Violences liées aux genres et violences conjugales : qu’en est-il des auteurs ?

Posté par Jérôme Larché le 9 décembre 2010

Par Véronique Durand, anthropologue 

Au niveau mondial, ce qui est identifié comme persécutions liées au genre ne résulte pas de comportements individuels isolés et atypiques, mais reflète des structures et des normes sociales profondément inégalitaires. C’est pourquoi il faut manipuler le concept de culture avec précaution : au nom des coutumes, on mutile (excisions, infibulation) de façon à contrôler la sexualité, on interdit (les relations sexuelles avant le mariage mais aussi l’école), on organise le mariage forcé des petites filles, on pratique les crimes dits d’honneur, on détruit celles qui osent dire non (en brûlant les visages, en empoisonnant), on coupe toute chance de s’instruire (en détruisant les écoles, en interdisant leurs accès)… la liste est longue. Une grande partie des violences faites aux femmes est liée à la sexualité et à la reproduction, dans les sociétés qui cherchent à contrôler à la fois leur sexualité, représentée comme « menaçante » et leur capacité à reproduire, représentée comme une fonction à disposition de la société ou de la nation. Le mariage a d’ailleurs été instauré en France de façon à réguler et contrôler les naissances. Il permettait ainsi de nommer le père et d’organiser la transmission, la succession.   Il nous faut cependant distinguer les « violences faites aux femmes » et « les violences domestiques ». Je parle aujourd’hui de violences domestiques. Les violences au sein du couple sont universelles. Ce sont leurs manifestations qui changent en fonction de chaque société. 

            Comme le rappelle le professeur Henrion dans son rapport de février 2001, ni l’éducation, ni les (bonnes) conditions économiques ne protègent les femmes qui décèdent par suicide, homicide ou suite à des pathologies résultant des violences. Sous l’angle de la psychologie, la violence conjugale est une relation à deux, où l’auteur affirme son autorité, son pouvoir, son emprise sur la victime. Mais, j’ai pris le parti d’aborder la problématique des auteurs de violence par une approche sociologique :   ·      Les questions d’identité (qu’est-ce qu’être un homme, qu’entend-on par masculinité, quelles représentations se fait on du masculin ?) sont elles aussi fondamentales, dans la mesure où la société participe à la construction de l’imaginaire collectif et d’un modèle hégémonique masculin. 

Je veux parler de la construction sociale de l’identité et non pas de l’identité individuelle, bien que les situations soient toutes individuelles et très complexes. L’identité des groupes s’exprime en termes de lutte et d’alliance : on est avec ou contre. Les groupes, font référence à la reconnaissance, représentation, interaction, auto-identification, appartenance. Ainsi les hommes du service Halte Violences[1] tenaient à peu près tous le même discours, étaient tous dans le déni de la gravité de leurs actes, se soutenaient et disaient tous : « c’est elle qui me provoque »). Ils affirmaient ainsi leur appartenance à un groupe, en opposition à un autre : celui de leurs compagnes.   

La violence conjugale se situe d’emblée sur le terrain des rapports de pouvoir, de domination et de comportements contrôlants, issus d’une structure sociale axée sur l’inégalité des sexes et/ou des rôles sociaux. Il y a donc un dominant et un dominé, la personne dominée étant sous l’emprise de l’autre.               Sans remettre en question l’aspect psychologique individuel, il ne faut pas oublier le poids des mentalités, qui est fondamental. Il permet à chacun d’intégrer les caractéristiques liées au genre. Ce n’est pas l’homme, ce n’est pas le privé, ni l’univers domestique qu’il faut considérer comme des ennemis de la femme, ce sont les conceptions culturelles, ancestrales, patriarcales, intégrées par la société comme un tout qui ont créé des codes, des repères qui eux ont élu l’homme roi et maître.             Il faut donc s’éloigner d’une perception duelle pour faire face à des relations de genre portées par la réalité sociale comme un tout, qui va au-delà des femmes et des hommes. 

On le constate dans d’autres sociétés et je pense au Bangladesh où j’ai fait une mission en avril 2009 : les femmes, dans le secteur public, sont en train d’échapper aux hiérarchies traditionnelles et à l’autorité de l’homme. Elles ont gagné du terrain, prouvent leurs compétences et leurs capacités d’adaptation. Pourtant, dans le domaine du privé, les rôles demeurent traditionnels : chacun à sa place, l’homme y réaffirme son pouvoir. Nous sommes donc dans une situation hybride où la violence peut être le résultat de la confrontation de ces deux mondes, où l’ordre de la société est vécu comme en péril. Les violences peuvent augmenter lorsque les relations de genre et les rôles des uns et des autres sont remis en question. Comment prévenir ces comportements violents ? Comment éviter les récidives ? Il faudrait sans doute aborder les relations de genre dès la petite enfance puis les questions relatives à la sexualité, tout en soulignant les différences sexuées.              ·      La confusion entre le privé et le public : 

  Le fait familial est également universel et il existe divers arrangements en fonction des sociétés. Ailleurs, sentiments et mariage sont totalement distincts : le mariage est bien une alliance, il s’agit d’un contrat et d’un contrat fait pour durer. Les relations entre les divers membres de cet univers sont basées sur des relations hiérarchisées en fonction du sexe et de l’âge sans oublier les besoins des uns et des autres, ce qui amène des relations de pouvoir au sein de ce groupe familial. Ce dernier n’est pas unique mais multiple. En France, le concept de famille qui s’adresse à des réalités diverses a longtemps été considéré comme relevant du privé en opposition au domaine du public. « Chez moi, je fais ce que je veux… C’est ma femme, ce sont mes enfants, c’est moi qui décide, c’est moi qui sait ce qui est bien pour elle, pour eux »… 

  La 1ère loi sur l’autorité parentale (loi 70-459 du 04 juin 1970) a bouleversé l’ordre établi qui donnait tous les pouvoirs au chef de famille. La notion de puissance paternelle est remplacée par l’autorité parentale. Cette loi est fondamentale. Elle a depuis subi plusieurs transformations jusqu’à celle du 04 mars 2002 qui met l’accent sur la co-parentalité.   ·      Au 21ème siècle, en France, nous séparons conjugalité et parentalité : 

  La conjugalité peut être interrompue alors que la parentalité se veut à vie. Mais elle se trouve souvent écornée par l’échec du couple. Ainsi, la famille, bien que relevant du privé, dépend du public, de par les lois qui la régissent (mariage, pacs, divorce, scolarité, travail des enfants, éducation, contraception, avortement, accouchement sous X…) ce qui justifie l’intervention, la légitimité du travailleur social : il est un tiers mandaté par la sphère publique pour s’immiscer dans le domaine du privé. C’est aussi pour ces raisons qu’il a souvent des difficultés à entrer au sein du domicile familial.     En 1924, la Société des Nations adoptait la Déclaration sur les droits des enfants, dite Déclaration de Genève. Cette communauté internationale s’engageait notamment à ce que l’ « enfant soit mis en mesure de se développer d’une façon normale, aussi bien matériellement que spirituellement ». La Convention Internationale des Droits de l’enfant est ratifiée le 20 nov. 1989 par 192 pays. 

  Qu’en est-il des enfants lorsqu’il y a violences conjugales, lorsqu’ils écoutent, entendent, assistent à des violences verbales, psychologiques, physiques ?     J’attire l’attention sur des dérives possibles de la distinction entre conjugalité et parentalité : dans quelle mesure un mari violent est-il un bon père ou le contraire ? 

Un enfant reste fils ou fille de… mais doit-on imposer à un enfant une présence auprès d’un père qui a maltraité sa mère ? Il y a maltraitance, ou tout au moins un enfant en péril.   Maltraitance : « toute forme de violences, d’atteinte ou de brutalités physiques et mentales, d’abandon ou de négligence, de mauvais traitements ou d’exploitation y compris la violence sexuelle » Article 19 de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant. 

« L’Enfant en péril est celui qui connaît des conditions d’existence qui risquent de mettre en danger sa santé, sa sécurité, sa moralité, son éducation ou son entretien mais qui n’est pour autant pas maltraité» Définition de l’Observatoire Décentralisé de l’Action Sociale. 40 millions d’enfants dans le monde sont maltraités. En France, par an, 95 000 enfants sont signalés, 19 000 sont réellement maltraités. 80% des adultes maltraitants ont été maltraités.[2] 

  Se posent alors deux grandes questions dont nous ne pourrons pas faire l’économie très longtemps : .   l’évaluation .   la filiation dans le droit français, l’importance de la famille de sang. 

    Ce qui pose, à mon sens, un problème majeur de santé publique puisque ces enfants présentent des troubles physiques, affectifs, du développement, ont des difficultés scolaires, sont plus fragiles en ce qui concerne la toxicomanie, la délinquance.    Monsieur FILLON a décrété que les « violences conjugales » seraient cause nationale en 2010, ce qui montre la prise en compte de la réalité. A quand la prise de conscience de la situation des enfants ?   

Afin de briser ce cercle et d’enrayer la récidive, la solution réside dans la prise en charge des hommes violents qui ont besoin de soins car ils n’ont souvent pas conscience de la gravité de leurs actes. Au-delà des soins, leur parole leur permet de remonter le temps et, en déroulant leur histoire de vie, d’appréhender cette histoire et comprendre leur violence pour pouvoir enfin la traiter.  


[1]              Halte-Violences : service créé par le Collectif Femmes de Périgueux qui a accueilli 18 hommes auteurs de violences conjugales entre septembre 2008 et juillet 2009

[2]              Observatoire Décentralisé d’Action Sociale, 1993

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