Le gouvernement veut expulser les étrangers malades: Nous, médecins, continuerons à les soigner

Posté par Jérôme Larché le 4 mai 2011

Communiqué de presse – mercredi 4 mai 2011 

Aujourd’hui, le droit français prévoit qu’une personne de nationalité étrangère, résidant en France, et atteinte d’une maladie  grave, a droit à une carte de séjour pour soins et ne peut être expulsée si elle n’a pas la garantie d’un accès effectif à une prise en charge médicale dans son pays d’origine. 

Depuis quelques mois, le projet de loi relatif à l’immigration remet substantiellement en cause ce droit au séjour pour soins et cette protection contre l’éloignement des étrangers malades. Le processus législatif a aggravé les restrictions au gré des navettes parlementaires ; il touche très bientôt à sa fin avec la commission mixte paritaire ce 4 mai.  Aussi, face aux enjeux en cause, nous, médecins de terrain, engagés dans des associations, des sociétés savantes ou des syndicats, avons interpellé, ensemble, le Premier ministre fin mars pour connaitre sa position et tenter d’infléchir le cours des choses. 

Après un premier refus de dialogue de sa part et devant notre insistance, nous avons été finalement reçus par son cabinet le vendredi 29 avril. Nous lui avons fait valoir combien le dispositif actuel, clair et encadré, répondait à des objectifs fondamentaux de santé individuelle et de Santé publique. Nous lui avons indiqué en quoi cette réforme était injustifiée compte tenu de la stabilité et de la faiblesse du nombre de cartes de séjour délivrées dans ce cadre (28 000) et de l’absence avérée de migration thérapeutique.

Nous lui avons montré en quoi la réforme envisagée était dangereuse : péril de la santé et de la vie des personnes concernées, menace pour la santé publique, atteinte au secret médical, entrave au contrôle effectif du juge, et augmentation des dépenses publiques. Notre échange a démontré combien il était nécessaire d’expliciter les enjeux en cause tant ils apparaissaient avoir été sous-évalués. Aujourd’hui, si le gouvernement persiste à restreindre le droit au séjour pour soins, c’est en connaissance de cause et en toute responsabilité qu’il va mettre en grave danger la santé de 28 000 personnes.

En cas d’expulsion, et faute d’un accès effectif aux soins, ces personnes seraient exposées à un risque vital. En tout état de cause, nous, médecins, continuerons à soigner toutes les personnes nécessitant des soins, quels que soient leur nationalité et leur statut administratif, conformément à nos principes déontologiques. 

Dr Bruno SPIRE, Président de AIDES                                       Dr Pierre LOMBRAIL, Président de la SFSP     

Dr Didier FASSIN, Président du COMEDE                    

Dr Patrick DUBREIL, Président du SMG 

Dr Marie-Pierre ALLIE, Présidente de MSF Dr Olivier BERNARD, Président de MDM                                   

Dr François WILTHIEN, Vice-président de MGFrance 

Dr Carine FAVIER, Présidente nationale du Planning familial 

Dr Jean-Pierre GEERAERT, Représentant du COMEGAS  Dr Nathalie DE CASTRO et Dr Matthieu LAFAURIE, initiateurs de l’Appel « accessibilité effective » signé par 1 400 médecins 

Contacts : 
Florence Priolet/
Annabelle Quenet (
Médecins du Monde) – 01 44 92 14 31/14 32 
Dr Matthieu Lafaurie (initiateur de l’Appel « accessibilité effective ») – 06 70 84 18 53  Dr Arnaud Veïsse (COMEDE) – 06 68 60 38 24 Adeline Toullier (AIDES) – 06 20 29 86 43 

Publié dans Articles des invites, COUPS DE COEUR, HOT SPOT, La sante dans tous ses etats, Migrations | Pas de Commentaire »

Après le Japon, les ONG doivent penser leur action humanitaire environnementale

Posté par Jérôme Larché le 11 avril 2011

Le séisme survenu le 11 mars dernier au large du Japon a créé une crise hybride et inhabituelle, mêlant conséquences radioactives des fuites de la centrale nucléaire de Fukushima et conséquences humanitaires de la vague géante du tsunami qui a déferlé sur les baies de Sendai et de Kaimashi. Cette situation complexe expose aujourd’hui des populations démunies, dans un contexte radioactif avéré et croissant, et auprès desquelles il semble que peu d’organisations de secours aient pu accéder. 

Si le caractère humanitaire des conséquences de cette crise est incontestable, le fait qu’elle impacte si durement la troisième puissance économique mondiale a pu jeter le trouble sur la nécessité ou non d’un engagement – financier comme opérationnel – des ONG internationales, et notamment occidentales.

 Seul le CICR possédait l’expertise suffisante pour intervenir au Japon 

Si l’implication des unités de protection civile de divers pays (France, Etats-Unis, Allemagne,etc.) s’est imposée d’emblée, celle des ONG a paradoxalement été précédée d’une période de flottement, voire d’un début de polémique. Cela a ainsi été le cas des campagnes de dons orchestrées par le Secours Populaire, la Fondation de France ou la Croix-Rouge française, pour le seul exemple hexagonal. En terme opérationnel, les choses sont encore plus compliquées puisque toute intervention dans ces zones où règnent des taux de radioactivité nocifs pour la santé, nécessite un équipement et une expertise NRBC[1]. Or, peu d’organisations humanitaires, excepté le Comité International de la Croix Rouge (CICR), possèdent aujourd’hui ces compétences. 

Plus habituées à intervenir sur des terrains de conflits ou de catastrophes naturelles, la gestion des risques et des accidents industriels ne fait pas forcément partie des schémas opérationnels anticipés par les ONG. Et pourtant, plusieurs éléments d’analyse amènent à penser qu’il s’agit possiblement d’un enjeu important, non seulement pour les ONG, mais surtout pour les populations victimes de telles situations. 

Il est d’abord facile de constater que le monde s’urbanise de façon croissante, amenant à la constitution de mégapoles où se côtoient plusieurs millions, voire dizaines de millions, de personnes.

 Les ONG doivent « comprendre les villes » 

Les exemples récents du séisme survenu en Haïti en 2010 ou de l’ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans en 2005 ont illustré les difficultés d’intervenir en situation de catastrophes urbaines, dont les dégâts humains comme matériels sont intimement liés aux conditions de vie socio-économiques des populations concernées. Ces deux crises ont également souligné l’importance de « comprendre les villes« , c’est-à-dire leurs déterminants urbanistiques, architecturaux, sociaux, et bien sûr leur environnement industriel. 

Un autre élément à considérer est d’ordre économique, lié à la fragilité induite par la crise financière de 2008 et qui continue d’avoir des répercussions aujourd’hui sur l’économie réelle, impactant en premier lieu les budgets publics de la plupart des Etats de la planète. Ainsi, l’exemple japonais a montré qu’être la troisième puissance mondiale économique n’épargnait ni le risque de réactions en chaînes, de la fission nucléaire à la friction politique, ni des conséquences économiques désastreuses pour les années à venir. 

Bien que le gouvernement nippon ne l’ait pas fait, pour des raisons d’ordre politiques comme culturelles, certains maires de villes japonaises ont pourtant appelé à l’aide internationale au vu de l’ampleur du désastre et des difficultés à répondre aux besoins humanitaires des populations.

 Même dans les pays « développés », le niveau de l’aide n’est pas suffisant 

Après le cyclone Katrina, le tsunami japonais et ses conséquences sur la centrale nucléaire de Fukushima montrent que, même dans les pays dits « développés », une inadéquation entre les besoins objectifs des sinistrés et le niveau d’aide fournis aussi bien par l’Etat japonais que par les autres Etats, peut être à nouveau observée. L’industrialisation croissante du monde actuel, et notamment le nombre de centrales nucléaires localisées dans des zones sensibles mais aussi de complexes pétroliers implantés dans des pays parfois en guerre ou en proies aux guérillas (comme le Delta du Nigeria et les rebelles du MEND), doit donc devenir un sujet de préoccupations – humaines comme écologiques – pour les organisations humanitaires. 

Pourtant, il ne semble pas que celles-ci soient correctement outillés, tant dans la réflexion que dans l’action, pour répondre de façon adéquate aux enjeux actuels. Que certaines d’entre elles aient d’ailleurs déjà entrepris de récolter des fonds ou de mettre en place des programmes d’aide psychologique, ne préjuge pas de la réponse que donneront au final les ONG sur cette question, mais valide au moins la pertinence qu’il y a à se la poser. 

Un « hiver nucléaire » menace vraisemblablement une partie non négligeable du Japon et ses conséquences écologiques, sanitaires, économiques et politiques sont encore difficilement évaluables mais risquent d’être durables et majeures. Il serait dommage que les ONG n’entament pas une réflexion de fond sur leurs capacités opérationnelles techniques, sur la teneur d’un plaidoyer pour des mesures visant à prévenir ces catastrophes, mais plus encore sur la légitimité – voire la nécessité – d’exercer leur mandat humanitaire dans des contextes d’accidents industriels majeurs, nucléaires ou non, au plus prés des populations victimes de ces derniers. Il s’agit bien d’une question ouverte sur le concept d’ « action humanitaire environnementale », où l’anticipation et le pragmatisme doivent primer. 



[1] NRBC : Nucléaire Radiologique Biologique Chimique 

Publié dans HOT SPOT, Reflexions et prospectives | Pas de Commentaire »

L’enfer des toxicomanes de Kaboul

Posté par Jérôme Larché le 2 février 2011

Au cours du mois de décembre 2010, je me suis rendu en Afghanistan, auprès des membres de l’équipe de Médecins du Monde (MDM). Ensemble, nous avons rencontré les toxicomanes de Kaboul, ceux qui sont dans la rue et ceux que MDM a déjà pris en charge. Ce témoignage est pour eux et pour nos équipes.

Avec plus de 5000 seringues échangées, une centaine de patients hospitalisés pour des durées courtes, plus de 70 patients sous méthadone, des heures entières de discussion avec ces « usagers », et un patient travail de plaidoyer auprès des différentes autorités concernées (santé, police,…), MDM apporte aux problèmes liés à la toxicomanie en Afghanistan un début de réponse opérationnelle ainsi qu’une méthodologie déjà expérimentée avec succès en France et en Serbie.  On estime que l’Afghanistan, qui produit actuellement plus de 90% de l’opium mondial, compte 1 million de toxicomanes. Si certains d’entre eux sont restés dans les zones productrices, beaucoup sont désormais présents sur Kaboul et la fermeture du Centre Culturel russe, où ils se regroupaient autrefois, n’a fait que renforcer leur isolement et leurs difficultés. Depuis plus de 2 ans, cinq fois par semaine, les équipes de Médecins du Monde parcourent Kaboul dans les endroits où se réfugient spécifiquement les toxicomanes, populations vulnérables parmi les vulnérables. Comportant une majorité d’hommes vivant dans des conditions extrêmes, ils sont soumis à une véritable exclusion sociale et sanitaire. 

Quotidiennement, les équipes de MDM vont arpenter les zones dans lesquelles ils s’abritent et survivent. L’une d’entre elles sont les canaux à ciel ouvert d’évacuation des égouts de la ville de Kaboul. Reposant à même le sol, au milieu des détritus et des matières fécales, dans des patous (châles de laine typique en Afghanistan) ou sous des couvertures sales, ils s’injectent ou « sniffent » leur dose d’héroïne, qui coûte de 3 à 5 US dollars le gramme. On trouve parmi eux des Pachtouns, des Ouzbeks, des Tadjiks, ou encore des Hazaras. Dans cette diversité ethnique, la plupart ont une vingtaine d’années, certains sont plus âgés…et d’autres biens plus jeunes. Beaucoup d’entre eux, notamment les Hazaras, ont débuté leur toxicomanie en Iran, où ils étaient allés chercher du travail. Un dialogue précaire, mais de confiance, a pu s’instaurer avec les équipes d’ « outreach workers » de MDM, souvent d’anciens toxicomanes. Ils discutent avec eux, les réconfortent, leur donnent des kits de seringues propres, et leur permettent d’accéder à des soins de petite nécessité et au programme de substitution à la méthadone.  Un peu plus loin, nous rencontrons d’autres toxicomanes, sous le « Pulisorta Bridge », au dessus duquel passe un flot incessant de voitures et de piétons, absolument indifférents à la vie souterraine qui se déroule deux mètres au dessous d’eux. Dans une pénombre d’enfer et un froid glacial, les signes de vie se devinent à des nuages intermittents de buée humaine et aux scintillements discrets des feuilles d’aluminium dans lesquels la drogue est chauffée puis inhalée. Brutalement, des policiers apparaissent, chassant avec leurs pieds les hommes accroupis et leur criant des paroles agressives. Nos équipes s’interposent alors avec calme, expliquant la nature de notre travail. Se ravisant dans leur attitude ouvertement hostile, les policiers, dont il est avéré qu’un nombre non négligeable d’entre eux sont toxicomanes, ordonnent à 3-4 toxicomanes de les suivre. Je comprends alors qu’il ne s’agit pas d’une arrestation, mais que ces hommes sont réquisitionnés par la police pour effectuer toute une série de tâches ménagères au sein même du poste de police ! Après avoir été corvéables à merci, ils seront « libérés » à la fin de la journée, et ces réquisitions parfaitement illégales se déroulent ainsi quotidiennement… 

Ce jour de décembre,  d’autres hommes se sont regroupés dans un canal d’évacuation d’égout semi-gelé de Kaboul, accroupis comme le font habituellement les habitants du sous-continent indien, et en train de s’injecter leur dose. Là encore, l’irruption brutale de la police rompt le calme relatif qui s’était instauré entre nous. Cette fois-ci, les policiers ont dans l’intention de saisir l’argent et les téléphones portables, une pratique très habituelle de racket et de corruption envers ces populations déjà fortement précarisées. Notre présence et notre intervention négociée mettent fin à ces demandes et les policiers repartiront – pour une fois – bredouilles. Le dernier endroit visité s’appelle Doshaw, un quartier populaire du centre-ville de Kaboul. Semblables à des termitières géantes, sont rassemblées les briquèteries, grands fours aux dômes arrondis, et qui recèlent, dans leurs contrebas, des galeries creusées pour trouver l’argile nécessaire. Dans ces anfractuosités troglodytes, semi-naturelles et semi-industrielles, se cachent des centaines de toxicomanes. Il faut plonger dans ces grottes sombres pour les voir, et l’on sent que le premier sentiment qu’ils ressentent est de la crainte. Ils vivent réellement sous terre et forment, la nuit, une « ville-vie » souterraine. Un d’entre eux me montre une plaie infectée de la main extrêmement profonde ainsi qu’une plaie du cuir chevelu de plusieurs centimètres. Après avoir effectué les premiers soins, je reçois de sa part un sourire édenté gratifiant, qui ne résout pourtant pas la difficulté de sa situation – et celle de ses semblables -, soumis à des violences récurrentes de la part des policiers et du voisinage, et n’ayant aucun accès au système de soins afghan.  En effet, au-delà de la prise en charge de la toxicomanie et d’une indispensable stratégie de réduction des risques associant échange de seringues puis substitution par la méthadone, nous faisons le constat terrible que cette population est ostracisée au point de se voir refuser systématiquement l’entrée des hôpitaux publics de la ville. Inadmissible sur le plan déontologique, cette attitude des personnels soignants est pourtant le reflet d’une réalité, celui d’une perception négative vis à vis de personnes qui ne comptent pas. Un argument médical (état du patient trop grave ou pas assez grave, médicaments ou moyens  nécessaires pour traiter la pathologie causale non disponibles,…) est toujours subtilement avancé pour justifier le refus mais la réalité brute est que MDM n’a jamais pu faire admettre un seul patient toxicomane dans une structure publique hospitalière de Kaboul. 

Néanmoins, les choses bougent et il semble que le Ministère de la Santé commence à se préoccuper de l’impact sanitaire lié à la toxicomanie, notamment sur le plan de l’épidémie à VIH et des infections liées au virus de l’hépatite C. Les relations avec le Département de Lutte contre les Narcotiques, ministère de référence pour l’importation de méthadone, sont par contre plus tendues, et pour deux raisons principales. La première est que leurs priorités se focalisent plus dans la lutte contre le trafic des stupéfiants que dans les effets sanitaires de ce trafic. La deuxième est que beaucoup de médecins de ce ministère travaillent aussi dans des cliniques privées de « détoxification », c’est à dire en fait un sevrage brutal, avec une rémunération de l’ordre de 250 US dollars par patient. Involontairement, l’action de MDM s’est donc mise en concurrence avec ce « business » local, lucratif mais inefficace puisque le taux de rechute des usagers d’héroïne traités avec cette méthode est proche de 100%.  Que ce soit dans les canaux d’égouts, au milieu des poubelles sous les ponts de Kaboul, ou encore dans de véritables termitières géantes creusées par l’homme, ils sont là, entre eux, à partager au su de tous leur dose d’héroïne. Etre à leur contact, discuter avec eux pendant leur « shoot », être témoin des manœuvres d’intimidation, de racket, voire de travail forcé de la police, est pourtant d’une violence émotionnelle insoupçonnable. En effet, malgré leur situation, ces hommes ne sont pas éteints. Ils recèlent encore une humanité intacte, alors que leur environnement et leurs conditions de vie sont d’un dénuement total. 

Publié dans HOT SPOT, La sante dans tous ses etats | Pas de Commentaire »

Les défis du terrorisme « glocal » : une nouvelle opportunité pour les ONG humanitaires occidentales ?

Posté par Jérôme Larché le 28 janvier 2011

            L’actualité récente, et tragique, avec la mort de deux jeunes français au Niger dont un humanitaire, a rappelé à ceux qui en doutaient que le Sahel, et particulièrement la zone s’étendant du Burkina Faso au Niger en passant par le Mali et la Mauritanie, était devenu  un  terrain complexe et dangereux. Ce (pas si) nouveau terrorisme « glocal » s’applique également aux zones tribales pachtounes, à la frontière aghano-pakistanaise.   

Il s’agit en effet d’un terrorisme se basant sur des dynamiques locales, tribales, faites d’alliances et de défections opportunistes, alimentées par des trafics d’armes, de drogue voire d’êtres humains, et de techniques de guérillas adaptées à chaque contexte, dans le désert sahélien comme dans les montagnes inhospitalières entourant la ligne Durand. Toutefois, la rhétorique utilisée par ces groupes terroristes, qu’ils soient katibat ou taleban, est celle du jihab global et leurs modalités de communication mêlent habilement techniques high-tech de l’information (internet, téléphones satellitaires), véhicules 4×4 transformés et pratiques ancestrales des porteurs de messages, indétectables par le renseignement électronique et satellitaires. 

                         De Peshawar à Dera Adam Khel (au Pakistan), en passant par l’erg Ach-Chech à Nouachkott (en Mauritanie), ces nouveaux « sanctuaires » sont marqués également par une défiance, voire une menace directe, envers tout ce qui apparait d’origine occidentale, et les ONG humanitaires occidentales, présentes souvent depuis des années et ayant tissé des liens forts avec les populations qui s’y trouvent, ont cru dans un premier temps qu’elles seraient épargnées par l’anathème djihadiste. La dure réalité les rattrape aujourd’hui et une adaptation de leur engagement opérationnel devient nécessaire. Néanmoins, le  danger serait de passer d’un extrême à l’autre, au risque de négliger les besoins croissants en termes d’accès aux soins, à l’éducation, ou de nutrition, des populations locales. Entre la paranoïa et la naïveté, il convient de cultiver la vigilance et l’intelligence. La posture à adopter est pourtant cruciale, devant être  guidée par les valeurs de l’humanitaire (notamment l’indépendance et la neutralité) mais aussi par du pragmatisme, sans céder pour autant à une démagogie « anti-occidentale ».

De tous temps, Occident et Orient ont cohabité, avec leurs valeurs, leurs différences, mais aussi leurs richesses respectives. Les ONG humanitaires occidentales doivent tisser ce lien avec leurs sœurs orientales, dans de véritables partenariats, opérationnels comme financiers. Plutôt que de chercher à se « désoccidentaliser », il conviendrait peut-être d’œuvrer à  changer le regard des autres en modifiant les  pratiques, à enlever toute ambigüité sur les objectifs envers les populations (comme cela persiste pourtant chez certaines grosses ONG ouvertement évangélistes), et accepter de ne plus être un modèle dominant mais un modèle parmi d’autres. L’enjeu de la sécurité n’est pas disjoint de ceux de l’acceptation et de la perception. Là encore, la paranoïa comme la naïveté ne sont pas de mise. Il existe des limites à l’acceptation mais en a-t’on réellement exploité toutes les facettes ? Dans les zones tribales du Pakistan comme en Afghanistan, le terme « ONG » est devenu synonyme de compromission avec les forces militaires de l’OTAN, et plusieurs ONG médicales internationales se font désormais identifier comme « associations médicales », terminologie plus neutre et plus acceptable localement. En miroir, le terme « associations » renvoie aussi au statut initial de l’action humanitaire, et nous amène à réfléchir sur la trajectoire de professionnalisation (entre)prise depuis 30 ans et des effets induits sur la perception. Infléchir plutôt que conquérir, proposer plutôt qu’imposer. De façon très juste, l’auteur américain Don De Lillo faisait décrire à un de ses personnages de roman, une « guerre haïku », une « guerre en trois vers. Aucun rapport avec l’état des forces en présence ou avec la logistique. »  Alors pourquoi pas un « humanitaire haïku », celui de la perception humaine en milieu naturel ? Là encore, repenser à ce que fut l’humanitaire en Afghanistan dans les années 80 n’est pas sans intérêt…

          Sans tomber dans une nostalgie impossible, il s’agit peut-être d’une occasion inespérée de revenir à l’ « objet humanitaire » d’origine, celui d’une aventure humaine collective et pas celui d’un « business » où l’on fait carrière. Par leur histoire, leur expérience et leur savoir-faire, les ONG occidentales ont un rôle à jouer dans ces nouveaux contextes. « Réinventer l’occident« , dans sa réalité comme dans sa symbolique, me parait plus réaliste que désoccidentaliser. Notre identité occidentale est immuable mais ce que nous en faisons, cela, nous pouvons le changer. 

 


[i] Don De Lillo « Point Omega », Ed Actes sud, 2010 

[ii]  Hakim El Karoui « Réinventer l’occident », Ed Flammarion, 2010

Publié dans Crises et conflits, HOT SPOT | Pas de Commentaire »

Haïti ou la géopolitique du choléra

Posté par Jérôme Larché le 14 décembre 2010

      A l’heure où l’on décompte aujourd’hui en Haïti plus de 2.100 morts et près de 140.000 personnes atteintes par le choléra, les conclusions du Pr. Piarroux, corroborées par une étude américaine récente parue dans le New England Journal of Medicine, mettent en évidence l’origine asiatique de la souche de choléra responsable de cette épidémie.

Officiellement débutée dans le département de l’Aribonite, elle atteint aujourd’hui l’ensemble du pays et l’Organisation Mondiale de la Santé estime qu’elle devrait provoquer au moins 400.000 cas dans les trois prochains mois. Au-delà des difficultés logistiques et organisationnelles de cette prise en charge par les autorités sanitaires haïtiennes et les ONG médicales présentes en Haïti, ce nouvel éclairage vient pointer la responsabilité potentielle, bien qu’accidentelle, des soldats de la MINUSTAH, et notamment ceux d’originenépalaise

 stheto.bmp .

Epidémie de choléra à Katmandou

En effet, le séquençage génétique des souches de vibrion cholérique de patients haïtiens montrent des relations étroites avec les souches de type El Tor O1, isolées au Bangladesh lors des épidémies de 2002 et 2008. De plus, comme l’indique Renaud Piarroux dans son rapport, une épidémie de choléra sévissait à Katmandou (Népal) à l’époque où sont arrivés les contingents népalais du bataillon de la MINUSTAH.

Si le gouvernement français ne veut, pour l’instant, pas se prononcer sur les conclusions de celui qu’elle avait mandaté pour faire la lumière sur l’origine de cette grave épidémie, c’est parce qu’il a saisi les évidentes implications géopolitiques qui allaient en découler. Celles-ci risquent en effet de se montrer aussi dévastatrices que l’épidémie elle-même, pas pour les haïtiens mais pour les Nations Unies et la communauté internationale.

Des promesses, toujours pas concrétisées

Dans un contexte politique électoral tendu, associé à une situation humanitaire critique pour de nombreuses personnes, les promesses de dons des principales puissances économiques restent, pour l’instant… des promesses. En effet, malgré l’appel de 174 millions de dollars lancé par le secrétaire Général des Nations Unies le mois dernier pour mettre en place une réponse effective de lutte contre l’épidémie de choléra, seuls 20% ont été à ce jour financés. Le travail de prise en charge médicale et de sensibilisation, notamment auprès des populations déplacées, mené par les ONG – comme Médecins du Monde ou Médecins sans frontières – et les mouvements de la Croix-Rouge ne saurait suffire à contenir le phénomène dont le risque à moyen terme est l’évolution vers l’installation durable d’une endémie de choléra dans un pays qui est déjà l’un des plus pauvres au monde.

La responsabilité de l’origine épidémique pointant vers les pays d’Asie du Sud, combinée à la passivité d’une communauté internationale, notamment occidentale, peut se révéler un détonateur social et politique extrêmement préoccupant. Comme pour le tremblement de terre qui a fait près de 200.000 morts, cette épidémie de choléra se déroule sur un terrain de grande précarité socio-sanitaire, dans un pays où 80% de la population vit avec moins de 2 dollars par jour et où le taux de mortalité infantile, de 60/1000 naissances, est un des plus élevé au monde. Comme l’a très justement souligné le chercheur allemand, Harald Welzer, « les catastrophes sociales mettent à nu les coulisses de la société et en révèlent les fonctionnements et dysfonctionnements cachés ; elles ouvrent des fenêtres sur la vie souterraine des sociétés […]. Elles font ressortir, en matière d’espérance de vie et de survie, les inégalités normalement amorties par les institutions […]« .

Aubaine pour les sociétés militaires privées?

Plus que jamais, Haïti semble désormais incarner le double discours des grandes puissances face aux situations catastrophiques, qu’elles ont parfois provoqué ou tout au moins laissé perdurer. Le discours politique d’affichage, vocal et ambitieux, et celui de l’action, en retrait et sous-financé. Cela, les populations le comprennent et le tolèrent de moins en moins. Il est donc à prévoir que la perception par les Haïtiens de ces puissances économiques, comme des organisations gouvernementales ou non gouvernementales qui y sont associées, devienne de plus en plus négative et que cela engendre des enjeux de sécurité ayant pour conséquence ultime un accès de plus en plus difficile à ces populations aux besoins humanitaires, économiques et sociaux majeurs.

Dans un monde d’interdépendance, globalisé et où l’information se transmet de façon instantanée, il est fort à parier que cet « accident » onusien en Haïti soit le prétexte d’un refus de certains pays au déploiement de casques bleus, voire d’ONG humanitaires, arguant que même le principe de primum non nocere n’est plus respecté.

Il va constituer également un « effet d’aubaine » pour les lobbys de sociétés militaires privés qui, depuis des années, assènent qu’elles seraient en mesure de remplacer plus efficacement les forces de maintien de la paix des Nations Unies sur les terrains de conflits et de post-conflits. La communauté internationale doit donc arrêter la politique de l’autruche en Haïti, assumer ses responsabilités et ses erreurs, impliquer et financer bien plus fortement qu’elle ne le fait aujourd’hui les ONG locales haïtiennes, afin de ne pas laisser le champ libre à une perception négative irréversible qui, à terme, serait au détriment de la population haïtienne et qui ternirait de façon conséquente l’image des Nations Unies, en Haïti mais aussi sur bien d’autres terrains.

Au-delà de ses conséquences sanitaires majeures, cette épidémie de choléra risque donc d’être le déclencheur d’un nouveau séisme d’ordre géopolitique, dont on connait aujourd’hui l’épicentre mais dont, ni l’intensité ni les répliques, ne sont prévisibles.

Publié dans Crises et conflits, HOT SPOT, Reflexions et prospectives | Pas de Commentaire »

Les sénateurs annulent les restrictions sur l’AME votées par les députés

Posté par Jérôme Larché le 5 décembre 2010

        Malgrè les tentatives du gouvernement de justifier, sur la base de dérives « potentielles », les amendements votées par les députés sur la restriction de l’accès à l’Aide Médicale d’Etat dont bénéficient les personnes en situation irrégulière – en imposant notamment une contribution forfaitaire 30 euros systématique pour les adultes -, les sénateurs ont annulé ces amendements.

Ils ont, pour cela, largement repris les arguments avancés par les organisations humanitaires, et notamment celles de Médecins du Monde, qui se battent depuis des semaines sur ce dossier. Un article du journal Le Monde, paru ce jour, fait le point sur la situation.

Publié dans COUPS DE COEUR, HOT SPOT, Migrations | Pas de Commentaire »

WikiLeaks, le Napster du journalisme

Posté par Jérôme Larché le 5 décembre 2010

WikiLeaks est-il vraiment transparent? Fallait-il publier les mémos diplomatiques? Nous apprennent-ils quelque chose? Le processus est-il réversible? Assiste-t-on à une évolution structurelle de la société? OWNI essaie de répondre à ces interrogations.

wikileaksl1e1291476135882.jpg 

Publié dans COUPS DE COEUR, HOT SPOT, Info et medias | Pas de Commentaire »

Epidémie meurtrière de choléra en Haïti

Posté par Jérôme Larché le 23 octobre 2010

Thony Belizaire
Agence France-Presse
Saint-Marc, Haïti

lié le 22 octobre 2010 à 08h42 | Mis à jour le 22 octobre 2010 à 21h10

 

Épidémie de choléra: Haïti en «alerte maximale»

Selon le ministère haïtien de la Santé, le pays a enregistré 135 morts et plus de 1000 cas de choléra, précise Catherine Huck, directrice adjointe pour Haïti du Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA).

L’épidémie de choléra qui sévit dans le nord d’Haïti depuis ces derniers jours va probablement s’étendre avant d’être jugulée, a estimé vendredi un haut responsable de l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS), une branche de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

«Cette épidémie va probablement s’étendre, étant donné notre expérience du choléra, surtout dans une population qui n’a pas vraiment d’immunité naturelle puisqu’elle n’a pas été précédemment exposée à cette infection», a déclaré le Dr Jon Andrus, directeur adjoint de l’OPS lors d’une conférence de presse.

«De ce fait, nous nous attendons à ce que (l’épidémie) devienne plus importante», a-t-il ajouté.

Selon le dernier bilan cité par l’OPS, l’épidémie de choléra a fait au moins 138 morts, un chiffre non-révisé depuis jeudi. Les autorités haïtiennes ont fait état jeudi de 135 décès et de plus de 1500 personnes malades.

 

Mais «nous avons heureusement un partenariat (d’intervention) qui n’a jamais été aussi solide en raison du séisme», a aussitôt souligné ce médecin.

De plus, a expliqué le Dr Andrus, le choléra «est une maladie qu’on peut prévenir si la population participe activement» aux mesures de prévention.

«Et si l’infection ne peut être évitée, on peut la traiter aisément avec des sels de réhydratation orale pour empêcher la diarrhée», a-t-il dit lors d’une conférence de presse.

«Les sels de réhydratation par voie orale sont très importants dans cette situation», a poursuivi le Dr Andrus. «C’est une technologie très simple qui ne coûte presque rien et sauve des millions de vie», a-t-il souligné.

«Ainsi je pense que nous avons tout en place pour faire face à une situation dont nous savons qu’elle va s’améliorer», a déclaré le responsable de l’OPS.

Il a souligné qu’il était important d’observer des règles d’hygiène personnelle élémentaire comme de se laver fréquemment les mains et de prendre toutes les précautions pour s’assurer que l’eau utilisée est sûre ou traitée comme il se doit et que les aliments consommés sont préparés proprement.

En réponse au risque que l’épidémie se propage en République dominicaine voisine, le Dr Andrus a indiqué que des équipes sanitaires avaient été mobilisées pour s’assurer que les centres de soins et les hôpitaux haïtiens situés à la frontière soient suffisamment bien préparés pour ne pas être débordés.

Il a aussi jugé important de mobiliser les autorités et la population en République dominicaine, précisant qu’une équipe d’épidémiologistes de l’OPS avait été dépêchée sur place.

Le Dr Andrus a indiqué, en réponse à une question, ne rien savoir d’une information selon laquelle des malades auraient été testés positifs à une infection par la bactérie Vibrio, responsable du choléra, il y a déjà une semaine, soit avant que l’épidémie ne soit déclarée.

«Il faut systématiquement vérifier chaque rumeur pour savoir si elle est fondée ou non…», a-t-il dit.

La souche de la maladie a été localisée dans le département de l’Artibonite et dans le fleuve du même nom qui traverse cette région qui a connu un afflux de réfugiés, vivant dans des conditions d’hygiène précaires, après le séisme dévastateur du 12 janvier.

Le choléra est une infection hautement contagieuse pouvant être fatale en quelques heures, et dont la propagation est favorisée par les défaillances des réseaux sanitaires et l’absence d’hygiène et de soins.

 

 

Publié dans COUPS DE GUEULE, HOT SPOT | 1 Commentaire »

12
 

Les énergies du bien-être |
Ange ou Diablesse |
L'écologie pour les nuls |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Malica: une candidature int...
| la vérité toute simple
| parcelle 53