La Syrie extrême et l’ « Empire du Milieu »

Posté par Jérôme Larché le 21 juin 2012

Les combats qui font rage en Syrie ont déjà faits plus de 8500 morts et les populations civiles des villes de Homs, Rastan ou Idleb en sont les principales victimes. L’accès humanitaire y est toujours extrêmement difficile  malgré les négociations menées par le CICR, l’accès est soins y étant même devenu un élément tactique de contre-insurrection pour le pouvoir syrien.  Contrairement à ce que l’on pouvait pressentir voici quelques mois, aucune solution politique directe et cohérente ne semble se dégager à présent, sauf si l’on pense que le référendum constitutionnel récemment proposé par Bachar El-Assad représente un renouveau de démocratie…  L’attitude de la Chine, extrêmement soucieuse de ne pas interférer dans les affaires internes des pays, est perçue par les pays occidentaux comme un déni des droits humains et en cela, critiquable. Au-delà de cette émotion première, il convient de s’interroger si l’ « Empire du Milieu » n’est pas autant une solution qu’un problème aux blocages de la crise syrienne.

 

Un pouvoir syrien démocide

La complexité des enjeux autour de la situation en Syrie ne parvient plus à en masquer l’horrible simplicité. Un pouvoir aux abois est en train d’assassiner son peuple, empêchant toute forme d’aide élémentaire de parvenir à ceux qui en ont besoin. La ville de Homs, ville martyre, et toute sa population, sont ainsi sacrifiées par le président El-Assad, dans une vaine tentative pour désarmer le processus qui, inexorablement, mènera à sa destitution. Ce médecin, qui avait le sang en horreur, en a désormais les mains pleines. La mort récente de plusieurs journalistes, l’exfiltration difficile des blessés vers des pays voisins, la défection régulière de plusieurs ministres, illustrent le point de non-retour qui a été atteint.

 

Une absence de « communauté internationale »

Même si la déstabilisation de la Syrie, pays pivot du Moyen-Orient, apporte une réelle incertitude sur les jeux politiques et militaires des pays avoisinants (comme le Liban, Israël ou l’Iran), la poursuite du massacre en Syrie est porteuse de dangers encore plus grands. Les positions fermes des Etats-Unis, de l’Europe et de la Ligue Arabe, ponctuées de sanctions diplomatiques et économiques, ne parviennent toutefois pas à faire plier ce régime. Cette incapacité des grandes puissances pointe d’une part  la nécessaire réforme du Conseil de Sécurité des Nations Unies, garant de la paix et de la sécurité internationales, mais aussi les différences importantes de concept des relations internationales exprimées par les régimes russes et chinois. On est loin d’un consensus sur l’application d’une « paix libérale », pourtant le modèle dominant actuel. 

L’attitude hostile de Moscou et Pékin à toutes ces initiatives diplomatiques traduit-elle la « puissance » réelle de ces deux pays, face à un « bloc occidental » – et ses alliés -, trop confiant dans sa capacité de dissuasion politico-militaire après l’épisode libyen ? Au fond, à quoi assiste-t-on ? A un défi diplomatique ouvert entre deux conceptions d’exercice du pouvoir et de la place des peuples face à ce pouvoir. Leur soutien au régime syrien semble pour l’instant intact (du moins en façade), même s’ils tentent de lui faire comprendre que la violence exagérée contre les civils ne fera qu’accentuer la désapprobation internationale, rendant toute négociation ultérieure encore plus difficile. De leur côté, les gouvernements occidentaux et leurs alliés arabes (la plupart sunnites) approuvent et légitiment les mouvements rebelles, sans franchir le pas de l’aide militaire, craignant sans doute d’attiser le conflit.

La « porte de secours » humanitaire

Ne pouvant trouver d’issue politique, les gouvernements occidentaux et leurs alliés arabes tentent maintenant de trouver une issue humanitaire, avec l’aide des Nations Unies. Si la critique diplomatique est aujourd’hui partagée par ces derniers, le régime autocratique syrien a pourtant semblé fréquentable de nombreuses années, car l’absence de démocratie était compensée par une utilité de négociation (avec l’Iran) voire même de stabilisation (au Liban) à l’échelle régionale. C’est donc plus contraints et forcés par l’extrémité des violences syriennes, inacceptables aux yeux de l’opinion publique, que les occidentaux ont « lâché » le pouvoir de Damas. On notera toutefois la quasi-silence de la diplomatie européenne, et en particulier du Service d’Action Extérieure de l’Union Européenne, affaiblissent de facto les négociations en cours, aussi bien avec la Syrie qu’avec la Russie ou la Chine.

L’Histoire récente montre que lorsque les Etats commencent à brandir l’argument humanitaire, c’est qu’ils se trouvent à court d’option stratégique, politique comme militaire. On se souviendra de l’incongruité des « corridors humanitaires » proposés par la diplomatie française au Darfour, alors qu’il s’agissait (et s’agit toujours) d’une zone de conflit sans ligne de front délimitée, en tâches de léopard. Que des propositions similaires soient faites aujourd’hui concernant la Syrie manque singulièrement de clairvoyance sur les réalités opérationnelles de ces « guerres de guérilla » (pour paraphraser Ernesto Che Guevara), conflits asymétriques où combattants et civils sont intimement mêlés, devenant tous  des cibles légitimes pour les violences des forces de l’ordre et des milices chahiba syriennes. Que 90 000 civils, dont bon nombre de blessés – soignés souvent très sommairement voire amputés -,  aient déjà gagné le camp jordanien de Riba Al-Sarhan, témoigne aussi de cette indiscrimination dans le choix des cibles. Les efforts actuels du CICR, tout comme de l’ancien Secrétaire Général  des Nations Unies, Kofi Annan, pour négocier un accès humanitaire en faveur des populations civiles sont ardus, sans preuve tangible d’un accord en vue.

Le destin syrien suivra-t’il le destin soudanais ? Celui d’un régime autocrate, violent, doté de forts leviers de coercition militaro-politique, mais aussi disposant précieux appuis internationaux comme ceux de la Chine et de la Russie, leur assurant une survie politique et institutionnelle…

La « solution » chinoise

Comme au Darfour, une des clés majeures pour déverrouiller le conflit syrien se trouve sans doute en Chine, à des milliers de kilomètres de la ville de Homs et de ses morts.  Puissance à l’économie puissante mais intégrée aux flux mondiaux, l’ « Empire du Milieu » possède-t’elle  en fait tous les atouts politiques pour rester totalement sourde au message que les pays occidentaux cherchent à lui faire passer ? Le temps qu’elle mettra à infléchir sa stratégie de soutien absolu à Bachar El-Assad – et ce,quelle qu’en soit la manière -, sera le marqueur de sa réserve de « puissance ».

Ces deux dernières décennies ont, en effet, vu la Chine montrer des signes d’ouverture pour jouer un rôle plus actif dans les affaires internationales, considérant qu’il s’agit d’une période d’opportunité stratégique.  Elle le fait toutefois avec ses concepts, ses valeurs millénaires, mais aussi ses rapports de force interne qui oscillent entre un « Rêve chinois », militairement conquérant, et la volonté d’un développement pacifique pour « cultiver l’harmonie ».  Eloigné géographiquement et idéologiquement du régime syrien, aligné conjoncturellement avec la Russie (avec qui, elle partage plus de frictions que de passions !), conceptuellement peu sensible aux droits de l’Homme dans sa politique étrangère, le pouvoir chinois a très certainement dégagé une vision élargie et à long terme (favorable à ses intérêts) de la crise syrienne.

Une autre crise régionale, toute proche, pourrait toutefois modifier la posture de la Chine plus rapidement que prévu, mériterait au moins d’être étudiée dans ses interactions possibles avec la Syrie : l’Iran et le développement de son arsenal nucléaire. En effet, une fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran, soumis à de fortes pressions internationales, serait probablement peu appréciée  par la Chine, à la forte dépendance énergétique en gaz et en pétrole. Dans ce cas, les soutiens mutuels et triangulaires entre Chine, Iran et Syrie pourraient changer de nature…

Ouvrir les perspectives et déterminer les bonnes stratégies

Outre les droits humains et humanitaires que les ONG doivent continuer à défendre, la recherche d’une véritable solution politique doit inclure une lecture au moins régionale, couplant les deux crises – plus dans leurs interactions possibles que dans leurs identité individuelle, et fondamentalement dynamiques dans leur évolution possible.  Les dérives violentes du régime syrien ne semblant pas devoir s’arrêter,  les  efforts de coopération diplomatique entre les grandes puissances (occidentales, eurasiatique et asiatique), les organisations politiques régionales, et le régime de Bachar El-Assad  doivent se poursuivre.

Sun Tzu écrivait dans L’Art de la Guerre : « La guerre est une grave affaire de l’Etat, […] un lieu de vie et de mort, […] une affaire à méditer soigneusement. […] L’armée victorieuse est victorieuse d’abord et cherche la bataille plus tard ; l’armée vaincue livre d’abord bataille et cherche la victoire ensuite. »

S’agit-il d’une partie d’échecs dont le contrôle du « centre de gravité » de l’échiquier amènera à une offensive clausewitzienne  rapide, « point décisif » cher à la vision occidentale ? Ou s’agit-il d’un jeu plus subtil, plus proche du wei-qi (l’équivalent du jeu de go), où la meilleure des attaques (diplomatiques) est indirecte et où l’équilibre des forces se modifie insensiblement. Favoriser la souplesse de l’encerclement stratégique, en jouant sur l’avantage psychologique, et en essayant d’éviter le conflit direct : telles sont les concepts fondamentaux de la stratégie chinoise. Si la position diplomatique actuelle de la Chine reste critiquable, il convient néanmoins de mieux réfléchir à la stratégie qui guide cette position. Une vision univoque purement moralisante, tout comme purement réaliste, n’est pas adaptée. Essayons plutôt d’en deviner le shi, l’ « énergie potentielle » exploitable qui permettra de faire évoluer la situation.

 

 

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