Zones grises et idées noires : du conflit social aux conflits armés

Posté par Jérôme Larché le 19 janvier 2012

Depuis les émeutes de 2005, les banlieues, et aujourd’hui par effet capillaire, certaines périphéries de centres-villes, restent des enjeux complexes où la compréhension et la prise en charge du phénomène « banlieues » doivent être systémiques. Or, la vacuité des « plans banlieues » mis en place par les gouvernements successifs depuis des années, nie cette réalité. Faute d’envie et de moyens. Faute d’envie de coller à une réalité grise qui donne à beaucoup des idées noires.

« Clash à la kalash »

L’utilisation à Marseille de fusils mitrailleurs AK47 (kalachnikovs) par des truands de basse zone a récemment fait l’objet d’une grande attention médiatique, d’autant qu’elle s’est récemment soldée par la mort d’un policier[1] et d’un mineur de 17 ans[2]. Des armes de guerre, que l’on peut se procurer pour quelques centaines d’euros[3], brandies en pleine ville pour des braquages qui rapportent à peine plus… Ces armes provenant pour la plupart des stocks d’armement d’Europe de l’Est ont probablement déjà vécues quelques guerres africaines et balkaniques. Elles ont rencontré les trafics mafieux de drogue provenant d’Espagne et du Maghreb qui, elles, avaient le cash mais pas les armes. Cette complémentarité a opéré et se diffuse  aujourd’hui dans certaines banlieues de notre pays, nouvelles zones grises à la fois socio-économiques, mais aussi parfois de nature politique.

La réponse des autorités n’a pas tardé puisque, très médiatiquement, les policiers de la Brigade Anti-Criminalité (BAC) de Marseille se sont vus dotés de fusils à pompes. La réponse par la force à la force a un effet rassurant à très court terme, mais ses limites sont très vite atteintes et elle peut même, dans certaines circonstances, crée un effet d’attisement des conflits. La simplicité – on pourrait dire la linéarité -  de la réponse politique face à ces problèmes de violences reste toutefois inadaptée, car ne prenant pas en compte les nouveaux déterminants (sociologiques, économiques, culturels, et politiques) en jeu.

Militarisation du fait divers banal, banalisation du fait militaire

Ces zones périphériques de nos centres urbains semblent enrobées d’un brouillard, d’une brume, qui rend leur compréhension comme leur effraction, toujours plus difficiles. Les perceptions y valent toutes les réalités. Si dans ces segments urbains, la militarisation de la réponse policière parait nécessaire aux politiques, c’est qu’ils les perçoivent comme des « zones de conflits », ou tout au moins des zones grises. Zones grises et idées noires.

La récurrence des braquages à la kalachnikov et la réponse politico-policière prédominante illustrent deux phénomènes préoccupants. En effet, la militarisation du fait divers banal fait désormais écho à la banalisation du fait militaire. Considéré un braquage comme un acte de guerre est-il réellement approprié ? La réponse politico-policière actuelle questionne d’autant plus qu’elle combine une réduction des effectifs de fonctionnaires de police – rendant de facto la sécurité privée toujours plus forte – et une course à l’armement entre « flics » et «  voyous » dont on connait, par expérience, le cercle vicieux qui en résulte. Le rôle de la BAC dans les banlieues a d’ailleurs été récemment étudié par Didier Fassin[4] , qui conclut qu’elle se comporterait plus comme un élément d’alimentation des violences, et non de régulation ou d’extinction de celles-ci. Dans une perspective sociologique, on pourrait même avancer que ces méthodes policières permettent une justification réciproque des « flics » et des « voyous » dans leurs rôles et fonctions respectives.

Définition et compréhension des zones grises

Les processus de mondialisation / globalisation qui dominent notre époque se sont traduits par une progressive altération des frontières, symboliques et réelles, que les populations et le corps social avaient construites. Il n’existe plus de problématiques strictement locales ou strictement globales, mais un « glocal » qui a bousculé et brouillé les lignes, tout en soulignant l’interdépendance qui en résultait. Précarité, chômage, stigmatisation sociale (le phénomène des castes sociales, bien que non affiché, est aussi une réalité dans nos pays occidentaux), difficultés d’accès aux soins et au logement, trafics et criminalité transversale (prostitution, drogues, armes,…) voire transnationale. Que ce soit à la Courneuve, dans les ghettos new-yorkais, ou dans les bidonvilles de Calcutta, les ingrédients sont les mêmes, seuls varient leur proportion et leur déclinaison locale. Cela en fait-il nécessairement des zones grises ?

Trois critères permettent de définir l’espace hybride et volatile que constitue une « zone grise » : une concurrence d’autorité, une dérégulation sociale, et une privatisation du territoire. A l’instar de certains espaces du Tchad, du Soudan, de l’Afghanistan, ou de la Somalie, les banlieues françaises sont également devenues des zones grises. La « concurrence d’autorité » avec les forces de l’ordre, mais aussi avec les autorités civiles, est indéniable et la conquête des nouveaux territoires par les uns alterne avec la reconquête des territoires perdus par les autres. Ces zones grises françaises constituent avant tout des zones de « pathologies sociales »[5], où la construction des identités n’est plus en phase avec celle de la société, pouvant même aller jusqu’à un certain séparatisme entre gouvernement et gouvernés. Cette dérégulation sociale est complétée par une privatisation du territoire, où les bandes segmentent et partagent leurs aires d’influence et de contrôle. Mais cette privatisation du désordre fait aussi écho à une privatisation progressive de l’ordre, ce qui n’a rien de rassurant non plus. Zones grises et idées noires.

Banlieues : conflit social ou conflit armé ?

Dans ce monde liquide où l’on s’aperçoit qu’appliquer de la violence sur ces îlots de violence ne fait que les déplacer et les renforcer, il faut « changer de logiciel » et se départir des réponses politiques à courte-vue…et électoralistes. La militarisation, sémantique et opérationnelle, de la réponse politique actuelle semble d’emblée vouée à l’échec. Pensée comme une stratégie de pacification sur une zone de conflits, elle ne répond pas à la bonne question, et aucun conflit de société n’a jamais été réglé avec des armes. Traiter la question des trafics et des incivilités demande une réponse de police, et pas de milice. Traiter aussi la question sociale des banlieues, celle de la stigmatisation à l’embauche et d’un chômage surdéterminé, celle d’un accès aux soins rendu plus difficile par l’insécurité que constatent les services de secours d’urgence mais aussi par des barrières financières ou linguistiques. Les zones grises que sont devenues certaines banlieues françaises ne sont pas une fatalité ni une facilité. Elles sont le produit glocal de la mondialisation et des fractures engendrées. Elles sont un construit social et historique qu’il serait vain d’oublier. Elles sont un défi politique et sociétal car leur persistance en l’état pourrait déboucher sur des situations encore plus violentes. L’expérience des « Etats faillis » (les « failed states ») nous apprend que ces zones grises, présentes et disséminées en leur sein, ont été très souvent le prélude à des situations de conflits ouverts (la plupart du temps « intra-étatiques »). Prévenir ces évolutions aurait été probablement plus simple que de gérer après coup la résolution d’un conflit.

Quel rapport avec l’humanitaire, me direz-vous ? Tout, bien évidemment. Lorsqu’ils se rendent sur des terrains de conflits, les humanitaires évoluent la plupart du temps dans des zones grises, ou au sein d’Etats faillis, et leur insécurité y est d’ailleurs maximale. Ils sont confrontés, dans leur pratique, à la précarité socio-économique, aux difficultés d’accès aux soins et au logement, mais aussi aux trafics mafieux locaux, avec certaines ramifications transnationales, et aux forces de coercition (police, militaires), publiques comme privées. Les conflits identitaires ethnico-raciaux (très souvent instrumentalisés par différents protagonistes) comme les conflits de territoires (que ce soit pour l’accaparement d’une ressource naturelle ou pour sa situation stratégique) font également partie des éléments auxquels les humanitaires ont à faire face et qu’ils doivent décrypter.

 

Conclusion

La compréhension de ces zones grises, ici et là bas, de leurs acteurs et des dynamiques en cours, est une nécessité citoyenne. Elle concerne les humanitaires, émanations légitimes de la société civile, mais aussi chacun d’entre nous. Des solutions sont possibles, encore faut-il y mettre des moyens mais surtout une réelle volonté politique. Les associations et les municipalités s’investissent énormément dans la restauration des liens sociaux et dans la médiation des conflits locaux. Malgré cela, une perte de confiance s’est instaurée dans la parole et les actions des pouvoirs publics, faute de cohérence et d’occasions perdues. Les trafics y sont pourtant une réalité, tout comme la discrimination socioéconomique qui altère le quotidien de leurs habitants. Pas d’angélisme naïf, encore moins de diabolisation « karchérisée ». Juste la réalité, la réalité juste. La pire des hypothèses, qui dans certains endroits commence à pointer, serait que ces zones grises de nature essentiellement socioéconomique se transforment en zones grises politico-culturelles. La béance sociopolitique ouverte serait très difficile à refermer et pourrait constituer le terreau pour des conflits plus ouverts et plus violents. Dans le conflit social de nos banlieues se dessinent des conflits armés. Zones grises et idées noires.


[3] De 500 à 1500 euros

[4] D. Fassin « La force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers », Ed Seuil, Paris, 2011

[5] G. Minassian « Zones grises : quand les Etats perdent le contrôle », Ed Autrement, Paris, 2011

7 Réponses à “Zones grises et idées noires : du conflit social aux conflits armés”

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