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Wikileaks ou la transparence qui dérange

Posté par Jérôme Larché le 25 octobre 2010

        La diffusion récente par le site web Wikileaks et son fondateur Julien Assange – devenu en quelques mois la bête noire des autorités américaines et australiennes – de 400 000 documents classifiés sur les pratiques de l’armée américaine et irakiennes, ainsi que sur celles des sociétés militaires et de sécurité privées en Irak soulève à nouveau de nombreux débats. On peut s’interroger sur le paradigme de le transparence prôné par Wikileaks, et qui paraît parfois orienté, mais toujours est-il que ces documents doivent nous questionner sur l’opacité des conditions de contractualisation de ces entreprises avec les Etats, ainsi que sur le déficit inacceptable de régulation et de redevabilité qui entoure leurs activités et dont elles ont jusqu’à présent largement bénéficié, aussi bien sur le plan financier que juridique. Ces révélations interviennent au moment même où le Président Karzaï a réitéré, lors du Conseil de sécurité afghan, sa ferme intention d’interdire les activités des sociétés de sécurité privées sur l’ensemble du territoire afghan.

Le « nouvel eldorado » irakien des EMSP

On compte aujourd’hui plus de 50 EMSP en Irak, employant environ 30 000 personnes. Un rapport récent a montré que sur un nombre total de 113 911contractors, 58% d’entre eux étaient affectés à des tâches de support logistique, tandis que 11% d’entre eux  (soit plus de 12 000) se chargeaient de tâches de sécurité (et par là même, participaient occasionnellement aux combats) [1]. Si le nombre total de contractors a diminué en Irak, du fait du désengagement progressif de l’armée américaine et des troupes de la coalition, la proportion affectée à des tâches de sécurité a, quant à elle, progressé de 38%.  26% seulement des contractors en Irak sont des « nationaux », alors qu’ils représentent plus de 75% en Afghanistan. Cette « afghanisation des milices privées[2] » a été conceptualisée sur le terrain irakien par le Général Raymond Odierno, qui affirmait que « l’emploi des irakiens, non seulement permet d’économiser de l’argent mais renforce aussi  l’économie irakienne et aide à éliminer les causes de l’insurrection – la pauvreté et le manque d’opportunités économiques[3]. »   

Une intégration difficile aux stratégies militaires des Etats engagés

Comme en Irak, la stratégie contre-insurrectionnelle prônée par l’administration américaine et la coalition otanienne en Afghanistan a prôné d’emblée l’utilisation de forces militaires privées, y compris des milices tribales reconverties secondairement en EMSP locales. La complexité des situations dans lesquelles ces EMSP sont actuellement employées  est renforcée par la mauvaise intégration de ces dernières dans les chaînes de commandement militaire, et par les frictions générées avec les soldats « réguliers ». En Irak comme en Afghanistan, les Rambo sont légions et leurs faux pas peuvent avoir des conséquences délétères non négligeables. En Irak, l’armée américaine a ainsi dû faire face pendant le soulèvement des miliciens d’Al-Sadr à des défections brutales de contractors, qui ont préféré fuir ces situations jugées trop dangereuses. Le recrutement de ces nouveaux mercenaires peut également s’avérer très hasardeux. Ainsi, la société Blackwater (qui s’appelle Xe aujourd’hui) a pu employer des militaires chiliens, anciens membres des commandos formés sous la dictature d’Augusto Pinochet[4]. 

Des pratiques opaques de contractualisation

La privatisation et l’externalisation s’inscrivent aussi dans une démarche de réduction et de rationalisation des coûts. Un rapport du General Accountability Office (la Cour des Comptes américaine) a montré, qu’entre 2007 et 2008, plus de 5 milliards de dollars ont été versées pour les contractors (et USAID, qui lui-même contracte pour plus de la moitié de ses financements) en Afghanistan quand, pour la même période, 25 milliards de dollars l’ont été pour l’Irak[5].Cependant, les conditions d’attribution de ces marchés publics ont parfois été très opaques, mettant en évidence une possible collusion entre membres de l’administration américaine de G.W. Bush et le complexe militaro-industriel. L’exemple le plus visible a été celui du vice-président américain, Dick Cheney, ancien directeur de la société Halliburton, dont la société Kellog Brown and Root (KBR) est une des filiales, et à qui a été confiée la gestion de toutes les infrastructures américaines en Irak, pour des contrats de plusieurs milliards de dollars. D’ailleurs, le gouvernement Obama vient d’engager des poursuites judiciaires contre le groupe KBR pour ses coûts en Irak, mais aussi pour avoir illégalement engagé et armé des sous-contractants[6].

En prenant l’Irak pour exemple, il est aisé de constater que la plupart des contrats ont été rédigés sous le sceau du secret, la plupart du temps sans appels d’offres, et ce basé sur les procédures d’exceptions de la loi fédérale de régulation des acquisitions.. Se pose également le problème des conflits d’intérêts entre les différentes parties contractuelles. Un rapport récent du Center for Public Integrity a en effet montré que 60% des EMSP ayant bénéficié de contrats de la part du gouvernement américain avaient des employés ou des membres de leur conseil d’administration qui avaient soit servi, soit avaient des liens forts avec les organes exécutifs des administrations républicaine ou démocrate, avec des membres du Congrès des deux partis, ou avec des militaires de haut niveau.

Des dérives opérationnelles préoccupantes

Au delà des aspects financiers, les exemples d’abus et de violations des droits humains commis par les EMSP sont nombreux et documentés. En Irak, certains d’entre eux sont devenus symboliques des dérives de violences et d’atteintes à la sécurité humaine liées à  l’utilisation des EMSP, comme de l’impunité qui en découle. La fusillade de la place Nisour, le 16 septembre 2007, a fait 16 morts, des civils irakiens tués par des contractors de la société Blackwater[7], rebaptisée Xe depuis. Autre incident relaté, le comportement des membres de la société ArmorGroup, chargée de la surveillance et de la protection de l’Ambassade des Etats-Unis à Kaboul. En juin 2009, une association de vigilance sur les projets gouvernementaux révéla, en effet, de graves et systématiques dysfonctionnements sur le plan contractuel (gardes ivres, nombre insuffisant de gardes, niveau d’anglais insuffisant) mais aussi sur le plan du respect humain (harcèlement sexuel, stigmatisation des gardes afghans, privations de sommeil,…), entraînant des problèmes de sécurité. Une enquête du sous-Comité du Sénat américain pour la surveillance des contrats menée a pourtant récemment démontré que le Département de la Défense avait renouvelé sa confiance à ArmorGroup jusqu’en juillet 2010, avec une possibilité d’extension du contrat jusqu’en 2012.   

Une absence de régulation et de redevabilité

Les dérives des pratiques des EMSP, notamment sur les terrains de conflits, paraissent liées à l’absence de régulation effective de leurs activités. Les contractors des EMSP, et notamment ceux présents en Irak ou en Afghanistan opèrent théoriquement sous trois niveaux d’autorité légale : 1) celui du droit international humanitaire et des mandats du Conseil de Sécurité des Nations Unies , 2) celui de la loi américaine ou de leur pays d’origine (en fonction des législations existantes), 3) celui des lois domestiques des pays hôtes. Ce cadre juridique est pourtant insuffisant car les contractors d’Irak et d’Afghanistan ne rentrent pas dans la définition étroite de « mercenaires », définie aussi bien par le protocole 1 additionnel de 1977 aux Conventions de Genève, que par la Convention du 4 décembre 1989 élaborée sous l’égide des Nations Unies.  Le CICR a récemment rédigé un document visant à mieux définir le concept de « participation directe aux hostilités », élément d’importance pour distinguer notamment les civils combattants et non combattants.  Pour le CICR, « tous les acteurs armés [d’un conflit armé international] montrant un suffisant d’organisation militaire et appartenant à une des parties au conflit, doit être considérée comme des forces armées de cette partie[8] ». En lien avec des partenaires institutionnels, la Suisse s’est lancée ces dernières années dans une large réflexion sur le sujet des EMSP, afin de trouver des pistes d’actions pour mieux encadrer l’activité de ces sociétés militaires privées. On peut distinguer deux actions en particulier, celle de l’initiative conjointe avec le CICR qui a abouti à la présentation devant l’Assemblée Générale des Nations-Unies le 6 octobre 2008, du Document de Montreux. La deuxième initiative importante a permis la promotion d’un Code de Conduite Global à l’attention des EMSP, finalisé en janvier 2010, et rédigé en collaboration avec le DCAF et l’Académie du Droit International Humanitaire et des Droits de l’Homme de Genève. Les initiatives du gouvernement suisse et du CICR peuvent donc s’analyser, au-delà des interrogations politiques sur la privatisation de la violence, comme des stratégies de réduction des risques face à une activité globalisée, utilisée par de nombreux Etats et organismes internationaux. D’autres mécanismes, comme une adaptation de la contractualisation, pourraient éventuellement améliorer la redevabilité et le contrôle externe des EMSP.      

  

La multiplication de crises et de terrains de conflits, le contexte actuel de crise économique et la tendance à la réduction des budgets militaires (notamment en Europe) devraient entraîner une très probable sollicitation accrue aux EMSP, comme en Irak, où 7 000 contractors armés vont travailler pour l’administration américaine après le départ des dernières troupes de combat.  En Irak comme en Afghanistan, l’utilisation massive des actions civilo-militaires dans le cadre de stratégies contre-insurrectionnelles, la doctrine des approches intégrées, comme les dommages collatéraux induits par les troupes de l’OTAN et les dérives de certaines EMSP sur les populations locales, ont pu participer à l’accroissement d’une perception négative et durable des forces armées de la coalition, mais aussi des occidentaux travaillant dans le secteur de l’aide humanitaire et du développement.

En Irak comme en Afghanistan, les pertes non comptabilisées des contractors permettent surtout de masquer le coût humain réel du conflit, car elles restent largement invisibles pour les citoyens. Les documents de Wikileaks viennent renforcer cette nécessité de régulation et de contrôle des EMSP, même si , au final, l’objectif final de Julien Assange paraît d’une transparence toute relative.


[1] Schwartz, M., Department of Defense Contractors in Iraq and Afghanistan: Background and Analysis “, Congressional Research Service (CRS), décembre 2009 

[2] Larché J., “L’afghanisation des milices privées, une fausse bonne idée”, www.youphil.com , 1er septembre 2010 

[3] General Odierno, R.T., Memorandum, “Increased Employment of Iraq Citizens Through Command Contracts”, Multi-National Force-Iraq, janvier 2009. 

[4] Franklin, J., « US contractors recruits guards for Iraq in Chile », The Guardian, 5 mars 2004 

[5] “Contingency Contracting: DOD, State, and USAID Contracts and Contractor Personnel in Iraq and Afghanistan”, U.S. Government Accountability Office GAO-09-19, octobre 2008, p. 21 

[6] Hefling, K., US sues contractor KBR over Iraq bills”, Associated Press,  1er avril 2010 http://www.zimbio.com/KBR/articles/ZlbHfb_q_y9/sues+contractor+KBR+over+Iraq+bills  

[7] Scahill, J., Blackwater : l’ascension de l’armée privée la plus puissante du monde, Editions Actes Sud, 2008, p.13-18 

[8] International Committee of the Red Cross, “Interpretative guidance on the notion of direct participation in hostilities under international humanitarian law”, 2009, http://www.icrc.org/Web/eng/siteeng0.nsf/htmlall/direct-participation-report_res/$File/direct-participation-guidance-2009-icrc.pdf  

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L’ « afghanisation » des milices privées: une fausse bonne idée

Posté par Jérôme Larché le 2 septembre 2010

 

Les assassinats récents de 10 volontaires de l’ONG Internationale Assistance Mission, dans le nord de l’Afghanistan, ont confirmé la perception négative des occidentaux dans ce pays. La confusion des genres induite par les actions civilo-militaires des forces de la coalition, auxquelles participent activement des sociétés militaires privées, a ainsi accru l’insécurité des travailleurs humanitaires,

Le Président afghan Karzaï a émis le 18 août 2010 un décret annonçant que toutes les entreprises militaires et de sécurité privées (EMSP) opérant en Afghanistan devaient être dissoutes d’ici la fin de l’année 2010. De façon simultanée, des milices d’auto-défenses afghanes, basées sur le modèle irakien, seront chargées des tâches de sécurité (escortes armées, protection,…), comme cela est déjà le cas dans les régions du Wardak et de l’Uruzgan. Bien que soutenu par les Américains qui font la promotion d’une « afghanisation » des parties au conflit, ce projet rencontre déjà beaucoup de scepticisme, et ce pour plusieurs raisons.

Les Etats-Unis font appel depuis longtemps à des sociétés privées dans le cadre de situations de conflits, notamment pour des fonctions de support aux opérations de combat et de protections de personnalités. Si le Président Hamid Karzaï demande aujourd’hui le départ de toutes les EMSP occidentales, c’est pourtant la société Dyncorp qui a assuré sa protection personnelle de 2002 à 2005…

La stratégie contre-insurrectionnelle prônée par l’administration américaine et l’ « approche globale » de la coalition otanienne ont intégré d’emblée l’utilisation de forces militaires privées, y compris des milices tribales reconverties secondairement en EMSP locales, qui représentent à ce jour entre 22 et 30% des troupes combattantes. En Irak comme en Afghanistan, les pertes de contractants civils, qui se chiffrent à plusieurs centaines de morts, permettent surtout de masquer le coût humain réel de ces guerres, largement invisible aux yeux des opinions publiques.

Des chefs de guerre à la tête des milices

Si le terrain afghan compte aujourd’hui plus de contractants privés (au moins 104 000) que de soldats américains, on estime que les contractants armés représentent environ 10% du total. 75% d’entre eux étant afghans, l’« afghanisation » de la contractualisation est déjà une réalité. Cela doit il rassurer et en déduire que la décision médiatique du Président Karzaï fait sens ?

De nombreuses EMSP locales sont en fait contrôlées par des familles de « notables » ou de proches du gouvernement afghan. Parmi les groupes armés de soutien, beaucoup d’entre eux sont dirigés par d’anciens commandants militaires responsables de violations des droits de l’homme, accusés d’alimenter des économies parallèles comme le trafic de stupéfiants, dans un pays qui produit désormais 93% de l’opium mondial. Certaines de ces milices rétribuent même les talibans pour leur « protection », parfois jusqu’à hauteur de 60% des revenus issus des missions de sécurisation de convois.

De plus, de nombreuses forces internationales – qu’il s’agisse de l’ISAF (les forces de l’OTAN) dans la province de Parwan, les forces australiennes dans la région d’Uruzgan, les forces canadiennes dans la province de Kandahar, ou les équipes de reconstruction provinciales allemandes dans le Badakshan – emploient ces sociétés militaires privées locales. La plupart sont des milices illégales dont le contrôle est impossible et les exactions souvent délétères, aussi bien pour les populations civiles afghanes que pour la perception des forces occidentales auxquelles elles sont alliées. En finançant, armant et légitimant ces structures pour des questions de sécurité à court terme, les forces internationales risquent d’affaiblir à long terme la consolidation de l’autorité gouvernementale, ce qui parait contre-productif pour la stabilisation tant recherchée de l’Afghanistan.

Externalisation de la violence

L’« afghanisation » des forces de sécurité privées pourrait pourtant être considérée comme le prélude à une re-légitimisation  des autorités afghanes face à l’intervention occidentale, et atténuer les frictions générées par la dépendance coopérative qui s’est établie entre le gouvernement américain et celui du Président Karzaï. Elle pourrait favoriser en théorie l’approche contre-insurrectionnelle qui consiste notamment à mieux accéder aux populations pour « gagner les cœurs et les esprits ». Pourtant, l’existence de plusieurs types d’insurrections aux logiques très différentes, d’un nombre élevé d’insurgés et de sympathisants qui grossissent les rangs à chaque dommage collatéral, d’une criminalité liée au trafic de drogue, et d’un code d’honneur pouvant imposer la vengeance d’un proche, rendent toute solution « univoque » vouée à l’échec.

L’ « afghanisation » des contractors, et l’exigence de leur transformation en milices d’auto-défense par Hamid Karzaï n’induira, en réalité, que peu de changements parmi les parties au conflit. De plus, il y a fort à parier que le Général Petraeus, commandant en chef des forces américaines en Afghanistan, négociera, avec les autorités afghanes, des dérogations favorables aux EMSP américaines présentes sur le terrain, comme MPRI, Dyncorp, Armor Group ou Xe (ex-Blackwater).

L’annonce du Président Karzaï n’a donc rien de rassurante. Au contraire, elle vient confirmer le changement progressif de la nature de la guerre en Afghanistan, où le « monopole de la violence légitime » des Etats est remplacé par l’externalisation et la privatisation des forces armées en présence.

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Les sociétés militaires privées : « Pas de crainte de Dieu, pas de foi envers les hommes »

Posté par Jérôme Larché le 9 juin 2010

Bien que la notion de privatisation de la sécurité ne recouvre pas complètement celle du mercenariat, force est de constater que le concept de sécurité privée est aussi ancien que la guerre elle-même. Pourtant, comme Machiavel l’affirmait déjà dans Le Prince en 1513, les « mercenaires ou auxiliaires sont inutiles et périlleux ; et si quelqu’un tient son état fondé sur les armes mercenaires, il ne sera jamais ni ferme ni en sécurité […] pas de crainte de Dieu, pas de foi envers les hommes ».   

Les entreprises militaires et de sécurité privées – EMSP – peuvent être qualifiées d’« entités commerciales privées qui fournissent des services militaires et/ou de sécurité». On a pu constater que les Etats faibles (ou faillis), comme l’Angola ou la Sierra-Leone, sont plus enclins que les Etats puissants à privatiser définitivement leurs activités de sécurité et de défense. Les missions des EMSP sont très variées, allant du renseignement à l’intelligence économique, en passant par l’assistance technique et la maintenance de systèmes d’armes très sophistiquées. Particulièrement présentes dans les contextes de conflit, ou de post-conflit, une des leurs principales missions consiste à faire du conseil militaire. Celui-ci inclut la restructuration des forces armées, la rédaction de doctrines, ainsi que la planification stratégique et opérationnelle. L’EMSP de référence en ce domaine est la société américaine MPRI[1]. Actuellement en charge de la formation  de l’armée nationale afghane, MPRI a également participé à la formation et l’équipement des armées bosniaque en 1995, et croate. Son implication auprès de l’armée croate reste controversée, car huit mois plus tard, celle-ci lançait une violente contre-offensive sur l’enclave serbe de la Krajina, provoquant des centaines de morts et plusieurs dizaines de milliers de réfugiés.   

Les sociétés militaires privées sont aussi sollicitées pour le soutien logistique d’opérations militaires. Ainsi, la gestion des bases et des infrastructures des forces américaines stationnées dans les Balkans et en Irak, a notamment été fournie par la firme Kellog, Brown and Root (KBR), filiale d’Halliburton. Assurant la protection d’installations sensible, comme la « zone verte » de Bagdad – où se trouvent les ambassades, les quartiers généraux des forces armées et les bâtiments du gouvernement irakien, elles peuvent procurer des escortes armées à des ONG, ou à des organisations internationales. Des missions de protection rapprochée de journalistes, responsables politiques, ou dirigeants de sociétés sont également possibles (comme Paul Bremer, ancien administrateur américain en Irak, protégé par la société Blackwater, et le président afghan Hamid Karzaï, qui a requis les services de Dyncorp, de 2002 et 2005). 

Même si les EMSP ne sont pas supposées mener des missions de combat, la réalité est que les civils (locaux comme internationaux) sous contrat se retrouvent souvent mêlés aux hostilités, avec parfois des conséquences lourdes en terme de bilan humain. Ainsi, 16 civils irakiens ont été tués le 16 septembre 2007 à Bagdad, par des hommes de Blackwater qui escortaient à bord de véhicules blindés, un cortège d’officiels américains.   

Les législations actuelles, internationales comme nationales, paraissent insuffisantes pour répondre aux défis juridiques posés par l’utilisation croissante des EMSP. De nombreux pays sans régulation, notamment en Afrique, permettent le recrutement de personnels (la plupart du temps non qualifiés) pour grossir les rangs des « civil contractors » dans les conflits comme l’Irak ou l’Afghanistan. Les initiatives récentes du gouvernement suisse et du CICR[2] peuvent s’analyser comme des stratégies de réduction des risques face à une activité globalisée, générant plus de 200 milliards de dollars par an. Un contrôle plus strict des contrats,  rédigés sous le sceau du secret et la plupart du temps sans appels d’offres, pourrait améliorer leur redevabilité (accountability) et leur régulation. Se pose également la question des conflits d’intérêts entre les différentes parties contractuelles. Un rapport récent du Center for Public Integrity a montré que 60% des EMSP ayant bénéficié de contrats de la part du gouvernement américain, « avaient des employés ou des membres de leur conseil d’administration qui […] avaient des liens forts avec les organes exécutifs des administrations républicaine ou démocrate, avec des membres du Congrès des deux partis, ou avec des militaires de haut niveau ». En 1997, MPRI a ainsi obtenu un contrat de 2,6 millions de dollars pour rédiger le manuel de doctrine de l’armée américaine conçu pour négocier avec les contractants privés… 

   Ainsi, l’histoire des EMSP n’est pas uniquement celle des « chiens de guerre », mais apparait depuis plusieurs siècles intimement liée aux modes de gouvernance, comme aux doctrines économiques et aux perceptions sociales qui les accompagnent.  Si aujourd’hui les EMSP sont bien différentes des compagnies de condottieri, on peut néanmoins arguer de la réémergence et de l’extension de cette « privatisation de la sécurité », qui s’inscrit dans un mouvement de globalisation économique néolibérale, où la recherche de rentabilité semble être l’objectif principal. Ce processus s’accompagne aussi d’une remise en cause progressive de la conception wébérienne des Etats, avec la perte du « monopole de la violence légitime »[3] des Etats, créant une dépolitisation des phénomènes de violence, limitant de facto la possibilité d’une contestation publique et citoyenne. Dans ce contexte, le risque d’une privatisation extensive et lucrative du maintien de la paix se profile et devient réel.  



[1] Military Professional Ressources Incorporated 

[2] comme le Document de Montreux ou le Code de Conduite Global

[3] Max Weber, « Le savant et la politique », (1919), Ed La Découverte, 2003 

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La face cachée des casques rouges

Posté par Jérôme Larché le 4 mai 2010

          Les déclarations décomplexées en mars 2010 d’Anders Fogh Rasmussen, Secrétaire Général de l’OTAN, qui considère que les ONG présentes dans le conflit en Afghanistan doivent devenir des auxiliaires des forces de la coalition en faisant du « soft power »[1], rappellent étrangement celles de Colin Powell en 2001 pour qui les ONG, et notamment les ONG américaines, étaient des « multiplicateurs de force » de la politique étrangère américaine.

Lire la suite sur le site www.grotius.fr ou en ouvrant le pdf suivant: La face cachée des casques rouges dans Crises et conflits pdf lafacecachedescasquesrouges.pdf


[1] www.afghanaid.org.uk/news.php/16/acbar_press_release_ngos_are_not_a_soft_power      

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La « saine distance » entre humanitaires et militaires/politiques

Posté par Jérôme Larché le 19 avril 2010

La lecture des contextes dans lesquels évoluent les acteurs humanitaires européens s’est profondément modifiée ces dernières années, notamment avec l’augmentation des terrains d’urgences complexes et de catastrophes, qu’elles soient naturelles ou induites par l’homme. Ces acteurs sont confrontés de multiples façons aux militaires (et à leurs donneurs d’ordre politiques), que ces derniers appartiennent à des opérations de maintien ou d’imposition de la paix onusiens, à des forces armées étatiques – y compris européennes ‑, à des groupes armé s non-étatiques ou qu’ils travaillent pour des sociétés militaires privées (les SMP), dont plusieurs sont basées en Europe.

hummil.jpg Les relations civilo-militaires constituent donc aujourd’hui une problématique d’importance pour les ONG européennes, aussi bien en termes de positionnement politique que de gestion opérationnelle. Dans ce contexte volatile, les ONG ont pour l’instant plutôt manqué de cohérence et de lien auprès des différentes instances de l’Union européenne (UE), pour mener un travail de plaidoyer efficace contre les velléités humanitaires des militaires et des responsables politiques. Depuis 2003, le collectif d’ONG européennes VOICE[1] est pourtant présent sur cette problématique, et la mise en place, en 2007, du « VOICE Working Group on EU civil-military relations » a abouti récemment à un positionnement clarifié -politique et opérationnel – sur cette question.  


[1] VOICE regroupe 85 ONG européennes www.voice.org

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