approfondi des déterminants réels de cette crise politique, dans l’une des régions les plus tendues au monde, ne permettra pas d’y poser un diagnostic correct, et encore moins d’en déduire les solutions appropriées.  J’aimerais, comme nous l’avons déjà fait dans Grotius International, que les syriens puissent s’exprimer pleinement dans nos médias. Qu’ils soient avocats, médecins, professeurs de sciences politiques, ou de simples citoyens, leur parole compte car ils connaissent leur pays, dans toute sa beauté et ses ellipses. Par sa légitimité, cette parole peut nous interpeller et peut-être nous indiquer comment agir. Mais cette parole, nous ne pouvons pas nous l’accaparer. Elle doit venir de Syrie. Min Suryia 



[1] Étymologiquement, le terme signifie « terre de la main gauche », http://fr.wikipedia.org/wiki/Bilad_el-Cham

Publié dans Crises et conflits, HOT SPOT | Pas de Commentaires »

De la crise somalienne à la crise financière : une rentrée périlleuse

Posté par Jérôme Larché le 31 août 2011

 Edito de Grotius International – Septembre 2011

par Jérome Larché, Directeur Délégué de Grotius International

Terminées les vacances ! Grotius.fr est désormais devenu Grotius International, « Géopolitiques de l’Humanitaire ». Dans un précédent édito, j’avais exposé les raisons de ces modifications, qu’il est possible de retrouver au niveau de la rubrique « Pourquoi ce site ? ». Mais revenons sur deux aspects de cette rentrée qui pourrait se révéler périlleuse pour les ONG humanitaires. 

Ces deux derniers mois ont vu l’urgence de la Corne de l’Afrique éclipser le reste de l’actualité humanitaire, oubliant facilement le Darfour, Haïti, la RDC, ou l’Afghanistan. Tels des papillons de nuit, les médias se sont précipités vers les lumières intenses des roquettes et des détresses humaines, allumées en Somalie, au Kenya, et en Ethiopie. D’une situation chronique perdurant depuis des mois, ayant de profondes racines structurelles et accentuée momentanément par les Shebab somaliens (l’instrumentalisation de la faim étant une tactique vieille comme l’art de la guerre), ils en ont fait une crise aigue, brutale, surgie d’ex-nihilo, méritant une mobilisation aux connotations cathartiques. Si certaines ONG ont fait le choix d’emboîter le pas aux médias sur cette posture simplificatrice pour récolter des fonds auprès du public ou des bailleurs, aucune n’a osé le pari de la pédagogie complexe, ce qui n’enlève rien à la valeur de leurs actions sur le terrain, mais les ramène un peu plus au simple rang d’opérateurs privés, et non d’organisations humanitaires indépendantes issue de la société civile. Abritant désormais le plus gros camp de réfugié au monde, le Kenya est devenu un pays pivot de cette crise, tant par sa relative stabilité comparé aux autres pays de la zone, que par le « hub » (logistique, financier, en ressources humaines) qu’il constitue. Toutefois, outre les réflexions de fond que chaque humanitaire devrait se poser avant d’aller intervenir dans un camp de déplacés/réfugiés – et notamment lire l’excellent bouquin de Michel Agier[1]-, le camp de Dabaad – qui accueille désormais plus de 400 000 réfugiés somaliens – peut devenir rapidement un facteur de déstabilisation politique interne, dans un pays qui cicatrise encore avec peine des violences survenues à la fin du mois de décembre 2007, après les élections présidentielles, et qui avaient fait plus de 1500 morts. En bref, l’interaction médias-humanitaires n’a de sens que si chacune des parties comprend et respecte la temporalité de l’autre et ne tente pas, dans un effort inutile et potentiellement dommageable, de la remplacer. Que les journalistes parlent des crises aux conséquences humanitaires, c’est leur droit. Que des journalises exercent sans discernement un tri « échologique » entre ces crises, c’est probablement une erreur.  L’autre évènement structurant de cet été restera la crise financière et bancaire qui secoue les bourses et les Etats, notamment en Europe. La dette des pays européens et des Etats-Unis, ajoutées à la poursuite de la spéculation sur les marchés financiers, vont impacter de plein fouet les budgets de ces Etats pour les années à venir. En France, près de 10 milliards vont devoir être économisés et, au-delà des annonces gouvernementales, comment ne pas croire que l’actuel financement des activités humanitaires ne sera pas touché par des coupes budgétaires ? La crise de la dette se jouant aussi à l’échelle européenne, il est fort probable que la mutation d’ECHO, de plus en plus intégré au Service d’Action Extérieure de l’UE, s’accentuera, et que la « méthode des consortiums », utilisée déjà au Pakistan, en Afghanistan ou en Indonésie, ne soit étendue à l’ensemble des terrains déjà financés par l’institution européenne.

Un certain nombre d’ONG britanniques ont crée, sous l’égide de DFID (le Département  chargé du Développement et de la Coopération Internationale) un « Consortium d’ONG britanniques », pré-identifiées et pré-qualifiées auprès des autorités, dont l’objectif est d’accélérer la mise en œuvre des programmes en cas de crises, comme lors des inondations de juillet dernier à Cox Bazar au Bangladesh. Pour les ONG françaises et les autres ONG européennes (notamment celles de taille moyenne) qui n’auront pas anticipé ces changements, et dont souvent la majorité de leurs actions à l’international est financée par ECHO, il n’y aura pas énormément d’alternatives. Soit elles intègrent le  « moule » des consortiums, et deviennent indubitablement des prestataires de services et des opérateurs privés, fruits très reconnaissables de la logique économique libérale et mondialisée. Soit elles renoncent à participer à ces consortiums, mais renoncent aussi à rester des acteurs importants, et donc s’exposent – à brève ou moyenne échéance – à disparaître ou à fusionner. 

La redistribution des cartes dans l’humanitaire ne fait probablement que débuter, mais la crise financière et les pressions que subissent les gouvernements pour diminuer leur dette, ont sonné le début d’une partie périlleuse pour les ONG humanitaires. Notamment pour celles qui veulent défendre les principes de l’action humanitaire dans un cadre éthique et opérationnel, mais n’en ont peut-être plus aujourd’hui les moyens, faute d’avoir su préparer une réelle diversification financière.  


[1] « Gérer les indésirables. Des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire» M. Agier, Ed Flammarion, 2008

Publié dans Reflexions et prospectives | Pas de Commentaires »

Privatiser la guerre en Libye est tentant mais dangereux

Posté par Jérôme Larché le 20 mai 2011

Article paru sur Slateafrique.com le 19/05/11

 

Le conflit armé en Libye attire des mercenaires dans les deux camps. Mais la sous-traitance de missions à des sociétés militaires privées brouille les cartes.

Privatiser la guerre en Libye est tentant mais dangereux dans Crises et conflits benghazisoldat

Des civils volontaires dans l’armée des insurgés s’entraînent à Benghazi, le 11 mai 2011. REUTERS/Mohammed Salem

 

Pierre Marziali, président de la Secopex, société militaire privée française, est décédé lors d’un contrôle des rebelles libyens à Benghazi, le 12 mai dernier. Il semblerait qu’il essayait, en compagnie de 4 autres hommes dont l’un a été blessé durant l’accrochage, de contacter les officiels du Conseil National de Transition (CNT). La Secopex avait en effet le projet d’implanter un bureau à Benghazi, actuelle «capitale» des insurgés libyens, afin de proposer du conseil militaire privé et de l’appui stratégique et opérationnel. Abdel Hafiz Ghoga, le vice-président du CNT, les accuse pourtant aujourd‘hui d’espionnage.

Une société militaire privée «à la française»

Bien que leur objectif réel en Libye ne soit pas encore clarifié, il semblerait que les projets de cette entreprise militaire et de sécurité privée (EMSP) aient déjà suscité l’intérêt de la Direction Centrale du Renseignement Intérieur (DCRI) et de la Direction de la Protection de la Sécurité de la Défense (DPSD), autrement dit, les organes de renseignement civil et militaire de l’Etat français.

Crée en 2003 par Pierre Marziali, ancien sous-officier du 3e Régiment Parachutiste d’Infanterie de Marine (RPIMa) de Carcassone, cette société militaire privée du département de l’Aude s’était fait connaître en 2008 lorsqu’elle avait décroché un important contrat pour assurer la sécurité maritime en Somalie, aux eaux toujours infestées de pirates. La Secopex était alors tenue de créer une unité de garde-côtes et une unité côtière de renseignement, ainsi que d’assurer «le renforcement des affaires maritimes, des douanes et de la gendarmerie maritime». Cette EMSP avait alors le projet de proposer des escortes ou la présence de personnels armés à bord des bateaux croisant les côtes somaliennes, sachant que 300 à 400 navires de commerces empruntent quotidiennement cette route. La formation des personnels somaliens devait se faire dans des centres situés à la fois sur Djibouti et dans une île au Sud de la Somalie.

La réalité n’a toutefois pas été à la hauteur de ces ambitions puisqu’il semble, malgré les 2.000 «personnes mobilisables» (selon les dires du patron de la Secopex), qu’aucune action concrète n’ait été mise place. Ainsi, après l’Irak, le Kurdistan, la Centrafrique, et la Somalie, la Libye constitue donc un nouvel échec pour la Secopex.

Parmi les autres protagonistes impliqués à Benghazi, on trouve également un certain Robert Dulas. Cet acteur de la «Françafrique» —ancien conseiller des présidents ivoirien Robert Gueï et centrafricain François Bozizé, et actuel «ambassadeur plénipotentiaire» du pouvoir nigérien— a lui-même reconnu que la Secopex avait offert ses services aux deux parties. C’est-à-dire au régime du colonel Kadhafi et au Conseil National de Transition libyen. On pourrait donc penser que la volonté de «neutralité» (et d’objectif financier) de la Secopex a pu leur être préjudiciable. Toutefois, la présence dans ce «groupe d’experts», de Pierre Martinet, ancien agent de la Direction Générale de la Sécurité Extérieure (DGSE) —et accusé d’avoir fait espionner Bruno Gaccio à Canal Plus en 2005—, crée une confusion supplémentaire dans la compréhension réelle des faits.

Tactique hasardeuse et turbulences diplomatiques

Ce fait divers, endeuillé par la mort d’un homme, intervient alors que les frappes de l’Otan semblent insuffisantes à compenser l’inefficacité des insurgés du CNT pour prendre, significativement et durablement, du terrain aux troupes loyalistes de Kadhafi. Or, la résolution 1973 du Conseil de Sécurité des Nations Unies interdit formellement l’envoi de troupes de la coalition sur le sol libyen. La présence de cette société militaire privée, qui plus est française, jette donc un certain malaise. En clair, il semble impossible que personne n’ait été au courant de leur projet, mais qu’à priori, aucune interdiction formelle pour cette action n’ait été formulée. Hasardeuse sur le plan tactique (un homme tué et les autres en prison), la médiatisation de cette (tentative d’)action risque d’être compromettante sur un plan stratégique et diplomatique.

La France et la Grande-Bretagne ont en effet été les premières à dénoncer l’utilisation de mercenaires par le colonel Kadhafi, dont les estimations varient de 500 à 6.000, et dont les nationalités sont très diverses: Guinée, Ghana, Centrafrique, Tchad, Niger, Mali, Soudan et Somalie. Selon certains chercheurs, il y aurait aussi des «soldats de fortune» européens, bélarusses, serbes, anglais, belges, grecs, et même français. Ces mercenaires européens, payés plusieurs milliers de dollars par jour, seraient des spécialistes de l’armement lourd et des pilotes d’hélicoptères, mais leur présence n’a pas pour l’instant pas été confirmée officiellement. Ni par l’Otan, ni par l’Union Européenne, ni par des ONG présentes sur le terrain comme Human Rights Watch.

Dans l’histoire des conflits, l’utilisation de mercenaires et d’armées privées n’est pas une nouveauté, mais la réduction globale des budgets de la défense et l’économie «politique» qu’elle permet (la plupart du temps, la mort de ces derniers n’est pas comptabilisée et donc invivisible aux yeux de l’opinion publique), rendent à nouveau cette option envisageable pour de nombreux Etats.

La tentation dangereuse de la privatisation de la guerre

Le débat sur l’utilisation des entreprises militaires et de sécurité privées, que certains appellent également sociétés d’appui stratégique et opérationnel, a été réactivé en France avec les questionnements récents du ministère de la Défense français sur le degré d’externalisation qu’il devait opérer. Les conflits récents en Irak et en Afghanistan, et dans lesquels ont participé de nombreuses EMSP anglo-saxonnes, ont mis en évidence les importantes dérives opérationnelles, financières et politico-stratégiques, ainsi que les conséquences humaines désastreuses qui pouvaient en découler. Le modèle économique et les capacités opérationnelles des sociétés militaires privées «à la française» ne sont aujourd’hui pas comparables à celles de leurs grandes sœurs anglo-saxonnes. Cela ne dispense pourtant pas de réfléchir aux enjeux actuels de leur régulation/contrôle par les Etats, de leur redevabilité («accountability») au regard du droit international humanitaire, et de la façon dont les Etats doivent continuer à exercer leur pouvoir régalien, particulièrement sur les terrains de conflits armés.

Il est néanmoins certain que la résolution 1973 du Conseil de Sécurité des Nations Unies, interdisant l’envoi de forces armées occidentales sur le sol libyen, limite de facto les options possibles de l’Otan pour éviter un nouveau «bourbier» ou un nouvel «enlisement». Dans ce contexte, l’utilisation de contractors expérimentés —et privés— risque de devenir un moyen attrayant, du moins en théorie, afin de pallier aux carences tactiques et stratégiques des rebelles libyens, soutenus militairement et diplomatiquement par les pays occidentaux, et notamment par ceux de l’Otan. Toutefois, le bilan de la privatisation de la guerre, menée actuellement en Afghanistan par les Américains et les troupes de la coalition de l’Otan, est éloquent. Les militaires américains reconnaissent eux-mêmes que les EMSP ont induit, outre des coûts financiers majeurs et des difficultés de gestion pour la chaîne de commandement, des effets négatifs sur les objectifs politiques et militaires de la stratégie contre-insurrectionnelle.

Malgré les contraintes et les difficultés rencontrées actuellement en Libye, les pays occidentaux ne doivent donc pas céder à la tentation d’utiliser des forces militaires privées, au risque de perdre tout contrôle et toute légitimité sur une situation déjà très complexe. Le malheureux épisode de la Secopex doit être considéré comme un signal d’alerte sur les possibles dommages collatéraux engendrés par une privatisation du conflit libyen. Dans une attitude pragmatique et sans posture idéologique, les responsables politiques et militaires devraient raisonnablement en tenir compte.

 

Publié dans Crises et conflits, Reflexions et prospectives, Securite et relations militaires-humanitaires | Pas de Commentaires »

Guantanamo : l’éthique médicale mise au pas

Posté par Jérôme Larché le 2 mai 2011

Article paru sur www.grotius.fr

 

        Avec l’annonce de la mort de Ben Laden, tué la semaine dernière par les forces spéciales américaines au Pakistan, l’organisation Al Qaida a subi – en peu de temps[1] – un deuxième revers et la lutte anti-terroriste, a remporté indéniablement une victoire. Les moyens de cette lutte ont été à l’origine de nombreuses polémiques, la plus violente d’entre elles concernant les violations répétées aux droits de l’homme perpétrées dans la prison de Guantanamo. 

Parler d’éthique dans ce contexte est donc toujours délicat. Cela renvoie à des valeurs morales et des normes de comportement que l’on estime universelles, et que la réalité tend toujours à relativiser. L’éthique médicale n’échappe pas à cette règle. La diversité des situations et des cultures dans lesquels peuvent exercer les médecins serait-elle donc une explication – voire une justification – aux dérives avérées de certains confrères, face aux principes mêmes de l’éthique médicale ? 

Le récent article de Iacopino et al., intitulé « Neglect of Medical Evidence of Torture in Guantanamo Bay: A Case Series »[2] et qui a permis de documenter la passivité (voire la complicité) des autorités médicales militaires américaines face aux maltraitances physiques et psychologiques de prisonniers de la fameuse base de Gitmo[3] est, de ce point de vue, très éclairant. 

Les auteurs de cet article n’ont pas eu accès directement à tous les prisonniers concernés, mais ont pu consulter leurs dossiers médicaux et ceux de leurs avocats. Les conséquences sanitaires des violences physiques et psychologiques subies, sur une période moyenne de 7 ans (la plupart des prisonniers ayant été incarcérés en violation du droit international en 2002), n’ont jamais amené les médecins qui les ont pris en charge, à investiguer et faire cesser les causes de ces violences[4]. Au contraire, il semble même que ces « pauses » médicales aient été l’occasion de rassembler des informations très intimes et personnelles, afin de les utiliser à posteriori pour briser la résistance psychologique de ces « patients-prisonniers ». Ainsi, alors qu’aucun détenu n’était connu pour des problèmes psychologiques antérieurs, 90% d’entre eux souffrent actuellement d’un syndrome de stress post-traumatique, et les troubles psychiatriques rencontrés vont de la dépression à l’apparition de traits psychotiques. Pour preuve d’exemple, un médecin a expliqué à un patient sous antidépresseurs qu’il « devait se détendre quand les gardes devenaient plus agressifs » ! 

On voit donc que la fonction médicale est passée, du soin et du respect de l’intégrité de la personne,  à celle d’ « auxiliaire du renseignement » et de « support d’interrogatoire » pour des « terroristes » emprisonnés dans un univers carcéral extrajudiciaire et illégal, au regard du droit humanitaire international. 

Les questions posées sont donc les suivantes : le statut militaire des médecins de Guantanamo les exonère-t‘il d’une adhésion aux normes éthiques de leur profession et en quoi, ces normes, constituent-elles un socle légitime pour une profession qui compte presqu’autant de façons d’exercer que de praticiens eux-mêmes ? 

Même si cela parait futile, il est essentiel de rappeler que tous les médecins prêtent  serment, à l’issue de leurs études, sur un texte d’Hippocrate et que celui-ci pose un cadre inaltérable : celui de la relation privilégiée entre un patient et son médecin, dans lequel celui-ci s’engage (au moins) à ne pas nuire. La Déclaration de Genève[5] de l’Association Médicale Mondiale engage d’autre part les médecins en ces termes : « La santé de mon patient prévaudra contre toute autre considération » et le Code International d’Ethique Médicale déclare qu’ : « un médecin doit agir dans le meilleur intérêt du patient lorsqu’il le soigne ». 

La « guerre globale contre le terrorisme » initiée par G.W. Bush, et dont la prison de Guantanamo reste l’un des plus tristes symboles, montre aujourd’hui, au-delà de ses effets contre-productifs sur le terrorisme djihadiste et de son caractère illégal, ses effets pervers sur les pratiques médicales employées dans cet endroit (et dans combien d’autres ?)[6]. Cette altération des principes et des pratiques, où la fin est censée justifiée tous les moyens, atteste que l’instrumentalisation de la santé à des fins politiques (la guerre étant, selon la formule clausewitzienne, le prolongement de la politique par d’autres moyens) porte en elle sa propre perversion. 

Il ne s’agit donc pas de juger tout un corps de métier (en l’occurrence, les médecins militaires) ou un pays (ici, les Etats-Unis d’Amérique), car l’Histoire montre bien que ce type de jours sombres n’a épargné que peu de nations. Il s’agit plutôt de peser les responsabilités d’un discours politique qui a justifié la mise en place d’un système où la médecine et ses acteurs ont dévié de leur rôle, pour devenir supplétifs d’actions en rupture complète avec l’éthique médicale. 

En France, la tentative d’imposer des tests ADN, les restrictions d’accès aux soins pour les étrangers en situation irrégulière, les propos stigmatisants sur les Roms et autres « étrangers » – même légaux -, l’assimilation d’un infraction administrative (être « sans-papiers ») à une infraction pénale sous-tendue par un discours permanent de « sécurisation » (comme diraient les sociologues) et concrétisée par la création de multiples centres de rétention, forment également le périmètre d’un nouveau système où certains acteurs médicaux jouent déjà un jeu collaboratif extrêmement dangereux. 

Les pratiques médicales dénoncées dans l’article de Iacopino et al. ne doivent pas nous rassurer et nous exonérer d’une vraie réflexion sur ces enjeux, où l’intérêt médical et l’intérêt d’Etat créent une confusion. En effet, Guantanamo n’est que l’image caricaturale d’autres lieux et d’autres politiques qui n’ont pas ses excès, mais qui en ont l’esprit. 

Les médecins et tous les acteurs de soin, de part leur serment et les codes qui régissent leur profession, doivent conserver une vigilance et une réactivité suffisantes pour ne pas tomber dans le piège d’une médecine instrumentalisée. Cela reviendrait à mettre en péril non seulement le cadre éthique, et de facto opérationnel, de leur engagement professionnel, mais aussi les liens d’humanité et de confiance qui lient tout médecin à ses patients. 



[1] La première défaite étant les révolutions citoyennes du monde arabe ! 

[2] http://www.plosmedicine.org/article/info%3Adoi%2F10.1371%2Fjournal.pmed.1001027 

[3] Surnom donné par les américains à la base de Guantanamo, sur l’île de Cuba. 

[4] Privation de sommeil, températures extrêmes, positions forcées dégradantes, tabassages, menaces avec des chiens, privations d’eau et/ou de nourriture, agressions sexuelles, simulations d’exécution, mauvais traitements, etc…

[5] http://www.wma.net/fr/30publications/10policies/b3/index.html 

[6] Allégations de détentions secrètes dans des États membres du Conseil de l’Europe (2006) Dick Marty http://assembly.coe.int/Mainf.asp?link=/CommitteeDocs/2006/20060124_Jdoc032006_F.htm 

Publié dans Crises et conflits, Reflexions et prospectives | Pas de Commentaires »

Libye: l’alibi humanitaire cache la désunion de l’UE

Posté par Jérôme Larché le 19 avril 2011

Article paru sur www.youphil.com le 19 avril 2011

 

Et si le conflit libyen durait? Telle est notamment la crainte  de Gérard Longuet, le Ministre français de la Défense, alors même que la légitimité de Kadhafi est en pleine érosion aux yeux de ses concitoyens comme de l’opinion internationale. Cet enlisement, dû en partie à la précarité organisationnelle des rebelles libyens comme à la volonté guerrière des forces pro-Kadhafi, est en train de se cristalliser dans les combats de guérilla urbaine qui se déroulent actuellement à Misrata. Cette « ville-martyre » a déjà vu le déplacement de plusieurs milliers de personnes, et les victimes des armes à sous-munition sont confirmées par de nombreuses sources médicales.

Dans ce contexte, l’aide humanitaire est difficile de mettre en œuvre. Mais elle s’organise pour fournir une assistance impartiale aux populations civiles victimes du conflit, et vivant dans des conditions précaires.

Dans le même temps où naissait une polémique soulevée par le Ministre français des Affaires Etrangères, Alain Juppé, sur le degré réel d’engagement de l’OTAN, l’Europe peine à faire entendre sa voix. Que l’on soit d’accord ou non avec les choix faits, les Nations Unies comme l’OTAN ont pris une décision politique, l’une en votant la résolution 1973, l’autre en joignant ses forces militaires à la coalition franco-britannique.

Désaccord franco-allemand

Le couple franco-allemand, moteur politique de l’Europe des 27 Etats-membres, n’a pu qu’étaler son désaccord lors du vote de la résolution 1973 au Conseil de Sécurité des Nations Unies. Il n’est pas sûr que les 40 millions d’euros débloqués par l’Union Européenne pour aider les populations civiles libyennes suffisent à construire une politique étrangère crédible.

D’autre part, la décision prise le 1er avril dernier de déployer une force militaire afin d’assister l’aide humanitaire, baptisée « EUFOR Libya« , et la pression exercée par les Etats membres de l’UE auprès d’UNOCHA (l’organisme de coordination de l’aide humanitaire des Nations-Unies) pour exiger sa mise en œuvre, ne sont pas de nature à rassurer sur la capacité européenne actuelle à produire une volonté politique collective, susceptible de favoriser la résolution de ce conflit. Comme l’a très récemment et très justement noté VOICE – la plate-forme des ONG européennes basée à Bruxelles -, cette opération militaire ne peut être mise en œuvre qu’à la demande d’UNOCHA et dans le cadre pré-établi du MCDA (guidelines sur l’utilisation des moyens militaires et de protection civile pour épauler les activités humanitaires en situations d’urgences complexes).

Ce cadre, rappelé récemment par Valérie Amos – responsable d’UNOCHA – aux responsables de l’OTAN et du Service d’Action Extérieure de l’UE, stipule que « toutes les alternatives civiles doivent avoir été explorées » avant d’envisager un soutien par des moyens militaires. Ceux-ci doivent « rester sous coordination civile« , et « respecter la nature neutre et basée sur les besoins (impartialité) de l’aide humanitaire« . Selon le traité de Lisbonne, tout comme l’initiative du Good Humanitarian Donorship et le Consensus Humanitaire Européen, l’action humanitaire doit rester neutre et impartiale. Elle ne peut servir d’outil de résolution des crises.

Une force européenne inutile

Au-delà de la situation difficile pour les populations civiles, la position des humanitaires sur le terrain libyen est que, pour l’instant, il n’y a pas besoin du déploiement de cette force européenne, dont le qualificatif antinomique « militaro- humanitaire », a déjà prouvé sa faiblesse conceptuelle et ses insuffisances opérationnelles sur des terrains comme le Kosovo, la Somalie, ou l’Afghanistan.

La confusion des genres entre action humanitaire et opérations militaires des forces armées internationales brouille l’image des ONG et des agences humanitaires, et peut amener les populations à douter de leur impartialité et de leur indépendance. Les organisations humanitaires sont soucieuses de pouvoir préserver en tout temps et en tous lieux l’accès aux populations civiles vulnérables. Cette confusion, entre les humanitaires et les instruments du pouvoir politique que sont les militaires, peut constituer une menace non seulement en termes d’acceptation par les communautés (l’acceptation étant une pierre angulaire de la sécurité des programmes et des équipes), mais aussi en termes de participation active aux programmes.

Les Etats-membres de l’UE, tout comme sa diplomatie, doivent plutôt faire entendre leur union et leur force politique face aux enjeux complexes de la crise libyenne et à son risque « d’ensauvagement », plutôt que de se réfugier derrière l’alibi humanitaire pour cacher leur désunion. Reconnue comme un acteur mondial de la solidarité et un modèle politique d’intégration propice à favoriser la paix, l’UE peut aujourd’hui faire fructifier ce capital de crédibilité en séparant clairement ce qui relève du politique et de l’humanitaire.

Une instrumentalisation de l’aide humanitaire, aujourd’hui en Libye, ne masquera en rien le manque de cohésion et de politique étrangère de l’UE. Au contraire, il ne fera que le souligner.

 

Publié dans Crises et conflits, Securite et relations militaires-humanitaires | Pas de Commentaires »

Le choix des maux…

Posté par Jérôme Larché le 11 avril 2011

 A lire aussi sur www.grotius.fr dans la rubrique « Décryptages »

Après la mort brutale des deux jeunes français enlevés par l’organisation Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) le 8 janvier 2011, un collectif comptant certaines des plus grosses ONG humanitaires françaises a souhaité, dans un courrier adressé au Premier Ministre ainsi qu’aux Ministres des Affaires Etrangères et de la Défense, exprimer ses inquiétudes sur la dégradation de la situation sécuritaire au Sahel, mais aussi sur les options opérationnelles choisies par le gouvernement français pour essayer de récupérer les otages – action militaire sans négociation préalable – et leurs conséquences sur la sécurité des personnels humanitaires.

Les ONG, cibles du terrorisme « glocal »

Comme dans beaucoup d’autres zones, comme le Pakistan ou la Somalie, les risques liés à la sécurité se sont singulièrement accentués dans le Sahel pour les ONG humanitaires. Ces nouvelles menaces sont principalement issues  de ce qu’on peut appeler le terrorisme « glocal[1] ». Il s’agit d’un terrorisme se basant sur des dynamiques locales, tribales, faites d’alliances et de défections opportunistes, alimenté par des trafics d’armes, de drogue voire d’êtres humains, et de techniques de guérillas adaptées à chaque contexte, dans le désert sahélien comme dans les montagnes inhospitalières entourant la ligne Durand.

Toutefois, la rhétorique utilisée par ces groupes terroristes, qu’ils soient katiba ou taleban, est celle du djihad global et leurs modalités de communication mêlent habilement techniques high-tech de l’information (Internet, téléphones satellitaires), véhicules 4×4 transformés et pratiques ancestrales des porteurs de messages, indétectables par le renseignement électronique et satellitaires. Les stratégies d’acceptation mises en place par les ONG, et visant à améliorer les liens avec les populations locales, ne semblent plus efficaces pour contrer – ou tout au moins atténuer – les risques d’une perception négative liées à leur origine occidentale.

Le choix fait par le gouvernement français de réagir avec rapidité et force en réponse à la prise d’otage de Niamey, constitue donc une source d’inquiétude pour les ONG, tant en raison du risque pris pour les otages que pour le danger d’une assimilation supplémentaire entre gouvernement français et organisation NON gouvernementales.

ONG humanitaires / Etat : une subordination impossible

L’interrogation des ONG françaises sur leur «  relation à l’Etat français », et notamment sur leurs capacités à garder une indépendance politique et opérationnelle, seules garantes d’une réelle impartialité, est donc parfaitement légitime. Le questionnement du pouvoir sur la responsabilité du devoir d’assistance, qui « ne peut être subordonné aux intérêts, politiques, militaires et stratégiques », notamment dans un contexte de conflit armés ou de crise complexe, est également primordial pour au moins deux raisons.

Premièrement, il s’agit de confirmer l’autonomie du droit d’initiative humanitaire dont disposent aujourd’hui les ONG pour porter secours à des populations, et leur garantir un accès aux besoins élémentaires que sont la santé, l’eau ou la nourriture. Deuxièmement, ce concept de droit d’initiative peut s’étendre à d’autres professions, comme les journalistes. La polémique sur les réactions initiales du gouvernement face à l’enlèvement des deux journalistes français dans la province afghane de Kapisa, au nord-ouest de Kaboul le 31 décembre 2009, montre que ce débat est loin d’être clos.

Si la réaction des ONG françaises aux évènements tragiques du Sahel constitue une réponse logique et légitime, est-elle pour autant, complètement crédible ? Il ne s’agit pas de faire polémique sur les motivations profondes de cette lettre (l’enlèvement et l’assassinat de ces deux jeunes français), mais plutôt de discuter certains paradoxes du discours qui fragilisent la démarche, ainsi que d’apporter quelques éléments de réponses possibles pour les ONG.

Une diversification financière indispensable

Le premier paradoxe est celui de l’indépendance politique et opérationnelle, revendiquées à juste titre par les ONG, mais qui fait totalement l’impasse sur les enjeux de l’indépendance financière. Les ONG humanitaires françaises ne peuvent pas, aujourd’hui, faire l’économie de ce débat et doivent donc, avec lucidité évaluer le degré d’interpédendance qui les lie à leurs différents bailleurs, qu’ils soient français, européens, ou autres.

La question de la diversification financière des bailleurs, ainsi que celle des modes de régulation entre bailleurs et acteurs opérationnels, deviennent aujourd’hui d’autant plus urgentes, au vu des restructurations actuelles de l’aide humanitaire européenne et de l’état des finances publiques des Etats européens.

Une terminologie inappropriée

Le deuxième paradoxe est celui de l’utilisation, par les ONG humanitaires, de la terminologie de « guerre contre le terrorisme », non pour la dénoncer mais pour expliquer qu’elle s’étend au Sahel. Or, cette terminologie « bushienne » n’avait pas été utilisé au préalable par le gouvernement français. En effet, parler de « guerre contre le terrorisme » au Sahel est justement l’élément de légitimation[2] attendu par AQMI, le posant comme adversaire militaire reconnu par l’Etat français. Son utilisation lors de ce courrier semble donc plutôt contre-productive et aurait nécessité, en tout cas, plus de critiques et de précisions.

L’oubli fâcheux du Consensus Européen pour l’Aide Humanitaire

Enfin, le troisième paradoxe ressort de la perception « réactive » de cette lettre, et de l’absence d’indications sur une attitude proactive des ONG dans la réflexion sur la gestion des relations entre organisations humanitaires et pouvoir politique. Pourtant, les ONG, sous la houlette de leur consortium européen – VOICE -, comme les Etats européens et ECHO[3], ont déjà travaillé ces questions.

Le résultat final est un document signé par les 27 Etats-Membres de l’Union Européenne et approuvé par le Parlement Européen en décembre 2007 : le « Consensus Européen sur l’Aide Humanitaire[4] ». Celui-ci répond en fait, avec clarté, à de nombreuses questions posées par les ONG signataires de la lettre adressée au gouvernement français.

Encore s’agit-il de savoir que ce Consensus Européen sur l’Aide Humanitaire existe, et le promouvoir à bon escient. La plate-forme non gouvernementale VOICE regroupe, quant à elle, plus de 80 ONG européennes, qui ont validé un cadre de principes et de bonnes pratiques en matière de relations entre militaires / pouvoir politique et humanitaires[5]. Les outils existent donc, mais sans une volonté politique forte des ONG concernées pour les utiliser, ils resteront inefficaces en tant qu’instruments de plaidoyer.

Ce « décryptage » n’a pas vertu à susciter de polémique, tant la gravité du sujet et l’analyse des enjeux sont importantes. Importantes pour les ONG humanitaires qui s’efforcent de porter secours aux populations vulnérables mais dont les « modus operandi » vont devoir s’adapter aux nouveaux défis de sécurité, en développant notamment les partenariats locaux. Importantes pour l’Etat français qui a la responsabilité de ses concitoyens se trouvant à l’étranger, et à fortiori dans des zones instables, mais qui doit rester dans son périmètre et ne pas être tenté d’instrumentaliser l’aide humanitaire, même s’il en finance une partie.

Importantes, enfin, pour préserver un modèle de société où l’Etat conserve ses pouvoirs régaliens mais puisse se faire interpeller par ses citoyens, et surtout dans lequel les droits d’initiatives – humanitaire comme journalistique – puissent être respectés, même sur les terrains dangereux.

 

[1] J. Larché. Les défis du terrorisme « glocal ». Janvier 2011 www.grotius.fr/les-defis-du-terrorisme-%C2%ABglocal%C2%BB-une-nouvelle-opportunite-pour-les-ong-humanitaires-occidentales/
[2]
J.F. Daguzan. Al Qaida au Maghreb islamique: une menace stratégique? Fondation pour la Recherche Stratégique, 30 juillet 2010 http://www.frstrategie.org/barreFRS/publications/dossiers/aqmi/doc/aqmi.pdf

[3]
ECHO : Office d’Aide Humanitaire de la Commission Européenne

[4] « European Humanitarian Consensus » http://ec.europa.eu/echo/files/media/publications/consensus_fr.pdf
[5]
http://www.ngovoice.org/documents/CIV%20MIL%20POLICY%20DOCUMENT%20_%20FINAL.pdf

Publié dans Crises et conflits, Reflexions et prospectives, Securite et relations militaires-humanitaires | Pas de Commentaires »

123
 

Les énergies du bien-être |
Ange ou Diablesse |
L'écologie pour les nuls |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Malica: une candidature int...
| la vérité toute simple
| parcelle 53