Réflexions sur la « néo-piraterie » somalienne

Posté par Jérôme Larché le 19 avril 2010

Fait historique richement documenté aux XVIIème et XVIIIème siècle, la piraterie maritime revient en force en ce début de XXIème siècle, notamment dans le Golfe d’Aden et en mer Rouge, mais aussi au large du Nigeria, de l’Inde, de l’Indonésie ou des Philippines. Les côtes somaliennes sont devenues aujourd’hui l’une des zones les plus dangereuses du monde, avec, selon les statistiques du Bureau Maritime International, une augmentation de 200% des navires attaqués en 2008[1], par rapport à 2007. Les modes opératoires utilisés sont également en train d’évoluer. En effet, l’agression « traditionnelle » consistant à monter à bord, à maîtriser l’équipage, et à dérober les biens de valeur, est en passe d’être supplantée par une forme beaucoup plus agressive, à l’aide de vedettes rapides remorquées jusqu’au large (parfois jusqu’à 600 milles des côtes) par des « bateaux mères », et s’emparant de l’équipage et de la cargaison. Ces nouveaux modus operandi sont contrôlés par les organisations du crime organisé, structurées par les clans et les familles, notamment au Puntland où neuf groupes distincts de pirates ont déjà été identifiés,  et qui ont déjà engrangé des dizaines de millions de dollars.

Dans le même temps, ces attaques ont des conséquences humanitaires directes pour les populations somaliennes et celles des pays limitrophes. En effet, le détournement dans le Golfe d’Aden, depuis 2005, des navires du Programme Alimentaire Mondial (PAM) des Nations Unies[2], équivaut à la quantité nécessaire pour nourrir plus d’un million de personnes. En plus de l’insécurité qu’elles génèrent, ces activités délictueuses affaiblissent le difficile processus de reconstruction politique en cours, tout comme les institutions somaliennes, incapables de lutter efficacement contre ces trafics.

Face à cette situation, de nombreux pays européens (Allemagne, Belgique, Espagne, France, Grèce, Pays-Bas, Royaume-Uni, Suède) et non européens (Chine, Etats-Unis, Inde, Japon, Russie) ont décidé d’envoyer des bâtiments militaires pour protéger leurs navires marchands, dont certains ont fait le choix de ne plus passer par le stratégico-économique Canal de Suez lors du trajet entre Rotterdam et Mumbai[3]. En décembre 2008, l’Union Européenne (UE) a lancé l’Opération navale « Atalante » pour lutter contre la piraterie maritime dans l’Océan Indien. Composée d’une flottille de 12 navires appuyée par 2 avions de patrouille, elle mobilise actuellement 6 pays dont la France. Toutefois, la « néo-piraterie » somalienne et les opérations contre-insurrectionnelles maritimes que de nombreux pays initient, cachent mal  la lutte tacite qui s’engage entre ces derniers pour contrôler les voies de communication allant du détroit de Babel Manded au détroit de Mallaca, artères du commerce mondial maritime[4].

Outre les risques d’augmentation du prix de baril de pétrole, ces attaques de piraterie maritime imposent la révision, ou en tout cas le réexamen, du cadre juridique du droit de la mer composée pour l’instant de deux textes, partiellement ratifiés par les pays concernés[5]. Les histoires médiatisées de pirates somaliens – risquant parfois la prison à vie car extradés vers des juridictions françaises, hollandaises, ou américaines – portent en elles le risque d’une justice occidentale de substitution perçue comme partiale, et aboutissant à une majoration de la perception négative somalienne à l’égard du monde occidental.

L’opération « Atalante » de l’UE, comme celles menées par l’OTAN, apparaissent donc comme des solutions symptomatiques ne répondant pas aux causes sous-jacentes expliquant l’apparition (ou plutôt la réapparition) de cette « néo-piraterie » du XXlème siècle. Ces causes sont nombreuses et complexes : pillage préalable des ressources de pêche locale par les compagnies occidentales en mer Rouge[6], poursuite du conflit en Somalie réalimenté et déstabilisé par l’incursion éthiopienne, désespoir économico-politique du peuple somalien, mainmise par des groupes locaux organisés et structurés (à la fois dans leur dimension mafieuse et clanique). 

Il parait ainsi difficile d’aborder ce phénomène de piraterie au large du golfe d’Aden sans  parler aussi des populations civiles somaliennes, de leurs difficultés d’accès aux soins ou à la nourriture, comme du conflit qui oppose le gouvernement fédéral de transition (TFG) aux mouvements insurgés Al Chabab (la jeunesse) et Hizbul islam (parti islamique).

On comprend mieux alors la nécessité d’une approche multidimensionnelle (sécuritaire peut-être mais surtout politique, économique, anthropo-sociologique et humanitaire) pour répondre à ce phénomène. Il ne doit toutefois pas s’agir d’une approche intégrée, qui sous-tendrait que l’objectif politique doit devenir « cohérent » et le même pour tous. La multiplicité des déterminants de cette « néo-piraterie » imposent probablement aussi une réponse complexe, où des objectifs potentiellement contradictoires peuvent co-exister et cohabiter. Il s’agit en tout cas d’un enjeu allant bien au-delà de l’Océan Indien, car il interroge aussi bien les limites des stratégies contre-insurrectionnelles des forces armées traditionnelles en situation asymétrique que la réelle volonté politique de leurs Etats à résoudre des situations, et non pas les contenir.



[1] 130 navires ont été attaqués en 2008, et 19 navires et 250 marins environ seraient aujourd’hui aux mains des pirates somaliens dans le Golfe d’Aden et l’Océan Indien.

[2] Les navires du PAM transportent plus de 90% de l’aide alimentaire à la Somalie.

[3] Ces navires choisissent de passer par le Cap de Bonne Espérance, ce qui rallonge leur route maritime de 3000 milles environ.

[4] « La piraterie maritime : un nouveau rapport de forces dans l’Océan Indien ? » T. Struye de Swielande. Université Catholique de Louvain. Février 2009

[5]  La Convention des Nations Unies de Montego Bay (Jamaïque) adoptée en 1982 par 138 Etats, et la Convention de Rome, signée en 1988 par 74 Etats.

[6] Entraînant une déperdition significative de revenus pour les pêcheurs somaliens.

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