Pakistan : le réalisme de la compassion

Posté par Jérôme Larché le 23 septembre 2010

Les « bons textes » de Grotius.fr

La période estivale, les spécificités d’une catastrophe qui, contrairement au choc d’un séisme, n’a révélé que graduellement son immense gravité, les difficultés à atteindre les zones sinistrées, la proximité du désastre haïtien expliquent en partie les défaillances de la communauté internationale. Les «accroches conventionnelles» de la solidarité globale ont également fait défaut : contrairement au Tsunami de décembre 2005, il n’y a pas de ressortissants occidentaux dans les régions pakistanaises affectées. Comparativement à Haïti, le réseau d’ONG occidentales présentes sur le terrain et capables de créer une mobilisation internationale est dérisoire.

L’information internationale a patiné elle aussi. Distraites par d’autres crises, dépeuplées par la période de vacances, les rédactions ont mis du temps avant de prendre la mesure humanitaire et politique de la catastrophe.

Cette explication conjoncturelle a aggravé les difficultés structurelles de la couverture médiatique du Pakistan. La présence de groupes extrémistes hostiles aux médias occidentaux (tragiquement illustrée par l’assassinat du journaliste du Wall Street Journal Daniel Pearl en 2002) et les restrictions imposées par les autorités au libre flot d’informations y compliquent tout reportage, même en dehors des fameuses zones tribales contrôlées par des mouvements hostiles au gouvernement central.

Plus généralement aussi, le Pakistan souffre d’un déficit d’image voire d’une image négative au sein des pays occidentaux car il y est essentiellement décrit comme le repère d’organisations islamiques extrémistes, accusé de ne pas suffisamment protéger les minorités religieuses et soupçonné de coopérer avec les Talibans en Afghanistan.

Dans une certaine mesure, les fuites de Wikileaks sont venues à un très mauvais moment pour le Pakistan dévasté car, en soulignant les suspicions sur les collusions entre les services secrets pakistanais et les Talibans, elles ont brouillé davantage encore l’image du pays. Alors que les flots meurtriers ravageaient le Pakistan, c’est la polémique sur les Talibans qui a dominé le voyage du président pakistanais en Europe, réduisant d’autant l’espace médiatique réservé à la catastrophe et aggravant la sensation de malaise suscitée par ce pays «allié-ennemi».

Finalement, l’aide a-t-elle souffert de la méfiance voire de l’hostilité que suscite l’islam en Occident ? La question pourrait apparaître outrageante et les porte-parole des ONG ont tenté de l’esquiver, mais il n’en reste pas moins que la crise humanitaire du Pakistan rappelle qu’il y a des hiérarchies dans l’échelle de la solidarité et que celles-ci sont en partie déterminées par des perceptions culturelles et des proximités particulières. Or, en Europe et aux Etats-Unis, où la crainte de l’extrémisme islamique est devenue un élément permanent et manipulateur du débat politique, le Pakistan apparaît hostile à l’Occident, affaiblissant ainsi l’un des leviers de la solidarité.

Dans pareil contexte, l’aide occidentale, intervenant en différé, apparaîtra inévitablement inspirée par des calculs de stratèges : éviter que les islamistes ne profitent de cette catastrophe pour accroître leur emprise au Pakistan et en Afghanistan, empêcher que des puissances émergentes et concurrentes, comme la Chine, n’en retirent un bénéfice politique.

Toutefois, vu l’ampleur des enjeux dans une région troublée et nucléarisée, la responsabilité des gouvernements occidentaux implique plus que jamais de compenser l’indifférence relative de leurs opinions publiques. Le réalisme vient ici au secours de la compassion. Comme le signalait l’éminent journaliste pakistanais Ahmed Rashid, le risque est grand que le Pakistan ne devienne un Etat failli, un Etat doté de l’arme nucléaire et dominé par des groupes islamistes ou talibans qui, déjà, tirent profit de la catastrophe et des manquements de l’aide internationale pour avancer leurs pions sur l’échiquier du Grand jeu régional et global.

A propos de l’auteur

Jean-Paul Marthoz, chroniqueur de politique internationale au journal Le Soir (Bruxelles), professeur de journalisme international à l’Université catholique de Louvain, auteur notamment de : « La liberté sinon rien », et de  » Mes Amériques de Bastogne à Bagdad ».

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