Humanitaires, éthique et principes de l’action humanitaire

Posté par Jérôme Larché le 10 juin 2010

Ethique et principes fondamentaux de l’action humanitaire 

Comme souvent dans des situations difficiles, une des solutions consiste à revenir aux fondamentaux, à ce qui fait sens, surtout lorsque le cadre lui-même dans lequel s’inscrit la problématique est remis en cause. L’action humanitaire moderne, au-delà de la nécessité (et de l’obligation) de s’adapter aux nouveaux contextes, doit également réaffirmer son identité en interrogeant ses « basiques ». En effet, ne parle t’on pas  aussi bien d’humanitaire que d’action humanitaire ? Si le substantif a pu supplanter, ou au moins, devenir le corollaire de l’adjectif, c’est qu’il y a justement plus que de l’action dans l’humanitaire. Revenir sur les principes humanitaires et essayer d’en dégager une lecture critique, c’est aussi s’interroger  sur ce qu’il y a avant l’action.  La motivation, le sens et la signification préalables donnés au geste à venir paraissent ainsi primordiaux, sauf si l’on estime, comme dans la tradition réaliste, que « la fin justifie les moyens ». Il existe donc une éthique humanitaire à redéfinir, ou en tous les cas, à remettre en valeur tant les valeurs sur lesquelles nous fondons nos actions peuvent être remises en cause. Si la philosophie a souvent fait le lien entre éthique et humanité, serait-ce parce que cette situation où chacun se retrouve seul face à sa propre conscience est indiciblement liée à notre propre condition d’humanité, ce lien fort qui lie tous les êtres humains ? Au-delà du raisonnement philosophique abstrait, la (les) réalité(s) vécue(s) sur le terrain nous enseignent que des choix cruciaux relèvent de décisions individuelles qui nécessitent un travail sur soi, indépendamment des cadres moraux ou juridiques « externes ». La complexité grandissante des terrains dans lesquels s’inscrivent les acteurs humanitaires (la terminologie « terrain humanitaire » me paraissant inappropriée car réduisant de facto l’ouverture de ces terrains à d’autres acteurs, et en premier lieu aux populations elles-mêmes) et la nécessité d’en saisir les clefs de lectures historiques, géographiques, anthropo-sociologiques, économiques et politiques, rend aujourd’hui l’application –voire même la justification- de lois « universelles » très délicates.  Aristote a lui-même décrit comme complémentaires ce que l’on pourrait qualifier d’éthique individuelle et collective. Au-delà de la tentation très humaine de codifier et de réguler ce qui relève de la complexité, il y a quand même nécessité de définir des standards moraux qui, selon leur caractère participatif ou coercitif, s’appelleront chartes (voire  codes de conduites) ou lois. Toutefois, toute volonté de définir l’éthique sera liée à une subjectivité (qu’il ne faut pas confondre avec le relativisme culturel, notion très pratique pour ne pas faire de choix moraux !) dépendante de nos représentations, dont la valeur universelle est par conséquence remise en cause. Ainsi la question de l’éthique renvoie t’elle inexorablement à celle de l’intention mais aussi à celle de la responsabilité, aussi bien individuelle que collective. Comment cette éthique de l’action et de la responsabilité, d’abord liée à chaque individu, peut-elle être intégrée au sein d’un groupe d’individus tous différents, et devenir une éthique organisationnelle ? La fonction de cette dernière est importante à considérer en termes d’utilisation au sein de chaque organisation. A-t-elle une fonction utilitariste, opérationnelle, censée répondre à des problèmes concrets du terrain, ou ne sert-elle pas justement à définir par anticipation le cadre des valeurs et « l’esprit »  dans lesquels va fonctionner le groupe ? Ainsi, l’éthique humanitaire apparait dans un champ qui est plus celui de la signification des problématiques que dans la résolution de celles-ci. Elle permet également d’éviter l’écueil de « l’approche flexible », diluant la responsabilité collective d’une organisation aux seuls choix individuels de ses membres. C’est pour cela que la clarification et l’énonciation des principes, comme ceux caractérisant aujourd’hui l’action humanitaire, revêtent de l’importance. Adoptés et défendus par les dits « puristes » de l’humanitaire, ils sont justement battus en brèche par tous ceux qui considèrent que la « fin » humanitaire justifient tous les « moyens », humanitaires ou non. Au regard des nombreux acteurs qui revendiquent aujourd’hui l’appellation humanitaire, s’agissant d’Etats ou de sociétés privées, il ne s’agit pas de définir les « bons » et les « mauvais » humanitaires. Il s’agit plutôt, dans une considération détachée de toute volonté moralisante, de déterminer ceux qui respectent ou non les principes de l’humanitaire. Le respect sémantique est ici crucial car la force intrinsèque du discours humanitaire, selon qu’il est approprié ou non,  génère conviction ou confusion dans la réalité opérationnelle. Encore une fois, l’intention –et les principes qui la guident- sous-tendant l’action apparaissent fortement discriminants pour distinguer les acteurs « humanitaires », des acteurs fournissant une assistance de quelque nature que ce soit (médicale, logistique, informationnelle,…). Plus inquiétante est la propension de certains « spécialistes » de l’humanitaire à ne plus opérer cette distinction, dans une sorte d’attitude politiquement correcte, en phase avec le discours souvent dominant des Etats. Les organisations non gouvernementales (ONG) ont donc la tâche de défendre les principes de l’action humanitaire que nous allons détailler. Il s’agira également de les prioriser et de permettre leur translation opérationnelle, en bref de les concrétiser pour les rendre visibles et lisibles sur les situations dans lesquelles elles interviennent ou elles sont sollicitées. Le cœur de l’action humanitaire est supposé être rattaché à trois principes fondamentaux, qui sont l’humanité, l’impartialité et l’indépendance. Le principe d’humanité renvoie immédiatement à l’altérité et à cette conscience humaine qui, empreinte d’empathie pour la souffrance de l’autre, guide le geste de solidarité. Retrouvé dans de nombreuses traditions religieuses (islamique ou judéo-chrétienne), ce principe porte également en lui cette capacité ambivalente et paradoxale de l’Homme à reconstruire ce qu’il met tant d’énergie à détruire. Respecter le principe d’humanité, c’est aussi travailler en respectant la dignité des autres, de l’ « Autre ». Le principe d’impartialité, quant à lui, est là pour affirmer que la réponse humanitaire est une réponse adaptée aux besoins exprimés ou constatés par les populations qui en bénéficieront. Elle est indépendante de toute autre considération, notamment idéologique ou partisane. L’impartialité renforce le droit des victimes et suppose une absence d’instrumentalisation quelconque. Le troisième principe majeur de l’humanitaire est l’indépendance. Cette dernière est évocatrice de liberté, qu’elle soit dans l’initiative, les moyens utilisés, et l’action entreprise. La recherche d’indépendance est aussi source de tensions intrinsèques à toute ONG, dans sa dimension opérationnelle, politique et symbolique. Concrètement, il s’agit de rechercher la moins mauvaise des options et le compromis acceptable. Comme le disait fort justement Camus dans « l’Homme révolté », « la vertu toute pure est meurtrière ». Ainsi donc, la problématique de ce dernier principe n’est-elle pas de rechercher les meilleures indépendances, plutôt qu’une indépendance totale ? Hormis ces trois principes fondamentaux, on peut citer d’autres principes qui ont également leur importance comme l’universalité, l’engagement, la responsabilité, ou la transparence mais dont certains, comme la neutralité, font débat au sein même de la communauté humanitaire. 

   La neutralité est-elle un principe critiquable ? 

La neutralité n’est pas un principe secondaire de l’action humanitaire mais un principe important, sujet à discussion pour les uns et intouchable pour les autres. Historiquement, l’humanitaire moderne est né au lendemain de la bataille de Solférino, imposé intelligemment par le suisse Henri Dunant qui a introduit, avec l’aide des femmes du village de Castiglione, les notions importantes d’impartialité et de neutralité, et qui a su mobiliser les sociétés civiles pour faire changer l’attitude des gouvernements. Permettant une acceptation par l’ensemble des belligérants, mais conditionnée par un silence sur ce qui se passait, le Comité International pour la Croix-Rouge et les sociétés Croix-Rouge et Croissant-Rouge en ont fait une régle d’or. En 1968, des médecins travaillant pour le CICR au Biafra décident de rompre le pacte de silence, et sont à l’origine de la création de MSF. 40 ans plus tard, l’ironie de l’histoire fait de MSF une des ONG défendant le plus ardemment l’importance de la neutralité, presqu’autant que le CICR. La neutralité signifiant ne prendre le parti de personne mais rester dans une position « extérieure », notamment lorsqu’il s’agit d’un conflit. 

39 Réponses à “Humanitaires, éthique et principes de l’action humanitaire”

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