Les sociétés militaires privées : « Pas de crainte de Dieu, pas de foi envers les hommes »

Posté par Jérôme Larché le 9 juin 2010

Bien que la notion de privatisation de la sécurité ne recouvre pas complètement celle du mercenariat, force est de constater que le concept de sécurité privée est aussi ancien que la guerre elle-même. Pourtant, comme Machiavel l’affirmait déjà dans Le Prince en 1513, les « mercenaires ou auxiliaires sont inutiles et périlleux ; et si quelqu’un tient son état fondé sur les armes mercenaires, il ne sera jamais ni ferme ni en sécurité […] pas de crainte de Dieu, pas de foi envers les hommes ».   

Les entreprises militaires et de sécurité privées – EMSP – peuvent être qualifiées d’« entités commerciales privées qui fournissent des services militaires et/ou de sécurité». On a pu constater que les Etats faibles (ou faillis), comme l’Angola ou la Sierra-Leone, sont plus enclins que les Etats puissants à privatiser définitivement leurs activités de sécurité et de défense. Les missions des EMSP sont très variées, allant du renseignement à l’intelligence économique, en passant par l’assistance technique et la maintenance de systèmes d’armes très sophistiquées. Particulièrement présentes dans les contextes de conflit, ou de post-conflit, une des leurs principales missions consiste à faire du conseil militaire. Celui-ci inclut la restructuration des forces armées, la rédaction de doctrines, ainsi que la planification stratégique et opérationnelle. L’EMSP de référence en ce domaine est la société américaine MPRI[1]. Actuellement en charge de la formation  de l’armée nationale afghane, MPRI a également participé à la formation et l’équipement des armées bosniaque en 1995, et croate. Son implication auprès de l’armée croate reste controversée, car huit mois plus tard, celle-ci lançait une violente contre-offensive sur l’enclave serbe de la Krajina, provoquant des centaines de morts et plusieurs dizaines de milliers de réfugiés.   

Les sociétés militaires privées sont aussi sollicitées pour le soutien logistique d’opérations militaires. Ainsi, la gestion des bases et des infrastructures des forces américaines stationnées dans les Balkans et en Irak, a notamment été fournie par la firme Kellog, Brown and Root (KBR), filiale d’Halliburton. Assurant la protection d’installations sensible, comme la « zone verte » de Bagdad – où se trouvent les ambassades, les quartiers généraux des forces armées et les bâtiments du gouvernement irakien, elles peuvent procurer des escortes armées à des ONG, ou à des organisations internationales. Des missions de protection rapprochée de journalistes, responsables politiques, ou dirigeants de sociétés sont également possibles (comme Paul Bremer, ancien administrateur américain en Irak, protégé par la société Blackwater, et le président afghan Hamid Karzaï, qui a requis les services de Dyncorp, de 2002 et 2005). 

Même si les EMSP ne sont pas supposées mener des missions de combat, la réalité est que les civils (locaux comme internationaux) sous contrat se retrouvent souvent mêlés aux hostilités, avec parfois des conséquences lourdes en terme de bilan humain. Ainsi, 16 civils irakiens ont été tués le 16 septembre 2007 à Bagdad, par des hommes de Blackwater qui escortaient à bord de véhicules blindés, un cortège d’officiels américains.   

Les législations actuelles, internationales comme nationales, paraissent insuffisantes pour répondre aux défis juridiques posés par l’utilisation croissante des EMSP. De nombreux pays sans régulation, notamment en Afrique, permettent le recrutement de personnels (la plupart du temps non qualifiés) pour grossir les rangs des « civil contractors » dans les conflits comme l’Irak ou l’Afghanistan. Les initiatives récentes du gouvernement suisse et du CICR[2] peuvent s’analyser comme des stratégies de réduction des risques face à une activité globalisée, générant plus de 200 milliards de dollars par an. Un contrôle plus strict des contrats,  rédigés sous le sceau du secret et la plupart du temps sans appels d’offres, pourrait améliorer leur redevabilité (accountability) et leur régulation. Se pose également la question des conflits d’intérêts entre les différentes parties contractuelles. Un rapport récent du Center for Public Integrity a montré que 60% des EMSP ayant bénéficié de contrats de la part du gouvernement américain, « avaient des employés ou des membres de leur conseil d’administration qui […] avaient des liens forts avec les organes exécutifs des administrations républicaine ou démocrate, avec des membres du Congrès des deux partis, ou avec des militaires de haut niveau ». En 1997, MPRI a ainsi obtenu un contrat de 2,6 millions de dollars pour rédiger le manuel de doctrine de l’armée américaine conçu pour négocier avec les contractants privés… 

   Ainsi, l’histoire des EMSP n’est pas uniquement celle des « chiens de guerre », mais apparait depuis plusieurs siècles intimement liée aux modes de gouvernance, comme aux doctrines économiques et aux perceptions sociales qui les accompagnent.  Si aujourd’hui les EMSP sont bien différentes des compagnies de condottieri, on peut néanmoins arguer de la réémergence et de l’extension de cette « privatisation de la sécurité », qui s’inscrit dans un mouvement de globalisation économique néolibérale, où la recherche de rentabilité semble être l’objectif principal. Ce processus s’accompagne aussi d’une remise en cause progressive de la conception wébérienne des Etats, avec la perte du « monopole de la violence légitime »[3] des Etats, créant une dépolitisation des phénomènes de violence, limitant de facto la possibilité d’une contestation publique et citoyenne. Dans ce contexte, le risque d’une privatisation extensive et lucrative du maintien de la paix se profile et devient réel.  



[1] Military Professional Ressources Incorporated 

[2] comme le Document de Montreux ou le Code de Conduite Global

[3] Max Weber, « Le savant et la politique », (1919), Ed La Découverte, 2003 

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