Les ONG humanitaires: victimes et sentinelles des conflits armés

Posté par Jérôme Larché le 25 avril 2010

       La nature des conflits armés s’est profondément modifiée depuis la chute du Mur de Berlin et les attaques terroristes du 11 Septembre 2001. L’internalisation, l’urbanisation, l’instrumentalisation ethnico-religieuse, l’asymétrie et la privatisation (au moins partielle) de ces conflits se sont imposés. Cette nouvelle grille de lecture complexe et fragmentée tente d’être intégrée par les ONG humanitaires, pour lesquelles « humanité, impartialité, indépendance» restent des principes intangibles. Ce cadre éthique et opérationnel doit servir de repère au dilemme auquel nous sommes confrontés en permanence sur les terrains, qui nous fait naviguer en permanence entre une attitude pragmatique et le respect des principes de l’action humanitaire. 

hivernucleaire.jpgPar leur souplesse et leur flexibilité, les ONG peuvent se permettre d’initier des programmes innovants et originaux  dans des environnements instables, à l’instar des programmes de réductions des risques menés pour les toxicomanes en Serbie ou en Afghanistan. L’accès aux populations civiles est aujourd’hui essentiellement dicté par des contraintes de sécurité, aux facteurs multiples et enchevêtrés, et pour lesquelles il s’agit de développer des réponses locales et contextuelles, sans dogmatisme ou idées préconçues. L’enjeu de la sécurité est devenu pour les ONG bien plus qu’une simple composante opérationnelle. Nouveau paradigme de l’humanitaire pour les uns, il peut aussi devenir pour d’autres, alibi d’une intervention armée ou de corridors humanitaires. Néanmoins, les ONG ont aussi un devoir de responsabilité, aussi bien en termes d’efficience et de qualité des programmes, que de transparence dans la mise en œuvre de ceux-ci. 

Depuis la fin du siècle dernier, on peut s’interroger sur les nouvelles dynamiques des conflits qui secouent la planète. Dans ce contexte, le rôle des humanitaires semble devenu plus exigeant, plus complexe, et certainement plus dangereux qu’avant. L’accès à des territoires contigus et la captation de ressources naturelles telles l’eau, le bois, les terres de pâturages, voire le pétrole, sont devenus des enjeux majeurs. Parallèlement à ces causes « pragmatiques », une idéologisation ethnique et religieuse de la haine de l’autre a été orchestrée par différents protagonistes, aboutissant à des massacres de voisinage, à une fragmentation de sociétés déjà fragilisées et à une altération durable de leurs capacités endogènes de reconstruction. La responsabilité de sécurité incombe à chaque ONG et impose plus que jamais une lecture pertinente des déterminants en présence.  Afin de comprendre et de quantifier le phénomène d’insécurité, plusieurs études ont déjà été menées. Une étude réalisée en 2000, et fondée sur l’analyse de 382 décès de travailleurs humanitaires survenus entre 1985 et 1998, a montré que les actes de violence intentionnelle seraient à l’origine de 68% des décès[1]. Il s’agit plutôt d’hommes (90%), souvent expérimentés (âge moyen légèrement inférieur à 40 ans), dont le décès survient, pour un tiers des cas, dans les trois premiers mois de la mission. L’assassinat délibéré de plusieurs travailleurs humanitaires, que ce soit en République Démocratique du Congo, au Rwanda, en Tchétchénie ou en Irak, révèle à quel point l’emblème des ONG ou des organismes internationaux humanitaires n’est plus protecteur, mais peut constituer une cible. Une cible facile : une « soft target ». Une étude plus récente[2] indique que 83 acteurs humanitaires ont perdu la vie en 2006, soit trois fois le nombre de soldats tués en mission de maintien de la paix pour les Nations Unies.  Le même rapport conclue que « les organisations humanitaires ont largement échoué à considérer l’éthique de transférer le risque vers des personnels ou des locaux ou des ONG locales ». En effet, les personnels nationaux représentent 80% des victimes des incidents de sécurité qui touchent les acteurs humanitaires. De plus, la prise en compte systématique du personnel local est loin d’être systématique dans les plans d’évacuation ou les formations à la sécurité. Cette situation est d’autant plus paradoxale que ce sont justement ces personnes qui seront les plus exposées à d’éventuelles représailles ou mesures de rétorsion après le départ des équipes expatriées. Il s’agit donc d’un véritable devoir de responsabilité auquel doivent faire face les ONG internationales, notamment sur les terrains de conflit. La dernière étude réalisée en 2009 montre clairement la relation entre conditions de sécurité et accès aux populations. 

Il parait important de décrypter la signification du mot « sécurité », qui n’est pas la même selon les divers acteurs, et qui conditionne grandement la réponse faite. Avant tout, la sécurité ne doit pas être uniquement considérée sur son mode opérationnel, mais également comme d’un sujet politique qui vient questionner l’action humanitaire sur son indépendance et sur la façon dont elle affirme son identité propre face aux autres acteurs. On peut schématiquement distinguer deux grilles de lecture,  l’une formatée et très procédurale, l’autre plus souple et moins normative. La première option, adoptée notamment par les agences onusiennes et des ONG anglo-saxonnes, privilégie l’usage de la dissuasion avec ses aspects militaires, comme par exemple les escortes armées, et logistiques comme l’utilisation de matériel perfectionné de télécommunication. Leur stratégie primordiale consiste en l’établissement de procédures formelles et strictes de sécurité. D’autres ONG, à l’instar de Médecins du Monde, essayent toutefois d’adopter une autre approche, moins normative, qui consiste à analyser avec justesse, dans une dynamique de réseaux, la situation locale et les enjeux qui s’y rapportent, afin den avoir la meilleure compréhension possible, et de pouvoir pro-activement adapter programmes et comportements. Néanmoins, le respect de règles de sécurité adaptées à chaque contexte, associé à la formation correcte du personnel, constituent des exigences valables pour chaque ONG. Il parait donc important de ne pas s’enfermer dans une problématique de « sécurité sécuritaire » mais, au contraire, de décloisonner la sécurité en termes de perception, d’acceptation, de démarche inclusive des populations locales, de contextualisation dynamique et de grande flexibilité des programmes. Il faut que chaque ONG l’intègre pleinement à sa propre culture identitaire et privilégie la relation à l’autre.  Dans ce champ humanitaire devenu si complexe, l’enjeu de la sécurité est également celui de la survie d’un espace humanitaire indépendant, d’une action de proximité et d’une capacité conservée de témoignage. En bref, il s’agit de s’ouvrir au monde et non de se fermer. La situation en Irak, et notamment à Bagdad, où quasiment plus aucune ONG occidentale ne travaille, et où Margaret Hassan – de l’organisation CARE – a été kidnappé et a trouvé la mort en novembre 2004, malgré la présence à ses côtés de gardes armés, montre bien les limites du concept de sécurité sécuritaire, mais souligne aussi la nécessité d’un partage de l’information parmi les membres de la communauté humanitaire[3]. D’autres terrains, comme la Tchétchénie, paraissent un peu plus accessibles mais nécessitent des modalités opérationnelles innovantes comme le support à distance de programmes (« remote support »). Au Darfour, la nature disparate des actes de violences – associant banditisme, prédation et volonté délibérer d’instaurer la peur et d’empêcher la présence d’ONG internationales – cible les populations civiles et les travailleurs humanitaires, acteurs « non armés » de ce conflit. 

L’action humanitaire parait ainsi à la fois victime et sentinelle des conflits armés dans lesquels elle s’inscrit. Aujourd’hui plus qu’hier, l’accès aux populations vulnérables passe par la capacité des humanitaires à appréhender, comprendre, maîtriser leur environnement. Ce décryptage « intelligent » est également censé permettre de conserver les possibilités d’action et la liberté de témoigner que revendiquent les organisations humanitaires. 



[1] Sheik M. et al. British Medical Journal 2000 ; 321 : 161-168 

[2] Stoddard A. et al. Providing Aid in Insecure Environments: trends in policy and operations 2006. ODI-HPG

[3] Au moins deux tentatives de kidnapping avaient eu lieu sur d’autres expatriés dans le même secteur de la ville les jours précédents, mais l’information n’avait pas été diffusée.

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Réflexions sur la « néo-piraterie » somalienne

Posté par Jérôme Larché le 19 avril 2010

Fait historique richement documenté aux XVIIème et XVIIIème siècle, la piraterie maritime revient en force en ce début de XXIème siècle, notamment dans le Golfe d’Aden et en mer Rouge, mais aussi au large du Nigeria, de l’Inde, de l’Indonésie ou des Philippines. Les côtes somaliennes sont devenues aujourd’hui l’une des zones les plus dangereuses du monde, avec, selon les statistiques du Bureau Maritime International, une augmentation de 200% des navires attaqués en 2008[1], par rapport à 2007. Les modes opératoires utilisés sont également en train d’évoluer. En effet, l’agression « traditionnelle » consistant à monter à bord, à maîtriser l’équipage, et à dérober les biens de valeur, est en passe d’être supplantée par une forme beaucoup plus agressive, à l’aide de vedettes rapides remorquées jusqu’au large (parfois jusqu’à 600 milles des côtes) par des « bateaux mères », et s’emparant de l’équipage et de la cargaison. Ces nouveaux modus operandi sont contrôlés par les organisations du crime organisé, structurées par les clans et les familles, notamment au Puntland où neuf groupes distincts de pirates ont déjà été identifiés,  et qui ont déjà engrangé des dizaines de millions de dollars.

Dans le même temps, ces attaques ont des conséquences humanitaires directes pour les populations somaliennes et celles des pays limitrophes. En effet, le détournement dans le Golfe d’Aden, depuis 2005, des navires du Programme Alimentaire Mondial (PAM) des Nations Unies[2], équivaut à la quantité nécessaire pour nourrir plus d’un million de personnes. En plus de l’insécurité qu’elles génèrent, ces activités délictueuses affaiblissent le difficile processus de reconstruction politique en cours, tout comme les institutions somaliennes, incapables de lutter efficacement contre ces trafics.

Face à cette situation, de nombreux pays européens (Allemagne, Belgique, Espagne, France, Grèce, Pays-Bas, Royaume-Uni, Suède) et non européens (Chine, Etats-Unis, Inde, Japon, Russie) ont décidé d’envoyer des bâtiments militaires pour protéger leurs navires marchands, dont certains ont fait le choix de ne plus passer par le stratégico-économique Canal de Suez lors du trajet entre Rotterdam et Mumbai[3]. En décembre 2008, l’Union Européenne (UE) a lancé l’Opération navale « Atalante » pour lutter contre la piraterie maritime dans l’Océan Indien. Composée d’une flottille de 12 navires appuyée par 2 avions de patrouille, elle mobilise actuellement 6 pays dont la France. Toutefois, la « néo-piraterie » somalienne et les opérations contre-insurrectionnelles maritimes que de nombreux pays initient, cachent mal  la lutte tacite qui s’engage entre ces derniers pour contrôler les voies de communication allant du détroit de Babel Manded au détroit de Mallaca, artères du commerce mondial maritime[4].

Outre les risques d’augmentation du prix de baril de pétrole, ces attaques de piraterie maritime imposent la révision, ou en tout cas le réexamen, du cadre juridique du droit de la mer composée pour l’instant de deux textes, partiellement ratifiés par les pays concernés[5]. Les histoires médiatisées de pirates somaliens – risquant parfois la prison à vie car extradés vers des juridictions françaises, hollandaises, ou américaines – portent en elles le risque d’une justice occidentale de substitution perçue comme partiale, et aboutissant à une majoration de la perception négative somalienne à l’égard du monde occidental.

L’opération « Atalante » de l’UE, comme celles menées par l’OTAN, apparaissent donc comme des solutions symptomatiques ne répondant pas aux causes sous-jacentes expliquant l’apparition (ou plutôt la réapparition) de cette « néo-piraterie » du XXlème siècle. Ces causes sont nombreuses et complexes : pillage préalable des ressources de pêche locale par les compagnies occidentales en mer Rouge[6], poursuite du conflit en Somalie réalimenté et déstabilisé par l’incursion éthiopienne, désespoir économico-politique du peuple somalien, mainmise par des groupes locaux organisés et structurés (à la fois dans leur dimension mafieuse et clanique). 

Il parait ainsi difficile d’aborder ce phénomène de piraterie au large du golfe d’Aden sans  parler aussi des populations civiles somaliennes, de leurs difficultés d’accès aux soins ou à la nourriture, comme du conflit qui oppose le gouvernement fédéral de transition (TFG) aux mouvements insurgés Al Chabab (la jeunesse) et Hizbul islam (parti islamique).

On comprend mieux alors la nécessité d’une approche multidimensionnelle (sécuritaire peut-être mais surtout politique, économique, anthropo-sociologique et humanitaire) pour répondre à ce phénomène. Il ne doit toutefois pas s’agir d’une approche intégrée, qui sous-tendrait que l’objectif politique doit devenir « cohérent » et le même pour tous. La multiplicité des déterminants de cette « néo-piraterie » imposent probablement aussi une réponse complexe, où des objectifs potentiellement contradictoires peuvent co-exister et cohabiter. Il s’agit en tout cas d’un enjeu allant bien au-delà de l’Océan Indien, car il interroge aussi bien les limites des stratégies contre-insurrectionnelles des forces armées traditionnelles en situation asymétrique que la réelle volonté politique de leurs Etats à résoudre des situations, et non pas les contenir.



[1] 130 navires ont été attaqués en 2008, et 19 navires et 250 marins environ seraient aujourd’hui aux mains des pirates somaliens dans le Golfe d’Aden et l’Océan Indien.

[2] Les navires du PAM transportent plus de 90% de l’aide alimentaire à la Somalie.

[3] Ces navires choisissent de passer par le Cap de Bonne Espérance, ce qui rallonge leur route maritime de 3000 milles environ.

[4] « La piraterie maritime : un nouveau rapport de forces dans l’Océan Indien ? » T. Struye de Swielande. Université Catholique de Louvain. Février 2009

[5]  La Convention des Nations Unies de Montego Bay (Jamaïque) adoptée en 1982 par 138 Etats, et la Convention de Rome, signée en 1988 par 74 Etats.

[6] Entraînant une déperdition significative de revenus pour les pêcheurs somaliens.

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