L’ « afghanisation » des milices privées: une fausse bonne idée

Posté par Jérôme Larché le 2 septembre 2010

 

Les assassinats récents de 10 volontaires de l’ONG Internationale Assistance Mission, dans le nord de l’Afghanistan, ont confirmé la perception négative des occidentaux dans ce pays. La confusion des genres induite par les actions civilo-militaires des forces de la coalition, auxquelles participent activement des sociétés militaires privées, a ainsi accru l’insécurité des travailleurs humanitaires,

Le Président afghan Karzaï a émis le 18 août 2010 un décret annonçant que toutes les entreprises militaires et de sécurité privées (EMSP) opérant en Afghanistan devaient être dissoutes d’ici la fin de l’année 2010. De façon simultanée, des milices d’auto-défenses afghanes, basées sur le modèle irakien, seront chargées des tâches de sécurité (escortes armées, protection,…), comme cela est déjà le cas dans les régions du Wardak et de l’Uruzgan. Bien que soutenu par les Américains qui font la promotion d’une « afghanisation » des parties au conflit, ce projet rencontre déjà beaucoup de scepticisme, et ce pour plusieurs raisons.

Les Etats-Unis font appel depuis longtemps à des sociétés privées dans le cadre de situations de conflits, notamment pour des fonctions de support aux opérations de combat et de protections de personnalités. Si le Président Hamid Karzaï demande aujourd’hui le départ de toutes les EMSP occidentales, c’est pourtant la société Dyncorp qui a assuré sa protection personnelle de 2002 à 2005…

La stratégie contre-insurrectionnelle prônée par l’administration américaine et l’ « approche globale » de la coalition otanienne ont intégré d’emblée l’utilisation de forces militaires privées, y compris des milices tribales reconverties secondairement en EMSP locales, qui représentent à ce jour entre 22 et 30% des troupes combattantes. En Irak comme en Afghanistan, les pertes de contractants civils, qui se chiffrent à plusieurs centaines de morts, permettent surtout de masquer le coût humain réel de ces guerres, largement invisible aux yeux des opinions publiques.

Des chefs de guerre à la tête des milices

Si le terrain afghan compte aujourd’hui plus de contractants privés (au moins 104 000) que de soldats américains, on estime que les contractants armés représentent environ 10% du total. 75% d’entre eux étant afghans, l’« afghanisation » de la contractualisation est déjà une réalité. Cela doit il rassurer et en déduire que la décision médiatique du Président Karzaï fait sens ?

De nombreuses EMSP locales sont en fait contrôlées par des familles de « notables » ou de proches du gouvernement afghan. Parmi les groupes armés de soutien, beaucoup d’entre eux sont dirigés par d’anciens commandants militaires responsables de violations des droits de l’homme, accusés d’alimenter des économies parallèles comme le trafic de stupéfiants, dans un pays qui produit désormais 93% de l’opium mondial. Certaines de ces milices rétribuent même les talibans pour leur « protection », parfois jusqu’à hauteur de 60% des revenus issus des missions de sécurisation de convois.

De plus, de nombreuses forces internationales – qu’il s’agisse de l’ISAF (les forces de l’OTAN) dans la province de Parwan, les forces australiennes dans la région d’Uruzgan, les forces canadiennes dans la province de Kandahar, ou les équipes de reconstruction provinciales allemandes dans le Badakshan – emploient ces sociétés militaires privées locales. La plupart sont des milices illégales dont le contrôle est impossible et les exactions souvent délétères, aussi bien pour les populations civiles afghanes que pour la perception des forces occidentales auxquelles elles sont alliées. En finançant, armant et légitimant ces structures pour des questions de sécurité à court terme, les forces internationales risquent d’affaiblir à long terme la consolidation de l’autorité gouvernementale, ce qui parait contre-productif pour la stabilisation tant recherchée de l’Afghanistan.

Externalisation de la violence

L’« afghanisation » des forces de sécurité privées pourrait pourtant être considérée comme le prélude à une re-légitimisation  des autorités afghanes face à l’intervention occidentale, et atténuer les frictions générées par la dépendance coopérative qui s’est établie entre le gouvernement américain et celui du Président Karzaï. Elle pourrait favoriser en théorie l’approche contre-insurrectionnelle qui consiste notamment à mieux accéder aux populations pour « gagner les cœurs et les esprits ». Pourtant, l’existence de plusieurs types d’insurrections aux logiques très différentes, d’un nombre élevé d’insurgés et de sympathisants qui grossissent les rangs à chaque dommage collatéral, d’une criminalité liée au trafic de drogue, et d’un code d’honneur pouvant imposer la vengeance d’un proche, rendent toute solution « univoque » vouée à l’échec.

L’ « afghanisation » des contractors, et l’exigence de leur transformation en milices d’auto-défense par Hamid Karzaï n’induira, en réalité, que peu de changements parmi les parties au conflit. De plus, il y a fort à parier que le Général Petraeus, commandant en chef des forces américaines en Afghanistan, négociera, avec les autorités afghanes, des dérogations favorables aux EMSP américaines présentes sur le terrain, comme MPRI, Dyncorp, Armor Group ou Xe (ex-Blackwater).

L’annonce du Président Karzaï n’a donc rien de rassurante. Au contraire, elle vient confirmer le changement progressif de la nature de la guerre en Afghanistan, où le « monopole de la violence légitime » des Etats est remplacé par l’externalisation et la privatisation des forces armées en présence.

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