Le rapport sur « l’action humanitaire dans les situations de crise et de post-crise » à l’intention de Bernard Kouchner

Posté par Jérôme Larché le 29 juin 2010

     Ca y est, l’embargo sur le rapport « Analyses et propositions sur l’action humanitaire dans les situations de crise et de post-crise », rédigé par Benoit Miribel et Alain Boinet, vient d’être levé.

Destiné à faire le point sur les capacités des organisations humanitaires françaises, sur leur rapport à l’Etat, et sur les nouveaux enjeux humanitaires, il propose un certain nombre de propositions concrètes, dont je vous propose de prendre connaissance et de débattre.

Le rapport sur analysesetpropositionssurlactionhumanitairedansles.pdf

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Les ouzbeks sont-ils victimes d’un nettoyage ethnique au Khirgizistan?

Posté par Jérôme Larché le 12 juin 2010

48058448kyrgyzbordersrussia.gif De nombreux témoignages concordants semblent montrer qu’au Khirghizistan, et plus particulièrement dans la ville de Osh, les ouzbeks deviennent les victimes d’un nettoyage ethnique qui semble plus la conséquence de multiples facteurs enchevêtrés, que le primum movens de ces violences.

Comme le rapporte le site « Sur les routes d’Asie Centrale« , il semble que les militaires se joignent aux civils Khirghiz, adoptant un marquage (KG) pour se distinguer des non-Khirghiz. Les russes semblent pour l’instant avoir une stratégie de substitution de l’enjeu politique par un enjeu humanitaire, ce qui, au vu de ce qui est décrit par les habitants eux-mêmes, risque de se révéler insuffisant.

480585210095120261.jpgIl faut rappeler que les Ouzbeks forment environ 15% de la popula tion au Khighizistan, concentrés dans la vallée de la Ferghana, et qu’en 1990, des heurts de cete nature entre les deux ethnies avaient entrainé la mort de centaines de personnes.

Quels sont les facteurs qui ont abouti à cette violence inter-ethnique? Ils sont multiples, interdépendants et fait intervenir une situation préalable et des catalyseurs.

La situation préalable implique 3 types d’acteurs: le clan Bakiev, les groupes du crime organisé, et les « troisièmes forces » (groupes difficilement identifiables, dont l’objectif est d’empêcher le déroulement du référendum prévu le 27 juin).

Un catalyseur est également présent: des conflits récents entre Ouzbeks et Khirghiz, dans l’enclave ouzbek de Sokh, pour des questions de paturage, qui ont favorisé la mise en avant de la carte ethnique. carte très dangereuse et explosive.

Toujours est-il qu’un conflit aux consonnances ethniques, mais qui puise ses racines dans le contrôle du crime organisé, l’accès à des terres, et l’évolution du régime politique khirghiz, se déroule aujourd’hui en Asie Centrale. Les populations civiles sont, comme d’habitude, les premières et plus nombreuses victimes, (déjà près de 80 morts ce soir) sans parler de celles qui sont coincées à la frontière entre le Khirghizistan et l’Ouzbekistan.

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Darfour, un conflit oublié?

Posté par Jérôme Larché le 12 juin 2010

Sept ans après le début du conflit, la situation demeure difficile et incertaine pour les populations civiles. Ces dernières semaines, de violents combats ont entrainé le déplacement d’au moins 100.000 personnes dans les montagnes du Jebel Mara, au Sud-Darfour. Presque dans l’indifférence. Médias et politiques semblent aujourd’hui en effet peu mobilisés face à cette crise humanitaire, sans doute parce que les racines du conflit au Darfour sont anciennes et complexes. 

Une compétition pour les ressources naturelles

Au delà du sous-développement chronique de cette région frontalière avec le Tchad et la Lybie, se surajoutent des conflits inter et intracommunautaires préexistants. La ligne de clivage des conflits intercommunautaires entre sédentaires et nomades, cultivateurs et éleveurs, s’articule autour de deux causes principales: la question de la propriété foncière et la compétition pour le contrôle des ressources naturelles. Sept ans après le début du conflit, en février 2003, le bilan humain est sans appel: 2,5 millions de personnes déplacées, sur 7 millions au total; 200 000 victimes directes du conflit (mais l’ensemble des décès supplémentaires imputables à la crise serait plus proche de 300.000); et 250 000 darfouri réfugiés au Tchad et en Centrafrique. Ce sont au total plus de 4 millions de personnes dont l’existence a été affectée par ce conflit. La circulation des biens et des personnes est encore très fortement ralentie, avec un impact direct sur l’économie locale: arrêt des cultures, vol de bétail, marchés dévastés et abandonnés. 

Des ONG internationales expulsées en 2009

En revanche, les villes et leurs environs connaissent un accroissement réel (avec le caractère pérenne des camps de déplacés), et leur activité est artificiellement dopée par l’aide internationale et la présence des soldats de la mission conjointe de l’ONU et de l’Union africaine au Darfour, la MINUADLe 4 Mars 2009, la Cour pénale internationale (CPI) a émis un mandat d’arrêt international contre le président soudanais Omar el-Béchir, accusé de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, sans retenir le chef d’accusation de génocide. Le même jour, le gouvernement soudanais ordonnait l’expulsion de 13 ONG internationales du Darfour, dont le départ a fait craindre une « catastrophe humanitaire annoncée », qui ne s’est finalement pas produite. Médecins du Monde (MDM) a pu poursuivre ses programmes médicaux (soins de santé primaires, santé materno-infantile,…) dans le massif du Jebel Mara, relief volcanique de 400km de long, qui forme l’épine dorsale de la région, et qui abritait jusqu’à présent les rebelles de l’Armée de Libération du Soudan d’Abdul Wahid el Nour (SLA-AW). 

100.000 déplacés dans le Jebel Mara Ces dernières semaines, de nombreux combats ont eu lieu dans le Jebel Mara, liés d’une part à des dissensions internes au sein du SLA-AW, mais aussi à des offensives militaires dans les villes de Feina et de Deribat. Ces violences successives ont provoqué le déplacement massif d’au moins 100.000 personnes (dont le personnel soudanais de MDM, ce qui a entraîné l’arrêt complet des programmes de l’ONG médicale). 

Le contexte sanitaire dans lequel surviennent ces déplacements de populations civiles est particulièrement préoccupant car elles n’ont que très peu accès à de l’eau potable, aucun accès aux soins, et les risques d’aggravation de malnutrition, notamment chez les enfants les plus jeunes, sont élevés. Il s’agit également d’une période où le risque épidémique de méningites est majeur.   

La communauté humanitaire au Darfour doit donc s’organiser opérationnellement pour répondre aux besoins de ces populations déplacées et faire pression pour qu’un accès humanitaire au Jebel Mara soit négocié le plus vite possible. La situation politique globale reste complexe car le récent cessez-le-feu signé à Doha au Qatar entre le gouvernement soudanais et le groupe rebelle du Mouvement pour la Justice et l’Egalité (MJE), tend à faire penser que la paix serait revenue au Darfour…   Les difficultés pour convaincre les responsables politiques de s’intéresser à la situation actuelle dans le Jebel Mara sont préoccupantes. Le manque de couverture médiatique et d’intérêt journalistique pour cette nouvelle crise humanitaire au Darfour qui a déjà fait ses premières victimes, comme le « tri sélectif » de l’information rapportée par les grands médias, le sont tout autant.   

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Humanitaires, éthique et principes de l’action humanitaire

Posté par Jérôme Larché le 10 juin 2010

Ethique et principes fondamentaux de l’action humanitaire 

Comme souvent dans des situations difficiles, une des solutions consiste à revenir aux fondamentaux, à ce qui fait sens, surtout lorsque le cadre lui-même dans lequel s’inscrit la problématique est remis en cause. L’action humanitaire moderne, au-delà de la nécessité (et de l’obligation) de s’adapter aux nouveaux contextes, doit également réaffirmer son identité en interrogeant ses « basiques ». En effet, ne parle t’on pas  aussi bien d’humanitaire que d’action humanitaire ? Si le substantif a pu supplanter, ou au moins, devenir le corollaire de l’adjectif, c’est qu’il y a justement plus que de l’action dans l’humanitaire. Revenir sur les principes humanitaires et essayer d’en dégager une lecture critique, c’est aussi s’interroger  sur ce qu’il y a avant l’action.  La motivation, le sens et la signification préalables donnés au geste à venir paraissent ainsi primordiaux, sauf si l’on estime, comme dans la tradition réaliste, que « la fin justifie les moyens ». Il existe donc une éthique humanitaire à redéfinir, ou en tous les cas, à remettre en valeur tant les valeurs sur lesquelles nous fondons nos actions peuvent être remises en cause. Si la philosophie a souvent fait le lien entre éthique et humanité, serait-ce parce que cette situation où chacun se retrouve seul face à sa propre conscience est indiciblement liée à notre propre condition d’humanité, ce lien fort qui lie tous les êtres humains ? Au-delà du raisonnement philosophique abstrait, la (les) réalité(s) vécue(s) sur le terrain nous enseignent que des choix cruciaux relèvent de décisions individuelles qui nécessitent un travail sur soi, indépendamment des cadres moraux ou juridiques « externes ». La complexité grandissante des terrains dans lesquels s’inscrivent les acteurs humanitaires (la terminologie « terrain humanitaire » me paraissant inappropriée car réduisant de facto l’ouverture de ces terrains à d’autres acteurs, et en premier lieu aux populations elles-mêmes) et la nécessité d’en saisir les clefs de lectures historiques, géographiques, anthropo-sociologiques, économiques et politiques, rend aujourd’hui l’application –voire même la justification- de lois « universelles » très délicates.  Aristote a lui-même décrit comme complémentaires ce que l’on pourrait qualifier d’éthique individuelle et collective. Au-delà de la tentation très humaine de codifier et de réguler ce qui relève de la complexité, il y a quand même nécessité de définir des standards moraux qui, selon leur caractère participatif ou coercitif, s’appelleront chartes (voire  codes de conduites) ou lois. Toutefois, toute volonté de définir l’éthique sera liée à une subjectivité (qu’il ne faut pas confondre avec le relativisme culturel, notion très pratique pour ne pas faire de choix moraux !) dépendante de nos représentations, dont la valeur universelle est par conséquence remise en cause. Ainsi la question de l’éthique renvoie t’elle inexorablement à celle de l’intention mais aussi à celle de la responsabilité, aussi bien individuelle que collective. Comment cette éthique de l’action et de la responsabilité, d’abord liée à chaque individu, peut-elle être intégrée au sein d’un groupe d’individus tous différents, et devenir une éthique organisationnelle ? La fonction de cette dernière est importante à considérer en termes d’utilisation au sein de chaque organisation. A-t-elle une fonction utilitariste, opérationnelle, censée répondre à des problèmes concrets du terrain, ou ne sert-elle pas justement à définir par anticipation le cadre des valeurs et « l’esprit »  dans lesquels va fonctionner le groupe ? Ainsi, l’éthique humanitaire apparait dans un champ qui est plus celui de la signification des problématiques que dans la résolution de celles-ci. Elle permet également d’éviter l’écueil de « l’approche flexible », diluant la responsabilité collective d’une organisation aux seuls choix individuels de ses membres. C’est pour cela que la clarification et l’énonciation des principes, comme ceux caractérisant aujourd’hui l’action humanitaire, revêtent de l’importance. Adoptés et défendus par les dits « puristes » de l’humanitaire, ils sont justement battus en brèche par tous ceux qui considèrent que la « fin » humanitaire justifient tous les « moyens », humanitaires ou non. Au regard des nombreux acteurs qui revendiquent aujourd’hui l’appellation humanitaire, s’agissant d’Etats ou de sociétés privées, il ne s’agit pas de définir les « bons » et les « mauvais » humanitaires. Il s’agit plutôt, dans une considération détachée de toute volonté moralisante, de déterminer ceux qui respectent ou non les principes de l’humanitaire. Le respect sémantique est ici crucial car la force intrinsèque du discours humanitaire, selon qu’il est approprié ou non,  génère conviction ou confusion dans la réalité opérationnelle. Encore une fois, l’intention –et les principes qui la guident- sous-tendant l’action apparaissent fortement discriminants pour distinguer les acteurs « humanitaires », des acteurs fournissant une assistance de quelque nature que ce soit (médicale, logistique, informationnelle,…). Plus inquiétante est la propension de certains « spécialistes » de l’humanitaire à ne plus opérer cette distinction, dans une sorte d’attitude politiquement correcte, en phase avec le discours souvent dominant des Etats. Les organisations non gouvernementales (ONG) ont donc la tâche de défendre les principes de l’action humanitaire que nous allons détailler. Il s’agira également de les prioriser et de permettre leur translation opérationnelle, en bref de les concrétiser pour les rendre visibles et lisibles sur les situations dans lesquelles elles interviennent ou elles sont sollicitées. Le cœur de l’action humanitaire est supposé être rattaché à trois principes fondamentaux, qui sont l’humanité, l’impartialité et l’indépendance. Le principe d’humanité renvoie immédiatement à l’altérité et à cette conscience humaine qui, empreinte d’empathie pour la souffrance de l’autre, guide le geste de solidarité. Retrouvé dans de nombreuses traditions religieuses (islamique ou judéo-chrétienne), ce principe porte également en lui cette capacité ambivalente et paradoxale de l’Homme à reconstruire ce qu’il met tant d’énergie à détruire. Respecter le principe d’humanité, c’est aussi travailler en respectant la dignité des autres, de l’ « Autre ». Le principe d’impartialité, quant à lui, est là pour affirmer que la réponse humanitaire est une réponse adaptée aux besoins exprimés ou constatés par les populations qui en bénéficieront. Elle est indépendante de toute autre considération, notamment idéologique ou partisane. L’impartialité renforce le droit des victimes et suppose une absence d’instrumentalisation quelconque. Le troisième principe majeur de l’humanitaire est l’indépendance. Cette dernière est évocatrice de liberté, qu’elle soit dans l’initiative, les moyens utilisés, et l’action entreprise. La recherche d’indépendance est aussi source de tensions intrinsèques à toute ONG, dans sa dimension opérationnelle, politique et symbolique. Concrètement, il s’agit de rechercher la moins mauvaise des options et le compromis acceptable. Comme le disait fort justement Camus dans « l’Homme révolté », « la vertu toute pure est meurtrière ». Ainsi donc, la problématique de ce dernier principe n’est-elle pas de rechercher les meilleures indépendances, plutôt qu’une indépendance totale ? Hormis ces trois principes fondamentaux, on peut citer d’autres principes qui ont également leur importance comme l’universalité, l’engagement, la responsabilité, ou la transparence mais dont certains, comme la neutralité, font débat au sein même de la communauté humanitaire. 

   La neutralité est-elle un principe critiquable ? 

La neutralité n’est pas un principe secondaire de l’action humanitaire mais un principe important, sujet à discussion pour les uns et intouchable pour les autres. Historiquement, l’humanitaire moderne est né au lendemain de la bataille de Solférino, imposé intelligemment par le suisse Henri Dunant qui a introduit, avec l’aide des femmes du village de Castiglione, les notions importantes d’impartialité et de neutralité, et qui a su mobiliser les sociétés civiles pour faire changer l’attitude des gouvernements. Permettant une acceptation par l’ensemble des belligérants, mais conditionnée par un silence sur ce qui se passait, le Comité International pour la Croix-Rouge et les sociétés Croix-Rouge et Croissant-Rouge en ont fait une régle d’or. En 1968, des médecins travaillant pour le CICR au Biafra décident de rompre le pacte de silence, et sont à l’origine de la création de MSF. 40 ans plus tard, l’ironie de l’histoire fait de MSF une des ONG défendant le plus ardemment l’importance de la neutralité, presqu’autant que le CICR. La neutralité signifiant ne prendre le parti de personne mais rester dans une position « extérieure », notamment lorsqu’il s’agit d’un conflit. 

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L’ « humanitaire complexe » : une opportunité pour penser les enjeux différemment?

Posté par Jérôme Larché le 9 juin 2010

A tort ou à raison, la perception sur les acteurs humanitaires occidentaux s’est altérée en quelques années, substituant un état de quasi « immunité morale » à celui de cibles occasionnelles faciles et de réceptacle à la critique. La pléthore actuelle d’ONG a encore accentué la fragmentation et l’hétérogénéité de cette « classe » sociale[1], dévoilant ses impairs, comme ce fut le cas en 2007 au Tchad, avec l’affaire politico-humanitaire de l’Arche de Zoé. Après avoir dressé un rapide état des lieux de l’humanitaire contemporain, il s’agira de montrer comment le paradigme de la complexité[2], associé à une méthodologie de « systémique sociale » peut nous aider à approfondir notre réflexion et améliorer  nos pratiques parfois contestables, et rappeler surtout la nécessité  du rapport à l’« Autre ». 

  

Un « sans-frontiérisme » à bout de souffle 

Le sans-frontiérisme, acte fondateur des « french doctors », et son prolongement idéologique, le « devoir d’ingérence », ont montré leurs potentialités, mais aussi leurs limites lorsqu’ils servent de prétexte aux guerres « justes »[3]. Ils ont également occulté la place réelle qu’occupent aujourd’hui les ONG confessionnelles, islamiques comme évangéliques, sur les terrains d’intervention. Des acteurs, comme les militaires (d’Etat ou privés)[4] et les entreprises, sont également présents, et notre positionnement à leur égard manque parfois de cohérence et de lisibilité. Ce nouvel « environnement » nécessite un décryptage à l’aide d’outils inhabituels pour l’ «  homo humanitarius » (géopolitique, sociologie, démographie, urbanisme, anthropologie…) et impose une attitude privilégiant plutôt le pragmatisme à l’idéologie. La fragmentation des contextes auxquels nous sommes désormais confrontés s’est paradoxalement opérée dans une période de globalisation culturelle et économique qui, au lieu d’entraîner une mondialisation des valeurs, a puissamment révélé la diversité et l’hétérogénéité d’un monde polymorphe. Aujourd’hui, le véritable défi de l’ensemble des acteurs humanitaires est d’opérer simultanément une reconquête identitaire avec une stratégie d’ouverture et d’intelligence collective,  quitte à casser le mythe et à dépasser les cadres préétablis. En acceptant de révéler leur part d’ombre et leurs incertitudes, les organisations humanitaires s’inscriraient dans l’engagement d’une réflexion susceptible de modifier certaines pratiques, signe d’une réelle maturité politique. 

  

L’apport de la théorie des systèmes à l’humanitaire contemporain 

Faire de l’humanitaire signifie remettre l’humain au centre des préoccupations, et assumer que cette altérité renforce notre condition d’humanité. Toutefois, si les principes éthiques de l’action humanitaire (humanité,  impartialité et indépendance) ne changent pas, les modalités de sa mise en œuvre ont évolué, et continueront de la faire avec les contextes et les sociétés. Les problématiques auxquelles nous sommes désormais confrontés, mais aussi celles que nous engendrons, sont autant de mécaniques complexes qu’il faut démonter pour pouvoir les comprendre. Sommes-nous « outillés » pour cela et avons-nous choisi la bonne méthode? 

La déconstruction/reconstruction des problématiques humanitaires ne peut pas être exhaustive et encore moins répondre à toutes les questions posées, mais entend démontrer l’enchevêtrement de celles-ci, dans un monde en sursis environnemental et où l’homme, dans la pure tradition « hobbesienne »,  reste le prédateur majeur. 

Appartenant plutôt aux sciences humaines, discipline transversale dédiée à la compréhension de l’Homme dans sa production sociale et symbolique, la reconnaissance universitaire de l’humanitaire contemporain doit aller de pair avec une « re-connaissance » de son cadre général qui, comme le monde entier, s’est globalisé et singulièrement complexifié dans ses interdépendances locales. 

Pour analyser correctement cet humanitaire renouvelé, passé du champ de batailles au champ social, la méthodologie analytique a montré un certain intérêt mais également ses limites. En effet, l’analyse linéaire qui en découle, fondée sur les cas analogues et les précédents historiques[5], ne permet pas de rendre compte de la dynamique des changements en cours. C’est pourquoi une méthode empruntant à la « théorie des systèmes »[6], permettrait probablement de mieux saisir le tout dans ses parties et les parties du tout. Sans tomber dans les travers d’un modèle holistique qui expliquerait uniquement le tout, et à la différence d’un modèle analytique décomposant les enjeux dans une logique disjonctive et « mutilante », le modèle systémique vise aussi à l’émergence de problématiques originales afin d’orienter de façon prospective, si l’on prend l’exemple de l’action humanitaire,  les politiques stratégiques des organisations humanitaires. Tout en privilégiant la connaissance des interactions et des relations des composants entre eux, plutôt que les composants eux-mêmes, la démarche systémique peut également aboutir à la rupture de certains cadres conventionnels figés, dans un effort de multidisciplinarité  voire d’« indisciplinarité »  intellectuelles[7]

  

Les prémices de l’ « humanitaire complexe » 

Il paraît donc intéressant d’appliquer la « théorie générale des systèmes » à l’humanitaire, comme cela a pu être fait dans les domaines militaire et des relations internationales. Le méta-système de l’humanitaire contemporain peut ainsi être analysé comme différents sous-systèmes en interrelation qui se régulent par des boucles de rétroactions, entraînant de nouveaux équilibres et une évolution permanente du paradigme humanitaire. Cette capacité de transformation réciproque nécessite toutefois un certain degré d’ouverture, suffisant pour laisser des influences agir, tout en préservant l’intégrité du système. 

Le concept de l’ « humanitaire complexe » a également pour objectif, au-delà de la réflexion et de la méthode, d’infléchir les pratiques des uns et des autres. Il s’agit en effet de reconnaître l’impossibilité pour l’ensemble des acteurs (humanitaires, bénéficiaires, et acteurs de l’ « environnement » humanitaire[8]) de détenir une compréhension totale des situations intriquées auxquelles ils sont collectivement confrontés, et de tendre à transformer cette connaissance partielle en une volonté de savoir partagé et d’actions adaptées à chaque contexte. Aujourd’hui, deux domaines de l’humanitaire contemporain se prêtent particulièrement bien à une analyse par le prisme de la complexité. D’une part, la place des humanitaires dans les camps de déplacés et de réfugiés. En effet, dans ces camps qui ne cessent de croître lors de conflits armés ou de catastrophes naturelles, et où les besoins biologiques semblent annihiler tous les autres, « l’homme citoyen »[9] devient, dans la lingua humanitaria, un « déplacé » ou un « réfugié ». D’autre part, le sujet sensible des enjeux de sécurité, aux nombreux déterminants, préfigurant déjà un rétrécissement de l’espace humanitaire physique comme symbolique, et qui signifie de facto une restriction inacceptable de l’accès aux populations civiles les plus vulnérables[10]. Ces deux thématiques, illustrées sur de nombreux terrains (Somalie, Darfour, République Démocratique du Congo, Irak, Afghanistan, Sri Lanka, Palestine,…), témoignent des interdépendances – voulues ou non – qui associent les acteurs présents, nationaux comme internationaux, ainsi que leurs dérives parfois guidées par des objectifs extra-humanitaires (approches intégrées, intérêts commerciaux, …). 

Cet « humanitaire complexe » pose donc plus de questions qu’il n’amène de réponses, mais rend compte d’une nécessaire mise en tension de l’ensemble des acteurs (du Nord comme du Sud) plutôt que la recherche à tout prix d’une intégration de ces derniers. Enfin, cette tentative de définir aujourd’hui un « humanitaire complexe » s’intègre plus largement dans le champ de l’anthropolitique[11], c’est-à-dire l’ambition de comprendre le monde qui a émergé ces dernières décennies, et ce à l’aide – à défaut d’une grande théorie sociale unificatrice – d’un désenclavement des disciplines et des hommes qui les possèdent. 

  

Conclusion 

Aurons-nous ainsi l’envie et la capacité de ré-humaniser des pratiques humanitaires de plus en plus technicisées et dépolitisées, de les enrichir de façon plus systématique par l’apport des sciences sociales, et de réduire leur biopouvoir normatif – illustré caricaturalement par les critères de SPHERE[12] – pour tendre vers un peu plus d’humanité ? Le travail d’Edgar Morin nous aidera peut-être à transformer progressivement le  » sentiment de…complexité » qui parfois nous paralyse, en une « conscience de la complexité » permettant une meilleure compréhension des contextes mais un aussi un vrai regard critique sur nos stratégies et nos pratiques, dont certaines sont indéniablement à modifier. 

  

  

  


[1]              J. Siméant, P. Dauvin (Dirs.), ONG et humanitaire, Paris, L’Harmattan, 2004

[2]              E. Morin. Introduction à la pensée complexe, Points, 2005

[3]              F. Weissman (Dir), A l’ombre des guerres justes, Flammarion, 2003

[4]           A. Stoddard et al. The use of private security providers and services in humanitarian operations, HPG n°27, 2008 

[5]              R. Kent. Comment adapter les organisations humanitaires à un « autre futur » ?, Le Banquet n°22, 2005/1

[6]              J.C. Lugan. La systémique sociale, PUF, 2009

[7]              E. Morin. Mon chemin, Fayard, 2008

[8]              Etats, organisations supra- ou interétatiques, bailleurs internationaux, mouvements armés, …

[9]              M. Agier. Gérer les indésirables : des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire, Flammarion, 2008

[10]         J. Larché, A. Carle. La sécurité est-elle devenue le nouveau paradigme identitaire des humanitaires ?? , Humanitaire n°16, 2007 

[11]             E. Morin. Introduction à une politique de l’homme, Seuil, 1965

[12]             http://www.sphereproject.org

  

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Les sociétés militaires privées : « Pas de crainte de Dieu, pas de foi envers les hommes »

Posté par Jérôme Larché le 9 juin 2010

Bien que la notion de privatisation de la sécurité ne recouvre pas complètement celle du mercenariat, force est de constater que le concept de sécurité privée est aussi ancien que la guerre elle-même. Pourtant, comme Machiavel l’affirmait déjà dans Le Prince en 1513, les « mercenaires ou auxiliaires sont inutiles et périlleux ; et si quelqu’un tient son état fondé sur les armes mercenaires, il ne sera jamais ni ferme ni en sécurité […] pas de crainte de Dieu, pas de foi envers les hommes ».   

Les entreprises militaires et de sécurité privées – EMSP – peuvent être qualifiées d’« entités commerciales privées qui fournissent des services militaires et/ou de sécurité». On a pu constater que les Etats faibles (ou faillis), comme l’Angola ou la Sierra-Leone, sont plus enclins que les Etats puissants à privatiser définitivement leurs activités de sécurité et de défense. Les missions des EMSP sont très variées, allant du renseignement à l’intelligence économique, en passant par l’assistance technique et la maintenance de systèmes d’armes très sophistiquées. Particulièrement présentes dans les contextes de conflit, ou de post-conflit, une des leurs principales missions consiste à faire du conseil militaire. Celui-ci inclut la restructuration des forces armées, la rédaction de doctrines, ainsi que la planification stratégique et opérationnelle. L’EMSP de référence en ce domaine est la société américaine MPRI[1]. Actuellement en charge de la formation  de l’armée nationale afghane, MPRI a également participé à la formation et l’équipement des armées bosniaque en 1995, et croate. Son implication auprès de l’armée croate reste controversée, car huit mois plus tard, celle-ci lançait une violente contre-offensive sur l’enclave serbe de la Krajina, provoquant des centaines de morts et plusieurs dizaines de milliers de réfugiés.   

Les sociétés militaires privées sont aussi sollicitées pour le soutien logistique d’opérations militaires. Ainsi, la gestion des bases et des infrastructures des forces américaines stationnées dans les Balkans et en Irak, a notamment été fournie par la firme Kellog, Brown and Root (KBR), filiale d’Halliburton. Assurant la protection d’installations sensible, comme la « zone verte » de Bagdad – où se trouvent les ambassades, les quartiers généraux des forces armées et les bâtiments du gouvernement irakien, elles peuvent procurer des escortes armées à des ONG, ou à des organisations internationales. Des missions de protection rapprochée de journalistes, responsables politiques, ou dirigeants de sociétés sont également possibles (comme Paul Bremer, ancien administrateur américain en Irak, protégé par la société Blackwater, et le président afghan Hamid Karzaï, qui a requis les services de Dyncorp, de 2002 et 2005). 

Même si les EMSP ne sont pas supposées mener des missions de combat, la réalité est que les civils (locaux comme internationaux) sous contrat se retrouvent souvent mêlés aux hostilités, avec parfois des conséquences lourdes en terme de bilan humain. Ainsi, 16 civils irakiens ont été tués le 16 septembre 2007 à Bagdad, par des hommes de Blackwater qui escortaient à bord de véhicules blindés, un cortège d’officiels américains.   

Les législations actuelles, internationales comme nationales, paraissent insuffisantes pour répondre aux défis juridiques posés par l’utilisation croissante des EMSP. De nombreux pays sans régulation, notamment en Afrique, permettent le recrutement de personnels (la plupart du temps non qualifiés) pour grossir les rangs des « civil contractors » dans les conflits comme l’Irak ou l’Afghanistan. Les initiatives récentes du gouvernement suisse et du CICR[2] peuvent s’analyser comme des stratégies de réduction des risques face à une activité globalisée, générant plus de 200 milliards de dollars par an. Un contrôle plus strict des contrats,  rédigés sous le sceau du secret et la plupart du temps sans appels d’offres, pourrait améliorer leur redevabilité (accountability) et leur régulation. Se pose également la question des conflits d’intérêts entre les différentes parties contractuelles. Un rapport récent du Center for Public Integrity a montré que 60% des EMSP ayant bénéficié de contrats de la part du gouvernement américain, « avaient des employés ou des membres de leur conseil d’administration qui […] avaient des liens forts avec les organes exécutifs des administrations républicaine ou démocrate, avec des membres du Congrès des deux partis, ou avec des militaires de haut niveau ». En 1997, MPRI a ainsi obtenu un contrat de 2,6 millions de dollars pour rédiger le manuel de doctrine de l’armée américaine conçu pour négocier avec les contractants privés… 

   Ainsi, l’histoire des EMSP n’est pas uniquement celle des « chiens de guerre », mais apparait depuis plusieurs siècles intimement liée aux modes de gouvernance, comme aux doctrines économiques et aux perceptions sociales qui les accompagnent.  Si aujourd’hui les EMSP sont bien différentes des compagnies de condottieri, on peut néanmoins arguer de la réémergence et de l’extension de cette « privatisation de la sécurité », qui s’inscrit dans un mouvement de globalisation économique néolibérale, où la recherche de rentabilité semble être l’objectif principal. Ce processus s’accompagne aussi d’une remise en cause progressive de la conception wébérienne des Etats, avec la perte du « monopole de la violence légitime »[3] des Etats, créant une dépolitisation des phénomènes de violence, limitant de facto la possibilité d’une contestation publique et citoyenne. Dans ce contexte, le risque d’une privatisation extensive et lucrative du maintien de la paix se profile et devient réel.  



[1] Military Professional Ressources Incorporated 

[2] comme le Document de Montreux ou le Code de Conduite Global

[3] Max Weber, « Le savant et la politique », (1919), Ed La Découverte, 2003 

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